CHAPITRE VI
De la Littérature , des Arts et des Sciences aux Etats-Unis.
On a tenté d'expliquer , d'une manière plus ou moins exacte , les causes qui ont retardé , aux États-Unis d'Amérique , les progrès de la littérature , des arts et des sciences. L'ouvrage dans lequel on a trouvé le plus grand nombre de bonnes observations sur ce sujet, renferme néanmoins tant de préjugés et d'esprit de parti, qu'il est indispensable d'y revenir de uouveau pour faire connaître l'exacte vérité.
L'auteur établit d'abord, comme principale cause de l'état peu brillant des études littéraires en Amérique , que l'instruction , ainsi que la richesse , y est plus universellement ré-
(6) partie , parmi tous les citoyens, que dans tout autre pays ; et qu'en raison de cette cause , il y a moins de personnes qui se distinguent des autres par leur supériorité dans les travaux de l'esprit. Le savoir et la richesse, selon cet auteur , sont comme les droits des individus ; tout tend en Amérique à l'égalité. Mais on peut dire aussi que la facilité que présente le pays, d'acquérir les distinctions et la fortune , objets universels des recherches de tous les hommes, est si grande aux États-Unis, qu'on doit y négliger tous les autres moyens d'obtenir la considération publique. Et, d'un autre côté, il est nécessaire de faire observer que les diverses circonstances politiques, les troubles qui ont précédé l'établissement d'un régime régulier ; la guerre de l'indépendance; à sa suite, l'incertitude des événenieiis ; la révolution de France et les troubles de l'Europe ont dû tourner les efforts des esprits vers la guerre, et les moyens de s'enrichir par le commerce, l'industrie et l'agriculture, plutôt que vers des études qui n'étaient pas indispensables pour assurer l'existence de l'état.
Les Anglais se montrent en général très-
(7) disposés à ravaler les Américains, sous le rapport de la littérature et des arts. Il ne sera pas indifférent d'examiner les causes de cette opinion , qui paraît être établie en Angleterre.
Et d'abord , il a été avancé , par des philosophes fort estimés, qu'il existait, dans la constitution , le climat et le territoire de l'Amérique, une influence qui atténuait les facultés intellectuelles chez les individus de l'espèce humaine , comme chez les animaux de toutes les espèces. Le célèbre Buffon a contribué à accréditer cette opinion; et d'autres écrivains, marchant sur ses traces , ont soutenu que les animaux sont plus petits et plus faibles en Amérique qu'en Europe , que les chiens n'y aboient point, que les Indiens n'ont point de cheveux ; que les Européens qui viennent s'y établir , dégénèrent bientôt au moral comme au physique; et que leurs descendans n'ont plus l'intelligence et la force de leurs pères.
Le docteur Francklin , pendant son ambassade à Paris, voulut détruire cette opinion erronée sur l'Amérique. Il invita à dîner six Français et six de ses compatriotes ; et il amena sans affectation la conversation sur le sujet qui nous
( 8) occupe. Tout naturellement , les Français tentèrent d'établir les causes de cette dégénération en Amérique. L'un affirma que la chaleur du climat devait y contribuer ; l'autre l'attribua à l'humidité du sol ou à l'inégalité de la température ; un troisième à la grande abondance et à la fréquence des pluies ; un quatrième imagina de soutenir que cette infériorité des hommes , comme des animaux , provenait des alimens , moins succulens en Amérique que dans l'ancien continent ; tous discoururent longuement sur ce sujet , disputèrent avec chaleur , et pourtant s'accordèrent à s'en rapporter au jugement du sage qui les avait réunis. Le docteur se leva gravement, invita tous ses convives à se lever comme lui, plaça les six Américains vis à vis des six Français , et se contenta de mesurer leurs tailles et leurs membres. La stature et la force des Américains présentant un contraste ridicule avec la structure délicate et chétive des six Français , ceux-ci durent se taire.
Nous sommes loin de vouloir entrer ici dans ces questions phjsiologiques , qui feraient supposer que la providence a réparti le talent et
(9) le génie en proportion de la latitude ou de la situation géographique de chaque pays. II nous suffît d'affirmer que , pris en niasse^ les Américains peuvent être mis en parallèle avec toules les nations de l'Europe , et, si l'on veut , en y comprenant les Grecs et les Romains, tels que riiistoire nous les fait connaître. Ce que ce peuple a fait depuis ces temps derniers , parle assez en sa faveur , et prouve assez qu'il ne le cède en rien aux autres nations , en valeur , en esprit d'invention , en idées spéculatives et commerciales. Peut-être même pourrait-on affirmer qu'il les dépasse en tout ce qui concerne l'instinct des affaires , où il se montre évidemment supérieur. Il suffit de nommer Bittenhouse , le docteur Franclilin , M. West, Washington, Hamilton, pour avoir le droit de dire que les Américains méritent un rang égal à tous les autres peuples.
Toutefois, il est bien certain que les Américains n'ont pas encore atteint la perfection dans les arts et les sciences , au même degré qu'en Europe. L'érudition américaine ne soutiendrait pas la comparaison avec celle de l'Europe; mais il est facile d^en indiquer la
cause, sans être obligé de l'attribuer à un aband(jii de la providence à l'égard de cette nation.
Si on compare la position d'un étudiant aux États-Unis et en Angleterre , on verra qu'il ne faut pas recourir aux causes physiques, pour bien entendre la difference qui doit nécessairement exister entre l'un et l'autre , sous le rapport de la littérature.
En Angleterre , les étudians ont la ressource de longues connaissances accumulées depuis des siècles; ils ont des bibliothèques complètes à leur usage ; ils jouissent de l'avantage d'une émulation que procure la quantité d'aspirans aux places d'instituteurs , d'un encouragement continuel , de séminaires constamment ouverts pour l'état ecclésiastique; enfin, tous les moyens sont offerts à ceux qui veulent étudier , travailler , et se distinguer par leurs talens. Tout est disposé d'une manière contraire aux États-Unis. Une population peu considérable, répartie sur une immense territoire , laisse à chacun peu de moyens d'obtenir ce que l'émulation seule et l'encouragement du gouvernement peuvent procurer. Chacun pense à ses
moyens d'existence, qui ne peuvent naître que de l'industrie commerciale, ou de tout autre genre de travail. Le manque des bibliothèques et des autres moyens d'instruction , comme de toute espèce d'encouragement de la part du gouvernement, rend presqu'impossible, pour un étudiant , de parvenir à ce degré de connaissances, qui stimule son amour-propre et le porte à se distinguer dans la littérature et dans les arts.
Telles sont les principales causes qui contribuent à retarder le progrès de la littérature aux Etats-Unis ; et il ne faut pas s'étonner si , aussi long-temps qu'elles dureront , il ne s'élève aucun homme de lettres , et que la littérature n'y soit pas en grand honneur.
Et cependant, il existe aux Etats-Unis quelques talens littéraires^ qui , depuis peu d'années , se sont fait connaître ; et peut - être que , si l'on comparait loyalement la population de l'Angleterre avec celle de ce pays, on verrait que ses hommes distingués dans les sciences forment un nombre qui n'est pas audessous de la proportion. Toutefois , il faut observer, comme une des causes q^ii s'oppose à
ce que ce nombre soit encore plus grand, l'usage établi de faire entrer les liommes dans les affaires, de très-bonne heure. Ce système est , en quelque façon , dû au désir ardent que chacun a de courir après la fortune ; et c'est le sort de toutes les classes dans un pays nouveau : avocats , médecins , ecclésiastiques , toutes les professions sont suivies par des jeunes gens qui peuvent à peine avoir la capacité nécessaire , et qui , en se livrant de suite à la pratique des états qu'ils ont adoptés , ne peuvent donner lieu à toutes leurs facultés intellectuelles de se développer entièrement. La conséquence de cette précipitation est une éducation superficielle et l'habitude de ne rien approfondir j tandis que, s'il en était autrement , sans doute la portion d'intelligence naturelle allouée aux Américains, étant dirigée d'une manière plus lente et plus saine, les rendrait capable de parvenir au premier rang.
Lo temps et la marche toujours croissante de la pt)pulation doivent apporter des changemens à ce vice essentiel. Déjà , on peut s'apercevoir de la différence qui existe dans
( i3 ) rédiication ; et peu d'années apporteront sans doute encore bien des changemens.
Il est néanmoins certain que les moyens manquent à l'Amérique, pour donner l'essor nécessaire aux talens. Les collèges sont dispersés çà et là dans les vastes espaces du pays ; ils sont si peu riches, qu'ils ne peuvent pas offrir à l'étudiant les moyens de suivre leurs dispositions pour l'étude des belles lettres. Les professeurs sont trop peu rétribués ; il n'y existe pas ces sentimens de camarades d'école^ cette amitié de collège , qui fait qu'en Europe , les hommes se trouvent, pour ainsi dire, liés ensemble toute leur vie, pour l'avoir été pendant le temps de leurs études. Chacun ici apprend , et , aussitôt qu'il le peut , cherche à être propre à quelque chose qui mène à la fortune.
La disposition des Américains à employer leurs talens à écrire des gazettes ou des pamphlets, au lieu de s'attacher à quelque branche de connaissances vraiment utiles, est aussi un des motifs qui s'oppose à la formation d'hommes de lettres. Le désir de la nouveauté est inné chez les Américains. Le reproche que
faisait Demosthenes à ses concitoyens, lorsqu'il disait : Ils sont toujours courant les uns après les autres , se demandant s'il j a quelque chose de nouveau , est exactement applicable à ce peuple. C'est le désir perpétuel de mouvement et de changement qui y fait le caractère dominant des individus. Il est fort ordinaire de voir le même homme commencer sa carrière par l'état ecclésiastique , puis devenir avocat , puis fermier , et enfin prendre place au Congrès. Tout le monde en général change d'habitation comme d'idées ; un domestique même reste rarement plus de deux mois chez le même maître. Les familles les plus nombreuses, après avoir habité New -York, Connecticut et Massachusset , passent volontiers dans rOhio ou sur le territoire d'Alabama^ des Illinois , ou de Mississipi. Tous les magistrats, les législateurs , et les fonctionnaires de toute espèce , changent tous les deux ans , et quelquefois tous les ans , selon l'esprit inquiet et changeant de la démocratie , dans notre forme variée de gouvernement.
Il en est de même des publications d'ouvrages , qui paraissent à chaque instant , languis-
( i5) sent et meurent aussitôt. Il est fort douteux que le meilleur journal européen , ou que l'ouvrage le plus distingué , puisse avoir ici une existence de plus de deux années. Il y a quelque temps , que des hommes éminens par leurs connaissances voulurent publier une suite de remarques et d'observations, sous le titre de Magasin américain. Cet ouvrage e'tait bien rédigé ; et néanmoins il finit , faute d'appui dans le public. Il en a été de même de beaucoup d'a?itres entreprises de ce genre, telles que V Anthologie de Boston et la Jîei>ue américaine y publiés par M. Walsh , que son talent , son rare mérite et ses connaissances n'ont pu préserver du sort commun.
Jamais peut-être les États-Unis n'ont eu plus de besoin d'une de ces sortes de Revues , qui puisse montrer l'esprit d'indépendance et une critique impartiale , tant pour l'avantage des lecteurs que pour les écrivains eux-mêmes , et dans le but de faire connaître les productions littéraires de l'Europe , principalement de la France , de l'Italie et de l'Allemagne. La Revue d'Edimbourg circule partout; et c'est sans doute l'ouvrage le plus intéressant et le plus
( >6) instructif: mais son but est principalement de faire connaître l'esprit des deux grands partis qui divisent l'empireBritannique. 11 nes'occupe pas de la littéralure américaine , ou ce qu'il en dit est loin d'être à son avantage. Un ouvrage impartial , qui montrerait cette littérature américaine exactement telle qu'elle est , servirait beaucoup à propager la cause des lettres dans ce pays , en dirigeant l'attention des hommes capables vers la littérature , tandis qu'en ce moment ils lisent beaucoup et n'écrivent rien.
Les Etats-Unis surpassent peut-être tous les autres pays en instruction élémentaire, c'està-dire , celle qui est répandue dans la masse générale de la nation. 11 y a beaucoup d'états où il existe des écoles de district pour l'instruction des enfans. 11 s'ensuit que l'on rencontre rarement un Américain , qui ne sache lire et écrire, et même calculer. Tous en général lisent les journaux, qui y sont en plus grand nombre que partout ailleurs. En lîurope , le peuple est , en général , sans éducation , si ce n'est en Hollande , en Suède , en Suisse et en Ecosse , où le gouvernement prend des mesu-
( -7) res pour l'instruction de la population. Les avantages qui en résultent, sont manifestes, tant parmi les habitans de la Nouvelle-Angleterre , qu'en Ecosse, où la comparaison avec les Anglais et les Irlandais en fournit une preuve incontestable.
Si les règles d'éducation établies en Ecosse étaient suivies en Angleterre, sa force morale en serait nécessairement plus considérable , et pourrait, en cinquante ans , être quadruplée. Néanmoins , les établissemens de Lancaster et les écoles de charité du dimanche commencent à améliorer cetle éducation. Mais jusqu'ici ce n'est que partiellement -, il faut qu'un système pareil soit général. Georges III disait qu'il espérait que bientôt tous les habitans de son royaume pourraient lire la bible. Et cette expression de son excellent esprit , de sa bienveillance et de sa chririté , était mieux calculée, pour la prospérité de son royaume, que tous les effets du courage et de l'héroïsme de son armée et de sa flotte.
Ces deux pays pourraient acquérir mutuellement beaucoup, en enpruntant certaines choses l'un de l'autre : l'Angleterre , en adop-
( >8) tant le mode d'instruction générale du peuple des États-Unis; et ceux-ci, en cultivant les hautes sciences qui rendent les étudians anglais si supérieurs.
Je crains bien qu'il ne se passe beaucoup de temps, avant qu'Apollon daigne descendre sur la terre de ce nouveau monde , et visite le temple américain, comme il a visité la Grèce , Rome , la France et l'Angleterre. Lors de l'introduction de 1 étude du grec dans les universités d'Angleterre , il y eut une opposition prononcée. Les deux partis se divisèrent en Grecs et en Troyens; les Grecs finirent par l'emporter j mais les uns et les autres concoururent à augmenter la force et la splendeur de la littérature. En ce moment , le parti desTroyens domine aux États-Unis.
Le progrès de toutes les nations en puissance, en force , en sécurité intérieure et en influence extérieure, a toujours été proportionné au degré des connaissances et à l'activité des esprits. L'art de la navigation, le commerce, la guerre , les découvertes scientifiques n'ont eu une existence durable , que dans les pays où ces connaissances ont été le résultat des
efforts de l'esprit humain. L'intelligence d'une nation ne peut se développer que par l'investigation libre de toute espèce de sujet moral , religieux et politique. Alors elle se dirige vers les arts et les sciences , comme principales causes des biens et des convenances de la vie , ainsi que de la puissance nationale. Le triomphe de la civilisation est l'ouvrage de la culture de l'esprit humain , c'est le fruit de l'exercice de la raison et des facultés intellectuelles dans une nation. Toutes les perfections de talent provenant de l'étranger, ne peuvent dédommager un pays de cette privation d'instruction.
De quelle ressource n'a pas été pour l'Amérique , pendant les troubles de sa révolution et ses conflits avec la Grande-Bretagne, ce système d'éducation général ! Et de combien il a contribuer à avancer sa carrière nationale dans les arts et dans les occupations de la paix !
Mais, quoique l'instruction élémentaire soit généralement répandue aux États - Unis , il existe des causes qui s'opposent à ce que l'instruction vraiment libérale y soit suffisamment encouragée. Les circonstances où se trouve l'Amérique , forcent tous les esprits à se porter
( ^o) vers les études qui se rapportent au commercaj et il est naturel que toutes les idées soient dirigées vers ce but. Le commerce est sans doute un grand moyen de civilisation ; sans doute aussi il contribue puissamment au bien-être du genre humain , en réunissant les nations , en mettant en activité toutes les industries , en étendant la sphère des connaissances; mais il faut bien convenir qu'il arrête l'essor de l'intelligence des individus qui le professent. Le négociant, le marchand , le manufacturier, sont obligés d'entrer dans une foule de détails minutieux, qui doivent inévitablement rétrécir le cercle de leurs idées. Celui qui se livre constamment à des spéculations , à des calculs d'intérêt , est peu disposé à l'étude de l'histoire et de la philosophie. La richesse est le but luiique de ses soins et de ses actions ; et la richesse est rarement le huit des travaux littéraires.
L'esprit mercantile passe des pères aux enfans. Il est bien naturel qu'un homme , étranger à toute éducation libérale, ne songe pas à la rechercher pour son fils, ou s'inquiète médiocrement des progrès qu'il peut faire dans
ses études. Souvent même il peut penser que c'est bien du temps et bien de Targent sacrifiés pour un résultat dont il n'entrevoit pas l'utilité. Delà, tout ce qui manque à nos écoles.
L'étude de la langue est assez négligée en Amérique. Tout y est arrangé de façon pour éviter à l'étudiant un trop fort travail d'attention ; et cependant la base de toute instruction est le travail. On n'apprend rien sans peine ; savoir à demi , c'est ne rien savoir. L'avantage du travail , c'est de développer les facultés intelle; tuelles et d'apprendre à penser. Quelques personnes, aux Etats-Unis, condamnent l'étude élémentaire des langues grecque et latine , comme trop abstraites pour des enfans ; elles aiment mieux leur apprendre une langue par l'usage et par la lecture.
Quel étrange système ! Comment exiger des enfans qu'ils lisent beaucoup , eux dont le premier besoin est l'exercice et la dissipation! D'ailleurs , apprendre des mots sans liaison , et qui , au fonds , n'ont aucun sens pour une intelligence encore faible, n'est-ce pas ajouter des difficultés à des difticultés ? i^es mots font bien les langues ; mais la grammaire est l'art
d'unir les mots d'après des règles générales. La grammaire lie les idées, comme le calcul combine les figures.
Cependant , il est à craindre que l'étude élémentaire des langues anciennes ne soit proscrite peu à peu des États-Unis , parce que plusieurs professeurs maintiennent que le grec et le latin s'apprendront mieux sans le secours des rudimensj l'étude d'une langue n'étant qu'un simple travail de la mémoire. L'expérience nous apprend cependant quelle différence existe entre une langue qu'on parle et qu'on entend parler chaque jour , et une langue morte , pour l'étude de laquelle on ne peut avoir de guide que les lègles écrites. Il y a plus , les règles de la langue dont on fait un usage habituel, ne sont pas une chose indifférente ; selon qu'on les connait , on écrit et l'on parle plus ou moins bien. Si de tels principes viennent à prévaloir , les enfans et les jeunes gens n'auront appris qu'un jargon ; les collèges et les universités des États-Unis n'auront fait que de mauvais élèves , qui parviendront, avec une éducation très-imparfaite, à toutes les places de l'administration et de la
législature, et aux fonctions du gouverner ment et de la justice. Il est facile de prévoir les fâcheuses conséquences de cet état de choses.
On compte environ cinquante collèges aux États-Unis. Il est juste de dire qu'à Boston , on pense que l'étude des sciences et l'instruction littéraire sont un moyen puissant de grandeur et d'élévation nationale , et que le collège de Colombie surpasse tous les autres par l'excellence de ses statuts et la force de ses études.
Les belles-lettres , l'histoire , l'économie politique , la métaphysique et toutes les branches de la philosophie , sont des études fort négligées dans la plupart des coilé^^es des Etats- Unis. Je ne connais que les cours du docteur Smith , président de Princeton , et ceux de M. John - Quincy Adams ( i ) , qui méritent d'être remarqués. On serait embarrassé , au contraire, de compter tous ceux qui se font en Europe sur ces sujets , lorsqu'il est vrai de
( I ) Aujourd'hui président des Etats-UDÏs.
(lire que , nulle part, il ne seraient plus utiles qu'en Amérique.
Une des raisons qui peuvent expliquer l'insuffisance des collèges américains , est le monopole qu'y exerce le cierge pour les chaires de professeurs. Ce monopole est au profit de toutes les diverses sectes , presbytériens , indépendans, anabaptistes. Cette pratique pouvait être excusable dans les temps de l'obscurité féodale de l'Europe : le peu d'instruction qui existait alors était concentré parmi les prêtres et les moines ; mais ce monopole a cessé , dès que les laïques ont appris à lire et à écrire, et sont arrivés successivement à un degré de savoir bien supérieur à celui du clergé. Celui des États Unis n'a pas le droit de réclamer un pareil privilège ; jamais il n'a formé un corps dans l'élat , jainais il ne s'est distingué par ses lumières. Dans ses habitudes , il se borne à un peu de latin , un peu moins de grec , quelques notions de théologie , et quelques lectures rapides , dans le peu de temps que lui laisse la composition de ses sermons , le détail des affaires de la paroisse , les visites pastorales , les dîners et les assemblées.
En général , le clergé des Etats-Unis présente peu d'hommes distingués ; et s'il s'y trouve quelques esprits supérieurs, c'est la piété seule qui les a déterminés pour cette profession. Le vrai talent se dirige vers l'étude des lois et vers le commerce ; aussi , beaucoup de chaires sont vacantes dans les collèges.
L'élocution , dans les collèges , est en général fort négligée. Il existe , dans l'accent des Américains , un ton nazal qui nuit essentiellement à l'éloquence. La cause de ce vice de langage serait difficile à déterminer ; mais on le retrouve partout , même dans l'organe délicat des femmes.
Il est vrai de dire, cependant , qu'il ne suffît pas de débiter de bonnes choses , il faut encore que le son de la voix de celui qui parle , frappe agréablement l'oreille de celui qui écoute. Dans les assemblées publiques , une elocution mâle, noble, et même harmonieuse, est essentielle pour assurer cette influence qui domine les passions , les opinions , et même les actions des hommes. Sans cette aide , le génie lui-même est dépouillé de sa puissance. Privés du charme de l'éloquence , que sont les
(,6) discours de la chaire et de la tribune, la plus sage doctrine , les raisonnemens les plus forts?
Les Grecs et les Romains , dans les beaux jours de leurs républiques , ont porté l'étude de l'éloquence au plus haut degré ; c'était le résultat positif de leur éducation libérale. Ils consacraient plusieurs années à l'étude de cet art dont ils nous ont laissé de parfaits modèles. Demosthenes et Cicéron n'auraient jamais osé haranguer le peuple ou le sénat , s'ils ne s'étaient préparés , par de longs travaux , à produire l'effet convenable. Les orateurs modernes négligent trop ce genre de mérite qui consiste à bien dire ; aussi, tous les jours , des discours riches de logique et de style sont débités à la tribune et dans la chaire , et sont à peine remarqués , parce qu'ils sont prononcés d'une manière qui eu détruit tout le mérite. Le premier principe de l'éloquence est gravitas sententiorum , splendor verborum , proprietas actionis. Pour bien débiter un discours , il faut une articulation claire de tous les mots , un ton proportionné au sujet , et des intonations analogues à ce qu'on exprime.
La manière dont ou apprend aux enfans à
parler et à réciter , n'est qu'une chanson monotone qui s'adapte à tous les sujets..
La prononciation n'est pas moins importante. Il est essentiel de ménager sa voix , de ne pas trop l'élever , de ne pas trop la baisser. On reconnaît aisément une éducation négligée dans ces absences de principes. Aussi , voit-on généralement , dans tous les pays , le langage de la cour être le plus perfectionné , parce que ces principes y sont suivis attentivement. Londres , Paris , Vienne , Berlin et Madrid sont les villes où la langue du pays est parlée le plus correctement.
Il ne peut pas en être de même aux Étals - Unis , où un état ne peut posséder ce privilège plus que tout autre. Aussi , est ce le pays où il y a moins de différence entre les divers idiomes. Les habitans de New-York ne sont ' pas plus disposés à suivre l'exemple de leur gouverneur , de leurs sénateurs et de leurs représentans, que les habitans de Philadelphie ne le sont à copier les intonations et les tours du langage du gouverneur de Lancastre ou d'Harrisburgh.
Une grande question a été agitée , celle de
savoir si les nations modernes doivent pro" noncer le grec et le latin selon les analogies de leurs propres langues , ou conserver la prononciation primitive des Grecs et des Romains. I.a grande dilliculté est de connaître quelle était cette prononciation originaire ; dans le douîe , il vaut peut-être mieux que chaque pays suive la prononciation de sa propre langue. L'usage qui régie la prononciation des langues vivantes n'est pas pris dans la multitude ; mais il est le résultat de ce qu'ont déterminé toutes les diverses classes de la société. Le principe des collèges est presque toujours une espèce de restriction aux licences qu'adoptaient trop facilement les gens du bon ton ; ceux-ci cherchent à distinguer leur façon de parler de celle adoptée par le peuple; et les gens du peuple conservent les expressions anciennes , dont la force et l'énergie ramènent souvent le vrai sens des mots.
Le si l'is me flere d'Horace est aussi applicable à l'instruction qu'à renonciation dramatique ; et un professeur ne peut jamais rendre ses principes instructifs ou intéressans pour ses élèves , si sa manière de s'é-
( ^9 ) noncer est lourde , monotone et fatigante. L'ardeur de la jeunesse, ou, comme les anciens le disaient , le feu sacré du jeune âge, ne peut-être alimenté que par cette sorte d'enthousiasme dont les exemples , aussi bien que les préceptes , sont nécessaires pour inspirer l'amour des lettres. L'enthousiasme de la tête est le génie , celui du cœur est la vertu ; et l'un et l'autre composent la grandeur. Le mérite d'un instituteur est de savoir combiner , d'une manière utile, les trois influences du devoir^ de la nécessité et de Xambition , en un tout qui puisse opérer chez son élève l'habitude positive de l'étude et le développement de son intelligence. Une fois qu'il a obtenu ce résultat, son devoir est rempli ; car alors , les facultés une fois développées opéreront d'ellesmêmes:, il ne s'agira plus que de les alimenter par de bonnes lectures, par de mûres réflexions j par des conversations raisonnées , de manière à ce que tout ce qu'il voit , entend , ou éprouve , puisse être développé dans son esprit et dans son intelligence, afin d'augmenter sa perspicacité , d'accroître la puissance de l'association de ses idées, et d'étendre les facul-
tés de sa mémoire , ainsi que celles de son raisonnement , enfin d'enflammer son imagination.
Un cours des belles lettres et de rhétorique doit renfermer aussi les principes de méthaphysique et les élémens de la critique ; tels que ceux d'Aristote sur la poésie , ceux de Longin sur le sublime , et de Quintilien sur l'éloquence. Il est utile d'établir un code des règles générales , à l'appui duquel viendrait un choix des passages les plus remarquables des auteurs grecs , latins , anglais , français, italiens et espagnols.
Un cours àc philosophie morale doit servir à démontrer que tous les systèmes des anciens et des modernes , qui ne s'appuient pas sur la révélation , sont susceptibles d'être modifiés par les hommes, parce qu'il n'existe pas de preuves de leurs règles et de leurs préceptes. Voilà pourquoi le code de morale qui nous est révélé par l'Écriture-Sainte, est applicable au contraire à toutes les conditions de la vie humaine. Telle doit être la première partie de ce cours. Ua seconde doit développer la philosophie politique en tout ce qui concerne les moyens de rendre une nation puissante et
( 3i ) forte ; et la troisième doit être une enquête sur les lois des nations , basée sur les lois de la nature. Ce cours demande une étude de plusieurs années.
Le but (le toute éducation morale doit être d'agrandir les facultés de l'esprit humain. Ce but ne peut être mieux atteint que par l'étude des langues , comme principal objet d'instruction. C'est de cette étude que nous vient la faculté d'associer des idées simples et semblables , de combiner les images de manière à les rendre d'un effet plus facile et plus prompt, enfin de se servir de tous les signes et de tous les sons pour arriver à l'association des pensées et au pouvoir de l'imagination. Ce n'est qu'avec le temps et l'exercice que l'on peut y parvenir. Alors il en résulte la puissance du raisonnement et le développement de l'esprit qui viennent animer la chaleur de l'imagination.
Sans doute , parmi les langues mortes , le grec et le latin sont celles qui doivent être étudiées le plus particulièrement, comme le plus sûr moyen d'obtenir de grands résultats ^ non seulement parce qu'elles renferment les plus beaux modèles en tout genre , mais aussi
(3.) parce qu'elles ont un plus haut degré de précision et de clarté que toutes les langues vivantes. L'étude particLdière de ces deux admirables langues, soit pendant le cours des classes, soit plus tard, dans la suite de la vie, fortifie les idées et les rend plus claires et plus lumineuses. C'est elle que l'on peut regarder comme la base de cette éducation vraiment libérale, qui a produit tant de savans distingués en Europe. C'est un usage trop généralement établi aux États-Unis, de considérer l'éducation générale ou classique comme terminée, aussitôt que l'élève sort du collège à l'âge de 17 ou 18 an», époque à laquelle il se dispose , soit à entrer dans la profession du commerce, ce qui ne comporte pas la nécessité de grandes connaissances littéraires, soit qu'il veuille devenir ecclésiastique , avocat ou médecin , ce qui ne demande qu'une connaissance spéciale de la théologie , des lois ou de la médecine. Il en résulte que, ne poursuivant pas l'étude qu'il a commencée , le latin et le grec qu'il a appris au collège lui deviennent entièrement inutiles; et il oublie ces deux langues, en ne les cultivant pas.
Quand un étourdi reprocha à Demosthenes que ses discours sentaient la lampe de l'école , il répondit: << Il est vrai , car il y a une grande » différence entre ce que je fais à la lumière de » la lampe et ce que vous y avez jamais pu » faire. » Vouloir tenir tout de son propre génie, sans chercher à connaître les œuvres et les travaux des autreS; est malheureusement ce que font presque tous les hommes. Néanmoins, il y a nécessité à ce que les élèves profitent des recherches de leurs maîtres, sinon chaque génération serait obligée de se livrer à de nouvelles investigations, et l'esprit humain resterait stationnaire.
Celui qui a su former son goût et son jugement par l'étude des auteurs , a déjà considérablement appris. Quintilien dit que celui qui prend plaisir à lire Cicéron, donne une preuve des avantages dont la nature l'a doué ; car reconnaître et jouir de ce qui est bon, c'est prouver l'élévation de son esprit, et qu'avec le travail, on peut devenir l'égal de celui qu'on admire.
Cependant, il est en général reçu que les connaissances classiques sont dangereuses pour
(^4) les diverses professions auxquelles on se livre, et que l'ecclésiastique doit se borner à la théologie , l'avocat à l'étude des lois, et le médecin à sa pratique ; l'erreur est de tout âge comme la vérité. Celui qui professe luie science ou un art , en se bornant uniquement au cercle des idées qu'il comporte, ne peut jamais être un grand théologien, un célèbre avocat, ou un bon médecin. Car cette restriction de connaissances tient toujours à un esprit borné ou paresseux. L'une et l'autre de ces causes produisent les mêmes effets. L'homme ne reçoit des facultés de la nature, qu'avec l'obligation de les accroître et de les fortifier par l'étude. Luther, Calvin et Ilorselay ont-ils été des théologiens moins célèbres que les ecclésiastiques systématiques et ignorans de leur secte réciproque , parce qu'ils s'étaient distingués dans la philosophie et dans les autres branches des connaissances humaines ? Boërhave, Haller et Heberden ont-ils été moins habiles médecins que les empiriques présomptueux, parce qu'ils ont joint à l'étude de leur art, les études académiques ? Bacon , Haie et Mansfield n'étaientils pas des jurisconsultes d'iui mérite supérieur,
quoiqu'ils eussent ajouté à la puissance de leur génie , l'étude générale des arts et des sciences? Il serait à désirer que les Américains voulussent tenir compte de ces exemples.
L'ignorance, il faut le dire, est le plus grand de tous les maux, parce qu'elle tend à aggraver tous les autres; son influence fatale non seulement détourne les dispositions de l'esprit, mais encore le rend incapable d'aucun effort. Les hommes en général aiment l'obscurité, parce qu'elle cache le danger, favorise l'indolence, et alimente les rêves de la folie. Elle s'oppose à cette habitude d'intelligence dans une population entière ; et c'est alors qu'il est difficile d'obtenir aucun changement. C'est par les habitudes de l'enfance qu'il faut prévenir ce grand mal. « Celui qui se maintient dans l'ignorance, » dit le docteur Johnson, quand il pourrait » s'instruire , est coupable de tous les crimes » dont il pourra se rendre coupable un jour. »
Les Etats-Unis n'ont pas encore produit un grand écrivain dans la stricte acception de ce mot ; je ne connais pas un seul ouvrage américain sur la littérature classique ; et excepté les œuvres de Cicéron , imprimées à Boston et
publiées par Wells et Lilley, toutes les productions littéraires se bornent à des journaux et des pamphlets. Il existe , il est vrai , des ouvrages d'histoire sur les divers Etats et les événemens de la guerre. Mais la poésie n'est point cultivée; la disposition nationale n'y est nullement favorable; l'esprit commercial répandu généralement s'y oppose. L'aspect de la nature y serait bien propre assurément à inspirer l'imagination ; mais il ne suffit pas d'avoir des montagnes , des bois , et des ruisseaux pour nourrir la poésie : il faut encore que les habitudes générales y préparent , et que le caractère et le goiit national y portent.
Le plus grand ouvrage que les États Unis aient produit, est la Vie de /Washington , par M. Marshall. Comme avocat, il s'était distingué fort jeune encore ; depuis , il a montré un grand sens et un grand talent diplomatique dans sa fameuse négociation avec M. de Talleyrand; et maintenant, comme chef de lajustice, il maintient avec une grande distinction les intérêts des lois et de la liberté
Parmi les ouvrages périodiques, il y en a de remarquables. Dans ce nombre, il faut distiu-
( 37 ) ^uer celui de M. John-E. Hall. Il a succédé à M. Dennie, que l'on appelle XAddisson américain, el qui existait il y a 20 à 25 ans. C'est la seule publication périodique qui ait pu jouir d'une aussi longue existence.
La Revue américaine, publiée à Boston, est aussi un ouvrage très-piquant , et psut-être le meilleur de tous ceux qui se publient aux Etats- Unis.
Le Magasin analytique est un ouvrage original, bien écrite et qui renferme des critiques savantes.
Le Portico est écrit avec une grande vigueur de pensées , et une hardiesse originale accompagnée d'une grande éloquence ; cet ouvrage mériterait un encouragement plus effectif que celui qu'il reçoit des citoyens de Baltimore.
Le Magasin américain qui a paru récenjment à New-York, renferme les détails les plus instructifs sur les sociétés savantes des Etats-Unis; mais la partie critique de cet ouvrage repose sur une mauvaise hase, parce qu'elle est amère et malveillante. Sheridan disait ironiquement: c'est un bien grand critique, car rien ne lui plait. 11 faut plus de talent peut-être et de jugement T. ir. 3
pour bien louer , que pour tout blâmer sans distinction.
Le Néologiste est un journal qui paraît, deux fois par semaine , à New- York. C'est évidemment l'ouvrage déjeunes écrivains, qui jusqu'ici ont peu d'expérience des affaires du monde, et même des usages des grandes villes j mais néanmoins il n'a jamais paru encore aux Etats Unis un écrit égal sous le rapport de la saine critique, du bon goût, de l'érudition, des pensées saines et hardies , et même de l'éloquence. Ce journal peut rappeler le proverbe ; Ne sutor ultra crepidam.
Le Fingal de M. Trumbull est écrit pour ridiculiser les torys, pendant la révolution; l'auteur y fait preuve de beaucoup d'esprit et d'instruction.
\] Esquisse de la Fie de Campbell^ poète écossais , par M. Irving, est un ouvrage admirable par son excellente philosophie , son goût délicat , sa critique judicieuse et son style élégant.
M. Wirt passe aux États-Unis pour avoir été un des avocats les plus distingués par l'abondance de ses ressources oratoires. Son ouvrage du vieux Bachelier prouve son talent comm«
( 39 ) écrivain , et est devenu l'écrit le plus généralement répandu. Le but qu'il s'est proposé, a été de relever le caractère des Américains, et de le disposera l'amour des lettres Son Espion anglais renferme la perfection de réloqucnce américaine.
11 serait inutile de dire autre chose à la louange de M. Fisher Ames , si ce n'est qu'on l'appelle le Biuhe d'Amérique.
La Vie de M. Fulton , par M. Colden , est extrêmement instructive. On y reconnaît l'habitude qu'a l'auteur de s'adresser au public. Aucun discours du sénat ou de la chambre , soit en xAngleterre, soit en Amérique , ne renferme autant d'art et d'éloquence. Rousseau disait que , parmi toutes les facultés dont un homme peut être doué par la nature , celle de bien écrire est exceptée, parce qu'elle ne peut être que le résultat d'une étude longue et perse- érante. Le docteur Johnson, à qui on montrait un ouvrage écrit par un grand homme d'état , dit : >< Ce livre renferme d'excellentes idées, et le stvie en est très-bon pour une persojme qui ne fait pas profession d'écrire. »
Sans vouloir ici énumérer absolument tous
les auteurs des Etats-Unis qui méritent d'être distingués , il est impossible néanmoins d'oublier M. Walsh , qui est sans contredit le premier homme de lettres de ce côté de l'Atlantique. Ses connaissances sont profondes ; son style plein de véhémence , quoique trop surchargé de mots , ce qui diminue la force de son éloquence , et rend ses compositions un peu monotones. Les Etats-Unis doivent s'honorer de posséder un tel auteur. Sa Lettre sur le caractère et le génie du Gouvernement français est un ouvrage neuf, et fort remarquable par ses détails sur les finances et l'administration du gouvernement impérial. Sa Revue américaine offre des détails piquans sur l'état de la société en Angleterre et en France. Elle soumet à une sage critique toutes les productions littéraires des Etats-Unis.
Son Register offre un couj)-d'œil intéressant sur l'état politique de l'Europe , et sur l'état intérieur des États-Unis ; les débats parlementaires du Congrès présentent une espèce de panorama de la littérature américaine. Il insiste principalement auprès de ses compatri(Hcs pour qu'ils adoj)lcnt un bon système
( 4i ) d'éducation , et prouve la nécessité d^une Université nationale.
Les sciences médicales paraissent avoir fait des progrès aux Etats-Unis , principalement dans les villes de New- York, Philadelphie , Boston et Baltimore , où les collèges sont pourvus d'excellens professeurs, de telle sorte que nous ne serons plus obligés d'avoir recours à Edimbourg, Londres ou Paris pour cette branche d'instruction.
A l'égard des beaux-arts, la sculpture est fort en arrière ; et la peinture , faute d'encouragement , est bornée à peu près à des miniatures , des portraits et quelques paysages. Il y a néanmoins quelques exceptions , telles que les tableaux d'histoire de M. Trumbull.
Le génie des Américains est surtout porté vers les arts mécaniques. Le gouverneur Moris disait , relativement à cette disposition naturelle des américains : « On pense en Europe » que la nature a tout refusé ici à l'homme, w On nous demande de montrer nos savans , » nos poètes , nos héros , nos hommes d'état. » C'est la postérité qui répondra. Est-il juste » de faire un semblable appel à une nation si
» jeune encore? Comment la culture des scienw ces poiinait ellt^ èlre suivie par ceux qui » ti'iMje main tiennent la charrue, et cie l'au- » tre leiM' épée? Que ceux-là qui nous mépri- » s(Mit, jettent un regard sur nos forêts; et ils r recounaîtiout que c'est à peine si l'étude «peut y trouser un abii. Ils sont vains, les » orateurs européens, de la pureté de L'ur » style. Mais l'ardein- et l'énergie de l'homme » peuvent suivre une autre direction. Il y a » encc.re ties routes qui n'ont pas été suivies, )) des champs qui ne sont pas cultivés , de nou- » velles r 'gions à explorer. J-a terre fertile » n'»'st pas encore toute peuplée , l'Océan n'est » pas totalement dompté. N'est-ce pas nous }) qui avons mis sur l'eau les premiers vais- » seaux à vaprur? L Amérique, on peut le dire, » s'est emparée des sciences européennes pour » riConqu'-rir TOcéan usurpé par nos prédé- » ce M' i!s et nos rivaux. Cette invention est w maintenant donnée au monde civilisé ; et » jusqu'à la Russie méuie, bientôt partout on » en icsseiitiia le bienfait. Il est vrai de dire » (juc toutes les jKuMJes tlu monde se rappro- » client avec j)lus de facilité depuis cette heu-
( 43 ) » reuse découverte ; et le poète ajouterait sans «doute, que la fière Asie elle-même, assise » sur son trône au haut du mont Caucase , je- » tant ses regards sur les ruines de Baby lone, » de Persépolis , de Jérusalem et de Palmyre , » sera bientôt forcée de rendre hommage au » génie inventif de notre portion du globe. »
Que manque-t-il donc à l'Amérique pour lui fournir les moyens d'égaler les autres nations par ses connaissances et son instruction ? Un bon système d'université ; car , il faut le dire , l'esprit commercial dominant dans ce pays ne peut pas être changé par Tanatheme des prêtres, ou les déclamations des philosophes. Massillon peut faire des sermons, et Boileau des satires ; ils n'empêcheront pas les négocians de continuer leurs travaux et de méditer des spéculations. Il y a mieux , ce serait, je pense, un grand malheur pour l'Amérique , que de détruire cette ardeur pour les richesses qui pousse tous ses habitans vers le commerce j il serait à désirer seulement que ce sentiment , qui est inné chez tous les hommes , put être modifié et restreint de manière à ne pas devenir aljsolu , et à ne pas fermer de plus nobles
carrières aux hommes qui pourraient être susceptibles d'une plus généreuse ambition. Tyr, Sidon , Qirthage , Venise, la Hollande, ont cessé d'exister, pour avoir oublié que les richesses ne sont pas la seule force des nations.
Lorsqu'on pressait Alexandre de concourir aux jeux Olympiques : « Donnez- moi des rois pour concourir avec moi , et je participerai à vos jeux. »» Les hommes doués de génie par la rature ont encore besoin d'émulation ; il laur faut des rivaux et des points de comparaison. Les sociétés littéraires ont cet avantage , quand elles sont bien composées. C'est dans leur sein que le talent peut être encouragé par de justes éloges , ou corrigé par de sages critiques. Il existe quelques associations de ce genre , notamment à Boston , New-York et Philadelphie ; leur existence a déjà quelqu'utilité ; et il serait bien à désirer qu'il s'en formât dans toutes les villes un peu populeuses des États-Unis.
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