CHAPITRE VII
Des Usages , des Mœurs et du Caractère des Américains*
L'iGiYORANCE de la langue du pays et les préjugés de la vieille Europe sont des obstacles très-réels , qui s'opposent à ce que les habitans de l'ancien contiiiCiit puissent acquérir une juste idée des mœurs et du caractère du peuple américain. Mais on ne peut admettre cette excuse pour l'Angleterre. Les Américains sont ses enfans ; et ces enfans sont devenus des géans. Ils parlent sa langue , obéissent aux mêmes lois , suivent la même religion , imitent ses usages , montrent les mêmes habitudes ; en un mot , c'est une autre Angleterre qui existe dans un autre continent. Et cependant ,
(46) l'ignorance des Anglais sur les qualités et le caractère du peuple des États-Unis, est presqu'incroyahle pour ceux qui l'ont observée. Il faut l'attribuer sans doute à ce que les rapports des deux nations sont purement commerciaux. Les négocians sont peu propres aux investigations et aux recherches qui demandent un grand esprit d'observation ; et ils bornent tous leurs soins à connaître les tarifs des droits , le prix des denrées , et les moyens de les vendre et de les acheter, pour leur plus grand avantage.
A moins qu'il ne vienne à la mode, pour les gens de bon ton des deux nations , de se visiter mutuellement, il est à craindre que les deux peuples ne restent long temps dans cette ignorance profonde de leurs rapports, de leurs mœurs et de leurs véritables intérêts, que nous leur avons reprochée.
Jamais l'Angleterre n'a eu, auprès des Etats- Unis , des ambassadeurs d'un mérite transcendant. J'ai tenté d'expliquer les causes de cette singulière conduite dans Touvrage que j'ai piblié sous le titre de Ressources de l'Empire BriUuuiique. J'y ai donné aussi les raisoî)S qui
C 47 ) ont fait jusqu'ici que le cabinet de St.-James n'a jamais eu qu'une connaissance imparfaite des dispositions et des intérêts des autres nations en général. Il semble que l'Angleterre mette une sorte de gloire à ne point s'éclairer sur un pareil sujet, et affecte de se montrer seule telle qu'elle est, afin de justifier aux yeux du monde les mesures qu'elle adopte.
Sans doute il y a lieu de s'affliger que l'Angleterre et l'Amérique se connaissent si peu , quand on sait qu'elles se ressemblent si bien. M. de Talleyrand, d'abord évèque sous l'ancien régime , puis citoyen , puis prince impérial , et enfin premier ministre des Bourbons , connaissait si bien les rapports que ces deux peuples ont entre eux, que , dans un Mémoire à l'Institut, il proposait de former un établissement français fort et puissant, dans le voisinage des Etats-Unis , comme moyen d'agir contre deux nations de la même origine , et que tant de conformi es semblent unir.
Il se plaint amèrement des grandes relations de commerce , qui existent entre l'Angleterre et l'Amérique, lorsqu après la révolution qui assura l'indépendance des Etats-Unis par l'as-
C 48 ) sistance de la France, tout paraissait devoir détruire ces relations pour jamais. Il retrace la défiance et la haine des Anglais pour la France , la reconnaissance des Américains pour ses alliés et ses libérateurs, reconnaissance manifestée par l'enthousiasme qui éclata en Amérique aux premiers mouvemens de la révolution française, et l'adhésion que donna même l'administration de Washington à ces mouvemens , en s'unissant de principes avec la France révolutionnaire.
Ces motifs, et bien d'autres encore , doivent, il y a lieu de le. croire , tourner les relations ordinaires du commerce américain du côté de la France, si toutefois le gouvernement français est assez habile et assez prévoyant pour profiter de celte disposition.
Il ne faut pas se dissimuler néanmoins que, pour atteindre ce but , il faut une conduite sage, dirigée par une saine politique; car il n'est pas aisé de rompre les liens qui unissent deux peuples dont la langue est la même , et duiit les usages se ressemblent tellement, qu'il semble devoir en résulter j^our eux d'immenses avantages.
Au surplus, des individus peuvent éprouver le sentiment de la générosité dans leur attachement réciproque, et doivent agir en conséquence , malgré l'opinion du héros de Milton , que cest une charge bien lourde à supporter , comme une dette bien pénible à payer. Mais les nations , ces masses d'hommes , exposées continuellement à des changemens d'opinions , de sentimens, de rapports et d'intérêts , ne sont jamais susceptibles de reconnaissance les unes envers les autres. C'est donc en vain que la France compterait sur la gratitude du peuple américain ^ pour l'avoir aidé à conquérir son indépendance ; et c'est à tort que l'Angleterre s'attendrait à voir les Américains cesser de calomnier ses institutions et blâmer ses actes politiques, parce que cest à son crédit et à ses efforts que l'Amérique doit les succès de son commerce et de son agriculture.
\Jintérêt et V ambition sont les seuls mobiles des nations , et XaJJection et la reconnaissance ne peuvent être ressenties que par les individus. D'ailleurs la gratitude de l'Amérique n'était due personnellement qu'à Louis XVI, •
et le regret que manifesta plus tard ce monarque^ et les efforts de son cabinet pour empêcher ensuite l'Angleterre de reconnaître l'indépendance des États-Unis, prouvent assez que les hostilités de la France, pendant la guerre de l'indépendance, n'avaient eu d'autre objet que d'alfaiblir à la fois et l'Angleterre et l'Amérique.
Il est cependant bien certain, pour tous ceux qui savent observer, que l'Amérique est essentiellement attachée à l'Angleterre , par toutes les similitudes qui existent entre les deux nations j que leur connncrce réciproque s'est étendu singulièrement depuis la déclaration de l'indépendance, et que conséquemment les rapports qui existent entre elles leur sont également avantageux. M. de Talleyrand cherche à prouver que la conduite de l'ancien gouvernement français , en opposition avec ses premières démarches en faveur de l'Amérique, a fondé le succès du commerce des Etats- Unis et de l'Angleterre. Il prétend que si, après la paix de 1783, la France , profitant des avantages de sa position , avait resserré les licui <jui l'unissaient à ses nouveaux aliés,
( 5i ) «lie serait parvenue à séparer à jamais l'Angleterre de ses anciennes colonies , et l'aurait totalement remplacée.
Mais la cour de France , craignant que les principes démocratiques qu'elle avait protégés et encouragés chez les Américains , ne s'introduisissent en France , changea tout à coup de conduite , et ne favorisa en aucune façon les relations commerciales avec les Etats-Unis. L'Angleterre alors, agissant avec sagesse, oublia son vieux ressentiment, rétablit, autant que possible , tous ses rapports avec ses colonies émancipées , s'efforça même de les rendre plus intimes et plus importans , et par ce moyen , accrut les obstacles qu elle voulait mettre à l'influence française. Car l'intérêt et l'ambition , nous l'avons déjà dit , sont en général les motifs de toutes les actions des hommes; et malgré les ressentimens d'une guerre longue et sanglante , malgré tous les efforts d'une puissante faction politique, l'Amérique penche de préférence vers l'Angleterre , dont les habitudes et les mœurs sympathisent si bien avec les siennes.
L'identité de langue , dit M. de Talleyrand ,
( 5a ) est une base fondamentale d'union pour deux peuples ; elle établit , dans leur caractère , une parité que les politiques et les philosophes ne sauraient trop étudier. Le voyageur qui parcourt des contrées éloignées , lorsqu'il entend parler sa propre langue, croit n'avoir pas quitté le sol de sa patrie; tandis que la différence du langage est une barrière qui l'isole au milieu des hommes , et le force , à chaque instant, à se ressouvenir qu'il n'appartient pas à la même famille. C'est pour lui une douleur que d'entendre des accens inaccoutumés ; et il en résulte souvent une sorte d'aversion pour les opinions , les sentimens et les mœurs de la nation dont il parcourt le territoire. Ceci est vrai surtout, pour les hommes qui n'ont pas reçu une éducation libérale ; car, en général, les gens bien élevés de tous les pays sont audessus de pareils sentimens.
C'est p Airquoi, lorsque le gouvernement de France , soit sous les Bourbons , soit sous la république et sous Bonaparte, exerçait une véritable influence sur le gouvernement américain , et lorsqu'il existait aux États-Unis, une véritable défiance contre rAngleterrc , les par-
( 53 ) ticiiliers anglais se considéraient comme Américains sur le sol de l'Amérique , tandis que les Français y vivaient comme étrangers , comme s'ils eussent été entourés d'hommes d'une autre espèce.
Et comment pourrait-il en être autrement , quand on vient à réfléchir qu'outre la parité de langage, il y a presque similitude dans la forme de gouvernement . dans les lois communes et dans les idées politiques? La hberté individuelle , en Amérique, repose sur les mêmes garanties qu'en Angleterre, Vhabeas corpus et le jugement T^^rjury. Les discussions parlementaires des deux pays sont presque relatives aux mêmes questions ; et les principales considérations que les orateurs font valoir , sont prises dans les lois , les usages et l'histoire de l'Angleterre. Tout concourt donc à confondre les deux nations ; et si l'une se glorifie d'être une république , si l'autre tient à honneur d'être une monarchie, il est vrai de dire qu'il existe des principes républicains dans la partie représentative de la constitution anglaise, comme on peut reconnaître des élémens monarchiques dans l'organisation T. ir. 4
( 54 ) du pouvoir exécutif des Etats-Unis. Ces rapports entre les gouvernemens des deux peuples étaient frappans sous l'administration du général Washington. La force d'opinion qui s'attachait à sa personne , ressemblait assez au pouvoir magique , à cette illusion , dont tant d'écrivains forment l'apanage de la monarchie , sous le nom de royauté.
Ce sentiment du peuple américain ne survécut pas à la magistrature de Washington. L'étrange conduite de M. Adams, son successeur, et le schisme qui s'établit dans le parti fédéral, pendant son administration, détruisirent tout l'attachement qu'il avait inspiré à la nation. M?.I. Jefferson etMadisson dirigèrent le fifouvernement vers les principes et les institutions démocratiques, qui n'étaient pas propres à leur concilier ce respect toujours du à la hante magistrature dont ils étaient revêtus. M. iMonroë a , depuis , beaucoup gagné dans l'opinion ])uhlique ; il a fait en partie revivre l'attachement national pour la personne du chef de l'état , tel qu'il avait existé pour Washington , pendant la guerre et pendant la paix.
Il est surprenant que M. de Talleyrand, qui ^a fait de si profondes remarques dans son Mémoire à l'Institut , ait pu si étrangement se méprendre sur le caractère du peuple américain. 11 dit que , comme un peuple nouveau , formé de divers élémens , son caractère national n'était pas encore établi , qu'il restait anglais par ses anciennes habitudes , et parce qu'il n'avait pas eu encore le temps de devenir américain.
Si l'on considère les nombreuses cités , peuplées d'Anglais , d'Irlandais , de Hollandais , confondus avec les naturels du pays ; ces villes si distantes les imes des autres , visitées plutôt qu'habitées par des hommes qui n'appartiennent à aucun pays pour ainsi dire, quelle idée se formera-t-on du caractère d'un tel peuple ? C'est une nation nomade , passant successivement d'une ville où la société est dans sa perfection , où la civilisation est arrivée à son plus haut degré d'accroissement, pour se trouver le lendemain près d'une cabane rustique , formée par le tronc d'un arbre récemment abattu.
Un voyage fait dans l'intention d'observer
( 56) CPt état fie choses, serait l'explication de l'origine^ «les peuples et ries états. On commencerait par observer le plus étranoje mélange et le plus giaiid désordre, pour arriver ensuite à l'ordre et aux choses les plus distinctes. On marcherait ainsi à recidons dans l'histoire de l'esprit hunjaiii. Un semblable examen amènerait à reconnaître combien il y a peu de rapports dans le caractère des hommes qui semblent appartenii" à la même association.
Dans plusieurs districts , la mer et les bois ont lorujé des pécheurs et des bûcherons. Sans doute ces honmies n'ont pas de pays , et Ifur uKiralité sociale se boiMie à bien peu de chose. Jj homme n'est que ce que les circonstances le font. Celui cpii ne coimaît que des déserts, ne peut avoir aucune idée de la vie sociale. i>e besoin que les hommes ont les mis des ;uil!('s lui est inconnu. Le bûcheron américain ne s'intéresse à rien. La beauté des arbres qu'il ibat, le brillant coKjris de leur fi'uillai^c, leiu- omhre j)roteclrice, l'abri qu'ils présent«iil . lout cela n'est rien j)our lui ; il ne calcide ces diveis objets (juc pAV le nombn^ de coups de hache (pi'il lui iaudra donner j)our
( 57 ) abattre tel ou tel de ces beaux ornemens de la nature. Jamais il n'a connu le bonheur de planter. L'arbre qu'il aurait soigné, ne mérterait que son mépris, par sa faible croissance, pendant le temps limité de sa vie. Il ne vit que par la destruction. Aussi , tout séjour lui convient. Il n'a aucune sorte d'attaclieraent pour le lieu de ses travaux , car il ne lui offre que peine et fatigue.
L'état de pécheur offre à peu près la même indifférence apathique. Ce serait toutefois une grande erreur, que de comparer les pécheurs américains à ceux d'Europe, qui forment une pépinière de matelots. Non , le métier de pêcheur ( à l'exception des habitans <le Nantucket , qui vont à la pèche de la baleine ) est celui d'un fainéant. Ils s'écartent plus ou moins de la côte , selon le temps ; et voilà tout l'effort de leur courage ; leur ligne est le seul instrument qu'il connaissent. Ils ne sont attachés à aucun heu ; le seul rapport qu'ils aient avec la terre, est leur séjour instantané dans leur pauvre cahute ; c'est la mer qui les nourrit, ils ne connaissent que la mer : ce sont de véritables cosmopolites.
M. de Talleyrand conclut , de toutes les observations qu'il a faites, que ce n'est pas à cause de leur origine, de leur langue et de leurs intérêts , que les A.méricains ont des rapports avec les Anglais, mais uniquement par l'effet des occupations auxquelles ils se livrent, de leur indolence et de l'absence de tout esprit national , ce qui les rend propres à recevoir l'influence de la nation qui les fréquente le plus. « Sans doute, ajoute-t-il, le temps et la croissance de la population diminueront journellement ces effets, et les feront, un jour, totalement disparaître ; mais un établissement français aux États-Unis serait le meilleur préservatif contre l'ascendant de l'Angleterre ; et cette idée ne devrait pas être imprudemment rejetée par le gouvernement français. »
M. de Talleyrand fait preuve de plus de jugement et de sagacité , lorsqu'il retrace les causes générales de l'établissement des colonies et de leurs prospérités. Ainsi, dit -il, ce fut l'ambition et l'ardeur des conquêtes qui attirèrent les Phéniciens et les Egyptiens dans la Grèce; la violence força les Tyriens à se réfugier à Carthage ; les malheurs de la guerre
( 59) conduisirent les Troyens fugitifs en Italie; le commerce et lascif de l'or peuplèrent de Carthaginois les îles de la Méditerranée, ainsi que les côtes de l'Afrique et de l'Espagne ; une population trop nombreuse, dans un territoire pauvre et resserré, contraignit les Athéniens à se jeter dans l'Asie mineure ; la politique détermina les Romains à abandonner à leurs soldats une partie des contrées qu'ils avaient soumises à leurs armes; ilsappaisaient, par cette, mesure, les fureurs du peuple qui demandait lui nouveau partage des terres, et formaient ainsi, du parti mécontent, une garde certaine qui assurait leurs conquêtes.
Plus tard, l'ardeur du pillage et les fiireurs de la guerre, bien plus que la surabondance de la population, précipitèrent les barbares du Nord sur l'empire romain , et une piété romanesque forma les croisades et les dirigea sur l'Asie.
Après la découverte de l'Amérique , des hommes injustes, avides de richesses, traversèrent l'Océan, et s'emparèrent des terres de ce nouveau monde, non pour les cultiver, mais pour les dévaster. De pareils aventuriers ne pouvaient former des colonies; mais bientôt
(6o) après, les troubles religieux de l'Europe donnèrent lieu à des établissemens plus durables dans ces contrées lointaines. Ainsi les Puritains se réfugièrent dans l'Amérique du nord; les Catholiques anglais , dans le IMaryland ; les Quakers , en Pensylvanie ; ce qui a fait dire au docteur S?nitli que ce sont les vices et les crimes de l'Europe qui ont peuplé le nouveau monde. Des émigrations d'un autre genre ont été l'effet d'une fausse politique. Ainsi les Maures ont été chassés de l'Espagne ; les Protestans proscrits en France, les Juifs exclus de toutes les nations ; et partout les erreurs de cette conduite déplorable ont été reconnues, mais trop tard. Le despotisme des gouverneraens avait mécontenté les peuples, aliéné des sujets fidèles , et les avait armés contre leur propre pays.
Les habitans des États-Unis d'Amérique consistent en Européens ou descendans d'Eupéens, en nègres Africains et leurs enfans, et en Indiens aborigènes^ qui diminuent tous les jours en nombre, par les efforts des Américains, qui les repoussent dans les bois et les déserts ,
( 6i ) comme l'a reconnu M. Monroe , dans son message du 2 décembre 1817, où il dit formellement : « INIaintenant les natifs du pays ne » peuvent plus exister que dans les déserts in- » cultes. Ils succombent sous la puisssance de » la civilisation , car la terre a été donnée au » genre humain pour alimenter et soutenir le » plus grand nombre d'hommes possible ; et » nul n'a le droit de s'emparer que de ce M qui lui est suffisant pour assurer son exis- » tence. »
La majeure partie des habitans des États- Unis a été primitivement composée d'Anglais , mais non pas, comme on le croit vulgairement, de vagabonds, de mendians et de criminels. Les premiers qui tentèrent de former cette colonie , étaient sans doute des hommes hardis, entreprenans, mais honnêtes^ et dont les principes reposaient sur la morale , la religion et toutes les vertus sociales. Ils fuyaient les persécutions civiles et religieuses auxquelles ils étaient en butte dans leur patrie, et cherchaient un asile dans cette partie du monde. Ils y ont formé une nation chez laquelle on retrouve encore la rudesse des Paritains , la
fierté des républicains et tout le caurage de ses ancêtres.
La Nouvelle-Angleterre, proprement dite, est toute entière composée d'Anglais d'origine, à rexcej)tion d'une colonie Irlandaise , d;ins la partie montagneuse du Massachusset et quelques Ecossais dans le New-Hampshire. A cela près, la population des Etats-Unis est toute anglaise. 11 en est de même des états du centre, et d'une partie de ceux du midi.
Les Irlandais sont en général établis dans la Pensylvanie et le Maryland. On en trouve un grand nombre dans les autres états. Ceux qui étSiieï)t papis tes (hi sud et du centre de l'Irlande, forment la portion des cultivateurs qui habitent les grandes ^ illes. Les Protestans du noVd de l'Irlande sont devenus généralement cultivateurs dans l'intérieur du pays.
La population d'origine allemande forme environ le quart des habitans de la Pensylva* nie, de New-Yorlt et de New-Jersey. Mais ces Allemands ont oublié leurs usages , leurs habitudes et même leur langue , et sont compîète-r ipent anglais.
Des Français protestans se sont établis à l;i
(63) Nouvelle - Rochelle , à New -York, à Charles- Town et dans la Caroline du sud.
Les Ecossais , généralement intelligens, industrieux , et dévoués au pays , ont formé divers établissemens , ainsi que des Suédois et quelques Suisses. Mais tous les nouveaux états qui s'élèvent continuellement , comme des exhalaisons de la terre, et qui dénotent, dans la population , des progrès rapides et gigantesques-, tels que l'histoire du monde n'en fournit aucun exemple , proviennent tous de la Nouvelle- Angleterre qui a été, depuis longtemps, Vofficina gentium pour les états de New - York , de l'Ohio , de Kentucky , et de toutes les immenses régions de l'ouest.
La population américaine est renforcée , chaque année^ par des étrangers , mais en bien plus petit nombre qu'on ne le suppose. Depuis 1^85 jusqu'en i8i5, les émigrations, dans les États-Unis , n'ont jamais excédé annuellement cinq mille individus. Depuis , elle a été un peu plus considérable. Les Français se sont portés vers le territoire d'Alabama ; et les Irlandais tentent de fonder une colonie dans Ip pays des Illinois,
Ces émigrations sont composées , en générsil, il faut bien en convenir, de la lie des nations dont elles proviennent; elles se font connaître par le mépris des institutions de leur ancienne patrie , et par le peu de respect qu'elles ont pour les lois de celle qu'elles ont adoptées. Néanmoins , comme nous l'avons déjà dit , la proportion de ces nouveaux habitans avec la population du pays est de peu d'importance.
Il est à remarquer que les états de la INouvelle-Angleterre sont exempts de ce mélange d'étrangers; et \in jeomanry ou garde nationale y est uniquement composée de véritables Américains.
Il existe , dans les États-Unis , dix-sept cent mille esclaves nègres , et à peu près deux cent mille bommes de couleur, libres. Le nombre de ces derniers diminue tous les jours par le mélange avec les blancs. C'est principalement dans les états du Sud que sont les nègres américains.
L'expérience et l'histoire nous apprennent que les pays qui ont des esclaves , jouissent rarement d'une véritable tranquillilé , surlosit
(65 ) quand une guerre étrangère est déclarée. Les maux qu'éprouvent les nations pour avoir enfreint les lois de la morale , renferment , pour ainsi dire , la faculté de se perpétuer et de s'augmenter. L'esclavage , une fois établi , n'admet presqu'aucun remède. L'émancipation des esclaves en masse est à peu près impraticable : la différence est si grande entre les habitudes de l'esclave et celles de l'homme libre! L'esclave ignore les élémens de l'industrie, qui est la base de toute prospérité sociale ; il n'a d'autre pensée, d'autre motif d'action, que la peur du châtiment qui le menace sans cesse. Libre , il lui faudrait s'occuper des moyens d'assurer son existence , celle des siens, et des devoirs du citoyen ou du sujet. Avant de don^ ner la liberté à un esclave , il est indispensable de lui apprendre à penser et à réfléchir. Une fois libre , on peut être sûr qu'il est hors d'état de se livrer à aucun travail.
Nos nègres sont dans un état déplorable d'ignorance. On peut affirmer que celle des Indiens , nos voisins , est pire encore*; leur barbarie , leur incapacité à participer aux devoirs d'une communauté régulière, les placent
fort au-dessous de nos esclaves africains. Ils n'ont aucune idée du genre de soumission volontaire qu'exige l'existence d'une société civilisée. Les sauvages ne connaissent qu'une servilité absolue, ou un despotisme sans bornes et sans frein ; ils savent que le devoir de l'esclave est d'obéir et de travailler, et que le droit du maître est de commander et de ne rien faire. Telles étaient les lois et les mœurs de l'Afrique. Aussi , nos esclaves , émancipés pajD la rébellion ou toute autre cause , ne peuvent se montrer disposés à devenir des citoyens libres et tranquilles, soumis à un gouvernement et à ses lois. L'ouvrage de M. Brougham , sur le régime colonial , renferme sur ce sujet de très-importantes considérations. L'exemple de Saint - Domingue ( i ) , où le despotisme militaire le plus violent a succédé à la révolte , peut servira démontrer combien
(i) Ceci .s'entend de la partie du nord de Saint-Domingue , où ont régné Dessalines et Christophe , et qui était etitiérement composée de nègres , et non de la partie du ^ud gouvernée par Pélhion, ov^ la population des houîujcs de couleur avait la principale influence.
(■6?) ^es esclaves , émancipés sans aucune préparation , sont peu propres à jouir des bienfaits de la liberté. Dans l'état de Massachusset , où les lois ont aboli l'esclavage, et où naturellement se réfugient les esclaves des états voisins , les nègres ne savent pas , par leur travail , fournir à leur existence- Beaucoup fuient dans les bois et les lieux inhabités , et prouvent ainsi qu'ils sont incapables d'apprécier les bienfaits de la civilisation.
Cette incapacité des esclaves de profiter de la liberté , est plus sensible encore dans les états du sud , où les nègres , plus nombreux , ont toujours été traités avec plus de dureté que dans le Massachusset. Ils y forment la basse classe de la communauté , sans propriétés , et conséquemment hors d'état de jouir d'aucun droit p ilitique,etméme de travailler pour leur subsistance. Il est donc probable que ces nègres resteront sous le joug , tant que les propriétaires blancs voudront les tenir dans les chaînes. Le jour où l'obéissance d'un esclave s'affaiblit , l'autorité du maître diminue et le danger se montre. Tant que le système de Tesclavage existera tel qu'il est , tant que le fouet
et les supplices mèneront les malheureux nègres , il leur sera sans doute difficile de se concerter pour Textermination de leurs maîtres.
Mais , pour n'être pas prochain , le danger n'en est pas moins réel. M. John Randolph l'a fort bien dit dans le Congrès. Dans la Virginie , lorsque la cloche d'alarme se fait entendre pour annoncer un incendie , les nègres manifestent cet espoir, qu'ils ont toujours conservé , d'une insurrection générale qui leur permettrait de se livrer au pillage et à la destruction de leurs oppresseurs.
C'est ainsi que le système moderne de l'esclavage, tel qu'il existe dans les colonies européennes et dans les États-Unis, est un véritable cercle vineux. Non seulement il crée une masse énorme de maux physiques ; ntais en abrutissant les corps, il fausse les intelligences et corrompt les cœurs , au point que les malheureux esclaves sont incapables de recevoir et d'apprécier les bienfaits du "christianisme.
Dans les états du sud, les nègres ont rarement la facilité de profiter des consolations de la religion 3 leurs maîtres, qui ont un pouvoir
(69) absolu sur leur corps, semblent penser que leiu's âmes sont aussi leur propriété.
Il esta remarquer que les nègres libres, en grand nombre dans les états du nord et du centre , sont , en général , fainéans et débauchés , et sont étrani,'ers , pour la plupart , à toute pratique relioieuse. Les crimes, très- fréquens parmi eux, prouvent suffisamment leur profonde corruption. H y a quelques années, qu'une bande de ces misérables avait formé l'horrible complot de mettre le feu à des rangées entières de maisons, à New -York, pour se livrer , dans la confusion de l'incendie , au pillage et à la dévastation. En 1817, un nègre fut pris et pendu pour ce crime ; aussitôt toutes les tentatives d'incendie cessèrent. 11 est donc à croire que, si notre code criminel était plus rigoureux , si les coupables , au heu d'être seulement renfermés pour un temps limité , subissaient un châtiment plus sévère, on verrait le terme de ces attentats , effet de l'immoralité et de l'ignorance.
Dans ces derniers temps , quelques philantropes, parmi lesquels il convient de distinguer les Quakers, dont la bienfaisance est à
(7°) toute épreuve , ont essa"yé d'améliorer la condition des nègres libres dans le nord et le centre des États-Unis. Des écoles ont été établies , sous le nom à' Écoles africaines ; des prédicateurs et des maîtres y ont été attachés, afin de répandre la morale et l'instruction dans cette classe d'hommes qu'il convient de traiter comme des frères. C'est sans doute l'unique moyen à employer pour rendre cette population industrieuse et honnête; et il est bien temps de prouver ce que nous apprend l'Ecriture, que Dieu a fait d'un même sang les hommes de toutes les nations de^ la terre ; et de réfuter, par des faits, l'injuste assertion de M. Jefferson , que les nègres sont une race d'animaux inférieurs à l'homme.
Comme la religion est la base de tous les principes moraux d'une nation , il peut être utile d'examiner son influence et ses effets dans les États-Unis. J'ai essayé de prouver, dans mon ouvrage sur les Ressource^ de l'Empire Britannique ^ qu'il existait des rapjîorts intimes entre la piété des nations et leur j)rospérité. L'histoire nous apprend que les peuples
qui ont secoué le joug de la religion , ont constamment penché vers leur ruine.
Quand l'ancienne Perse oublia la pureté des institutions religieuses du vieux Cyrus , sa population corrompue devint aisément la proie d'un conquérant étranger ; quand les républiques de !a Grèce négligèrent les maximes de leur religion primitive , accueillirent les principes erronés de la philosophie , on les vit dégénérer , se livrer aux conseils de démagogues ignorans , s'affaiblir , et se courber enfin sous le joug d'un éternel despotisme. Rome si puissante , dès qu'elle cessa de respecter les principes religieux de ses ancêtres , dès que la foi du serment n'y fut plus sacrée , se livra aux fureurs d'une démocratie insensée, adopta les maximes d'une philosophie perverse , et , tombant du faîte de sa gloire, fut soumise à la tyrannie militaire la plus cruelle , et finit par être la proie des barbares du nord.
Dans ces derniers temps, l'Europe a reçu une effrayante leçon , qui doit avoir fait connaître aux peuples le danger qui les menace , quand ils s'écartent des principes religieux. Pendant toute la fin du XA'IIIe siècle, les rois,
( 7^ ) les princes , les grands , les écrivains, les phi" losophes , et tous les inilivitliis qui jouissaient de quelqu'influence, ont affecté de méconnaître les vérités religieuses. Quels ont été les résultats de ces nouveaux principes? Pendant trente ans , toutes les nations chrétiennes ont été dévastées par le fer ^ le feu , la famine , les invasions ; et pas une , dans tout le continent européen , n'a échappé à ces terribles fléaux. Que n'ont pas à redouter les Etats-Unis ? Peuvent-ils espérer de jouir d'une longue tranquillité , et d'être à l'abri de semblables catastrophes, quand il existe sur le territoire trois millions d'âmes qui n'ont aucun culte et ne pratiquent aucune religion ; quand il y a lieu de croire que, dans les états du sud, il s'est formé des sociétés secrètes , à l'instar des clubs de France, d'Italie et d'Allemagne, qui travaillent à faire disparaître jusqu'au dernier vestige du christianisme; dt; telle sorte que, dans peu d'années , nous pouvons être envahis par des brigands sans foi , sans religion , et disposés à désoler le genre humain?
Plusieurs hommes sages doutent de la durée de notre constitution fédérale, attendu que,
( 7^ ) dans cet acte national , on ne trouve pas un mot qui se rapporte à la Providence. Il n'existe pas de religion nationale aux États Unis. Quelques états , dans la Nouvt;lle-Angleterre particulièrement , reconnaissent Dieu comme le souverain maître de toutes choses , et prescrivent, en conséquence , des jours de jeûne , de prières et de fêtes ; mais , dans la plus grande partie , il est inconstitutionnel , dans les actes publics, d'honorer la divinité. En Virginie, on pousse si loin cette doctrine , qu'il n'est pas permis à un chapelain , d'officier dans le local de la législature d'état , par le motif ( comme Ta déclaré une majorité considérab e des représentans , en décembre 1817 ) que la constitution n'admet pas une secte religieuse de préférence aux autres ; et que , comme un chapelain appartient à une secte quelconque, il serait inconstitutionnel , pour les législateurs de Virginie, d'entendre ses prières ou ses sermons.
En 1814 et i8i5, la législature de la Louisiane rejeta , à une grande majorité , un bill qui tendait à faire observer le dimanche ; à prescrire, pour ce jour solennel, la fermeture
(74) des théâtres, et d'autres dispositions du meuve genre. Un des principaux orateurs de la chambre déclara que cette mesure était l'œuvre d'une intolérance , permise tout au plus aux Puritains de la Nouvelle- Angleterre , descendans de ces fanatiques grands admiiateurs de la Bible, et conséquemment ignorans, foux et cruels; maisqu'elle était contraire aux idées libérales et philosophiques des habitans de la Louisiane, qui descendaient des Français.
Les habitans de la Louisiane ont constamment montré leur goût pour les principes de la France , dont ils sont originaires. Chez eux , le dimanche est un jour de plaisir, et même d'affaires ; c'est le jour où la religion est spécialement mise en oubli.
Il était réser.é aux sages du XVIIl*' siècle, de découvrir que la religion était la cause de tous les maux politiques qui dégradent le genre humain. Les législateurs égyptiens , persans , grecs, romains, avaient senti la nécessité de faire reposer le code de leurs lois sur la base imposante des croyances reli|.ieuses. 11 n'est pas un seul homme d'état de ces temps reculés, qui n'ait regardé comme indispensa-
( 75 ) ble de faire servir ce lien sacré à l'union des hommes et au maintien de la société. Tous ont cru que , sans le tribunal de la conscience , sans la sainteté du serment, sauvegardes contre les faiblesses du cœur humain , il ne peut exister ni communauté paisible, ni prospérité nationale. Quelles sont les lois humaines qui pourraient maintenir la concorde entre le maître et le serviteur , entre le riche et le pauvre? qui pourrait assurer l'union des parens, la soumission de la femme envers l'époux, et du fils envers le père? La religion seule peut produire de pareils effets. Ce que l'autorité et le pouvoir de l'homme ne peuvent atteindre est réservé à la puissance de Dieu seul.
La France révolutionnaire a seule joui du détestable honneur de réduire l'incrédulité en système régulier. Dans le commencement du XVIlIe siècle, M. Bayle ,. qui s'était réfugié en Hollande après avoir échappé à la Sorbonne, entreprit de prouver à l'Europe qu'une société d'athées serait infailliblement mieux gouvernée qu'une société de chrétiens : parce que l'athée, dégagé de toute espèce de préjugés religieux , pourrait suivre plus facilement les mouvemens
( 76 ) delà nature et de la vertu, L'évéque Warburton, dans ses Lois divines , et Montesquieu dans son Esprit des lois, ont renversé cette opinion de Bayle, et démontré qu'une nation d'athées ne pourrait supporter aucune loi , puisqu'il n'y existerait d'obligation réelle pour aucun des individus qui la composeraient. L'athée, ne reconnaissant aucun pouvoir au-dessus de son opinion el de ses penchans , renverserait les lois humaines, quand il y trouverait son avantage , cojivaincu d'ailleurs qu'il échappe à tout châtiment après cette vie.
Cependant les disciples de Bayle, les philosophes du XVIlIe siècle, dont les écrits ont tant influé sur les destinées de la France, Helvélius, Raynd, Diderot, d'Alembert, Condorcet et autres , ont réuni toutes les forces de leur génie sophistique, dans le but de persuader aux hommes que tous les maux politiques qui assiègent Ihumanité , ont leur source dans l'existence et le maintien de la religion catliolique, et que le genre humain échapperait à ces maux, s'il parvenait à détruire entièrement tout système religieux.
La France a fait l'expérience fatale de ces
C 77 ) principes insensés; elle a aboli la religion , persécuté ses ministres, proscrit toute croyance, et adoré les perfections humaines dans la personne d'une prostituée, substituée à Dieu sous le nom de la Raison. De l'yg.). à 1796, le nom de Dieu prononcé fut un arrêt de proscription; et des milliers d'individus périrent, victimes de cette atroce tyrannie. INÎais ne retraçons pas ici les déplorables conséquences d'un principe pervers ; elles atteignirent le plus vertueux des princes , comme les derniers de ses sujets , et couvrirent la France de deuil et de repentir.
Cette rage parcourut l'Europe ; le jacobinisme donna la main à l'athéisme, et partout le fer et la flamme détruisirent princes, royaumes, citoyens et républiques. Ce n'est qu'après une longue et sévère expérience que l'Europe entière revint à son ancien respect pour l'Etre Suprême. Alors , reparurent l'intégrité , la loyauté, le vrai patriotisme; l'union des peuples se forma de nouveau , et le jacobinisme fut rejeté dans l'intérieur de la France, d'où il il était sorti pour le malheur des nations.
A i'avénement du Messie, presque tout le monde connu était soumis à la domination de
l'empire romain. Les lumières et la civilisation avaient fait des progrès jusqu'alors inconnus; mais ces avantages étaient compensés par une profonde immoralité. Les langues grecque et latine étaient, à cette époque, parvenues à leur perfection; elles se divisaient les nations. Le latin était principalement cultivé dans la partie occidentale de l'empire romain; le grec était la langue de toute la partie orientale. Tous les dialectes de l'Italie, de l'Afrique , des Espagnes, de la Gaule et de l'Angleterre, avaient cédé à ridiùme romain. Le grec était la langue des sciences et des arts; le latin, celle des lois et de la politique. Tous les hommes bien élevés parlaient l'une et l'autre.
Mais au milieu de toute cette gloire intellectuelle, où en était la morale? la pudeur était proscrite; l'innocence, sans autels; tous les crimes, tous les vices , tolérés ; et le cœur des hommes était un réceptacle d'atrocités et d'horreurs. Tous les historiens profanes de cette époque attestent ce que j'avance.
Tel était l'état des choses, quand la lumière se fit apercevoir. Le christianisme, la pureté de sa morale et les doctrines de l'évangile pré-
(79) valurent peu à peu. A peine cette religion nouvelle eût-elle répandu ses clartés, que les nations surent mieux connaître leurs facultés morales et intellectuelles. Elles s'affranchirent insensiblement de l'esclavage politique, social et domestique; les sciences, la littérature, ainsi que l'industrie et les arts, se perfectionnèrent ; et toutes les vertus agirent, pour rendre l'homme meilleur et plus dévoué à la divinité.
Bientôt, il est vrai, ces jours de splendeur furent obscurcis par la superstition , qui corrompit les choses les plus sacrées et encouragea tous les crimes. La corruption du christianisme éteignit graduellement toutes les lumières de l'entendement ; et l'ignorance et l'iniquité gouvernèrent le monde pendant plusieurs siècles.
Au milieu de ce cabos, il a plu à la divine providence de répandre de nouveau ses bienfaits sur les hommes. L'esprit de Dieu a fait apparaître les Luther , les Calvin, et un grand nombre de saints et de martyrs, qui ont établi la réforme et changé la désobéissance des hommes en un sentiment pur de sagesse et de croyance. Un nouvel ordre de choses se forma ; toutes les obscurités du moyen âge se dissi-
( 8o) pèrent devant lui ; et par une chaîne non interrompue cVameliorations progressives, il unit tous les hommes nouveaux de la clirétienté.
Mais rien n'est durahle, ni le bien ni le mal. Nous sommes peut-être appelés à assister , dans ce siècle , à l'une des plus affreuses époques de la dépravation humaine. Il existe , dans lo monde une absence de croyances qui est effrayante. La morale est univeisellement négligée ; il n y a d'amélioration intellectuelle permise , que celle qui conduit au moyen de rendre la destruction de l'homme plus prompte par la guerre; et cette absence de croyances peut plonger encore une fois les nations dans les obscurités de la barbarie et toutes les iniquités de l'ignorance. Telle est la tendance des nations de l'Europe, tendance que la révolution franraise a favor sée et déterminée.
En se reportant aux temps les plus reculés, on peut voir que l'incrédulité a été la source de tous les maux que les hommes ont eu à supporter. Dans l'état actuel du monde , cette incrédulité est intimement liée à la question révolutionnaire; et l'on peut affirmer que ceux qui provoquent une révolution dans un pays,
( 8i ) sous le prétexte ostensible d'amener la liberté du genre humain , sont des incrédules en préceptes aussi bien qu'en pratique. Quelle erreur delà part de ces prétendus philosophes, puisque l'expérience nous apprend si bien que la liberté civile et la prospérité nationale ne florissent réellement que là où l'esprit pur et vrai du christianisme domine! La situation de la France et de l'Angleterre, pendant la révolution, suffit à prouver la vérité de ce principe. C'était un contraste frappant que de voir, d'un côté, la France sans religion , sans morale , en proie à toutes les fureurs, à toutes les tyrannies, sans agriculture, sans commerce, sans manufactures, prête à retomber dans toutes les horreurs de l'ignorance; tandis que, d'un autre côté, le peuple anglais jouissait, avec des droits égaux, d'une administration juste et éclairée ; et au sein de la liberté et de la plus parfaite sécurité, voyait s'accroître ses richesses et sa puissance ; et pendant cette période de temps, le peuple anglais, s'attachant avec plus de force à la morale et à la religion, devenai*^, sous ce rapport, l'exemple du monde.
M. de Talleyrand a été frappé de la froideur
( 82 ) qui existe aux États-Unis pour la religion, en comparaison du zèle et de l'enthousiasme qu'il avait remarqué en Angleterre; il attribue cet état de choses à plusieurs causes dont il peut être important de rendre compte.
Et d'abord il établit que le premier besoin , pour un peuple nouveau, est d'augmenter sa richesse ; que ce besoin se manifeste partout en Amérique , et que la conduite de tous ceux qui l'habitent sert à prouver la vérité <.îe cette assertion. En Angleterre , la religion a toujours exercé une grande influence sur le caractère du peuple. Depu s que Luther a paru dans le monde comme le chef d'une réforme rehgieuse, il s'est élevé plusieurs sectes, sous diverses dénominations , qui toutes ont pris naissance en Angleterre, ou y ont été transplantés d'autres pays ; et, quoique la religion nationale et l'esprit de tolérance y aient toujours maintenu la tranquillité publique, cependant la puissance du fanatisme a opéré de grands changemens dans la nation.
Toutes ces sectes, de différente origine, ont passé en Amérique ; et plusieurs états doivent leur établissement politique à l'émigration de
( 83 ) sectaires persécutés. Il était à croire qu'elles auraient conservé leur ferveur primitive , et qu'il en aurait pu résulter de l'agitation dans le corps politique des Etats-Unis ; mais peu à peu ces sectes se sont rapprochées ; et la religion, aux Etats Unis , est devenue un sentiment personnel et modéré, au lieu de conserver, comme en Angleterre, ce feu d'enthousiasme qui remplit chaque individu. Aux Etats-Unis, la religion de chaque secte semble coopérer d'une manière paisible, égale et uniforme, au bien général. Il n'est pas rare d'y voir , dans la même famille , le père , la mère et le fils, suivre chacun un culte différent, tandis qu'en Europe, la religion agit avec puissance, non seulement sur les individus , mais sur des masses de peuple.
Aussi , on ne rencontre point ici de ces hommes qui, par leur influence, séduisent des portions plus ou moins considérables de la population , et l'entraînent dans une persuasion religieuse. Les jours d'office , tous les membres d'une même famille sortent à la même heure, pour aller rendre leur hommage à Dieu , chacun dans le temple que sa croyance a choisi j et tous rentrent ensuite pour vivre
( 84 ) ensemble dans la meilleure intelligence. Quand quelque promoteur d'un culte nouveau arrive d'Europe, loin d'attirer à lui ceux qui professent une autre croyance, il se voit contraint à renoncer à faire des prosélytes ; sa voix n'est pas entendue, et il vit et meurt au milieu de l'indifférence de tous.
Le docteur Priestley, ce vétéran de sédition et de troubles, qui avait menacé l'Angleterre et sa constitution d'une destruction prochaine, et que ses démocrates partisans vénéraient comme un demi-dieu, vit toute sa gloire évanouie, dès qu'il eût mis le pied sur notre territoire. Une deputation d'ecclésiastiques obscurs l'accueillit à New- York; plus tard, il prêcha à Philadelphie devant un auditoire peu nombreux , qui fut bientôt désert ; et il finit par se retirer à Northumberland , en Pensylvanie, où, jusqu'à la fin de sa vie, il s'occupa d'expériences de physique, oublié de tout le monde, quoiqu'il publiât de temps en temps quelques pamphlets politiques que personne ne prenait la peine de lire. Sa mort ne produisit aucune sensation.
Il n'existe point de rehgion d'état en Amé-
( 85 ) rique; le gouveruemeftt n'y fait aucuns frais pour l'entretien du clergé. Les particuliers rétribuent leurs ministres comme ils Tentendent. La loi, il est vrai , a ordonné de salarier l'ecclésiastique qui prêche dans chaque paroisse ; mais, à cet égard, l'accord se règle entre cet ecclésiastique et vses paroissiens. Dans le Massachusset, Vermont, New-Hampshire et Connecticut , les lois prescrivent à chaque ville de pourvoir, par une taxe, à l'entretien du service divin j mais chaque citoyen y est libre de suivre le cul! e qui lui convient. Le gouvernement n'a nulle part le droit d'intervenir dans les affaires religieuses. Cette indifférence forcée du gouvernement fait qu'un tiers de la population manque de tout secours religieux , principalement dans le sud et dans les districts de l'ouest. Il est bien, sans doute, que, dans les Etats-Unis, il n'y ait de préférence pour aucune secte ; mais il est affi eux de voir le service divin manquer par le défaut de toute coopération. Cette indifférence extrême est aussi dangereuse en Amérique , que la préférence qu'on accorde en Angleterre à une religion exclusive, qui prive toutes les autres sectes de tout droit et de tout
( se )
privilège politique. L'<igalité des droits politiques existe pour toutes les religions dans les Pays-Bas, en Prusse, en Russie, et même en France, (comment la Grande-Bretagne renoncet elle à l'avantage d'accroîlre sa puissance morale et intellectuelle, en rapportant les actes (lu Test et de Corporation^ et en permettant à tous ses sujels de la servir, par tous les moyens dont ils sont capables, soit dans les fonctions civiles, soit dans les grades militaires?
A l'époque où la Russie a renversé le colosse qui régnait sur la France et opprimait l'Europe, le général en chei" de son armée appartenait à la religion grecque, son ministre des finances suivait le cidte de la réforme, et son premier ministre était cath )lique-romain. Les affaires de ce vaste empire n'en étaient pas moins bien dirigées; seulement, le souverain sa\ait employer tous les mérites , abstraction faite de toutes les opinions religieuses.
Le système suivi dans l'église anglicane présente deux graves inconvéniens : le patronage ministériel et laïque, et la dîme . Ce patronage fait que le public a souvent pour ministre un homme que repousse sa confiance , et dont il
(8?) est obligé de recevoir les préceptes et l'exemple; et la dîme est sans contredit le plus mauvais moyen d'assurer l'existence du clergé. Elle paralyse l'agriculture ; elle établit des débats continuels entre le pasteur et son troupeau. La dîme enlève le dixième du produit brut de la terre; et c'est en conséquence une taxe énorme qui ne tourne pas au profit de la production. Plus un pays emploie de capitaux à l'agriculture, et moins elle devient productive. Ce mal durera et augmentera , tant que l'Angleterre n'adoptera pas un autre mode pour l'entretien de son clergé. La dîme s'élève au quart du revenu brut de l'Angleterre et de l'Irlande, c'est-à dire à environ lo millions sterlings ; et en y ajoutant les revenus des é:4lises, et autres du même genre, qu'on peut évaluer à 5 millions sterlings , il en résulte que l'église anglicane coûte à la nation 1 5 millions sterlings ou Ç>'] millions de dollars.
Qu'on ajoute à ces i5 millions, lo millions pour la taxe des pauvres, 44 millions pour l'intérêt de la dette publique, et 21 millions pour les dépenses du gouvernement, on verra que le peuple anglais supporte, chaque année,
ir
la charge énorme de 90 millions sterlings ou de l\v5 millions de dollars, qui, répartie sur la population qui n'est que de vingt millions d'individus, fait pour chacun , cinq livres sterlings ou vingt dollars; tandis que^ dans les États-Unis d'Amérique , toutes les charges publiques réunies n'excèdent par 5(» raillions de dollars qui, répartis sur 10 millions d'individus, forment , par tête, une contribution annuellcy de 5 dollars.
Le système de la dîme est bien plus oppressif en Irlande qu'en Angleterre, et il est aisé de le concevoir. Les quatre cinquièmes de la population irlandaise suivant le culte de la religion catholique romaine, il y a tel canton qui n'a pas de ministre , puisqu'il n'y existe pas un seul protestant; mais le ministre titulaire, qui souvent réside en Angleterre, et quelquefois dans l'étranger , n'en perçoit pas moins le revenu de la dîme, et contribue ainsi à maintenir la désespérante pauvreté du pays.
Les différentes sectes chrétiennes se disputent ici avec la plume, et publient des ouvrages de controverse, tout aussi bien qu'en Europe. Néanmoins, les progrès des lumières, la lecture
( 89) de la Bible qui se répand chaque jour davantage, et les efforts des missionnaires, tendent à rapprocher insensiblement toutes les croyances. Tout ce que le fanatisme, la superstition et les préjUgés religieux ont produit de maux dans les temps d'ignorance , ne pourrait se renouveler aujourd'hui. Quelques sectes cependant ont plus d'influence que les autres, telles que les épiscopaux , les presbytériens, les indépendans et les méthodistes.
Les épiscopaux forment une véritable monarchie, dont l'évéque est le chef suprême. Ce culte convient mieux aux institutions républicaines de ce pays qu'à l'Angleterre , car ici la convention annuelle se compose de délégués laïques et ecclésiastiques que l'évéque préside ; et la convention générale , qui s-e réunit tous les trois ans , se compose de tous les évéques qui forment la chambre haute, et de laïques et d'ecclésiastiques des différens diocèses qui forment la chambre basse. Malgré les idées républicaines qui dominent dans le pays, les évéques exercent une grande autorité sur leurs diocésains.
Les presbytériens sont une espèce de repu-
( 90 ) blique representative: leur tribunal ecclésiastique est composé d'un nombre égal d'ecclésiastiques et de laïques, dont les votes sont égaux, et qui opèrent à peu près de la même manière que le Congrès lui-même.
Chez les indépendans , tout est décidé par le suffrage imiversel; il n'y existe point de tribunal ecclésiaslique auquel on puisse déférer pour les matières graves, en doctrine et en discipline. Tout y est soumis au vote de la généralité des individus , hommes et femmes.
Les épiscopaux résident principalement à New- York, en Pensylvanie , Maryland, Virginie et dans la Caroline du sud. Les Quakers sont nombreux dans les états du centre. Là, comme partout , ils s'occupent essentiellement à faire du bien , à prêcher la paix, à prévenir la guerre et ia discorde ,à encourager les progrès de la société biblique , l'établissement des écoles primaires et l'abolition de l'esclavage.
Les méthodistes occupent les états du midi ; les anabaptistes se sont dirigés vers ceux do l'ouest. Les papistes sont nombreux dans le ^laryland, et dans toutes les grandes villes, sur les cotes; leur nombre s'augm.ente des Euro-
( 9^ ) péens qui arrivent sans cesse aux Etats-Unis, mais ils font peu de prosélytes. L'église hollandaise réformée est établie à New- York et New- Jei^sey. Les Juifs sont partout , mais en petit nombi e; et même, dans la nouvelle Angleterre, on peut dire qu'il n'en existe point ; ils ne peuvent pas plus y résider qu'en Ecosse.
Le clergé américain pratique en général tous ses devoirs avec exactitude; mais, dans beaucoup de villes, il existe un Tisage qui nuit essentiellement à l'instruction chrétienne: trois ou quatre églises y sont communes à autant d'ecclésiastiques, au lieu d'avoir un pasteur pour chaque congrégation particuhère. 11 en résulte qu'il n'y a pas , dans le service divin , une suite et une rès[le convenable.
Mais je l'ai déjà dit, une partie considérable de la population manque de moyens suffisans d'instruction ; et ce n'est que depuis peu qu'un nouveau zèle se déploie, et que la piété fait quelques progrès dans toutes les classes. On trouve bien, dans les Etats-Unis, quelques hommes imbus des principes de la philosophie moderne, qui s'efforcent de tourner en ridicule ces bonnes dispositions ; mais il y a lieu
( 9^ ) d'espérer que la relif^ion prendra le dessus , et que l'incrédulité sera forcée de se soumettre.
Déjà l'établissement des écoles des dimanches , et les sociétés de la Bible et des missionnaires donnent la preuve consolante que les principes religieux se répandent en Amérique ; et il est à remarquer que , dans plusieurs grandes villes , le vice, l'ignorance et la misère ont sensiblement diminué. Plusieurs personnes des premières familles prennent elles-mêmes le soin d'instruire les pauvres et les nègres , jeunes et vieux, dans les écoles nouvellement établies. Le bien s'opère ainsi d'une manière très-apparente.
La société des missions a été établie pour la conversion des Indiens, et ses travaux sont couronnés par le succès ; elle seconde parfaitement la société biblique qui , sans contredit, offre plus d avantages et a obtenu de plus heureux résultats. La lecture de la Bible dispose, plus que toute autre, à la pratique de la morale et au développement de l'intelligence. C'est l'œuvre du créa eur de l'homme, qui l'a fait pour son instruction. Il suffit de voir tout le
( 9^ ) bien qu'a produit la société biblique, pour juger de l'utilité de son établissement. Son histoire , écrite par le révérend M. Owen , donne des détails fort curieux pour celui qui veut s'instruire sur un pareil sujet.
Il faut bien le dire , la nation américaine a besoin d'un clergé plus nombreux. Les Indiens, si voisins du territoire des Etats-Unis, et qui, chaque jour , se confondent avec les A.méricains , réclament une instruction qui leur est nécessaire pour sortir des folles superstitions du paganisme. Le peuple américain lui-même manque de moyens suffisans d'instruction ; et sa population augmente avec une telle rapidité, qu'il faut inévitablement avoir recours à de nouvelles mesures, afin de pouvoir répandre la lumière et les principes d'une saine morale.
Le caractère d'une nation repose sur ses institutions politiques et religieuses. Aux États- Unis, on peut dire qu'il n'y a qu'une seule institution ; c'est la liberté individuelle , qui permet à chacun de parler et d'agir, selon son gré , quelle que soit l'erreur qui le détermine ; et cette liberté n'y a de bornes que les lois.
Le fonds de la nation américaine est d'origine anglaise, et a conservé !e caractère moral de ses ancêtres, modifié seulement par la différence de gouvernement , de climat et de situation. La langue, les lois, la religion même sont semblables, à quelques légères différences près. Tous les gouvernemens des États-Unis sont populaires et électifs; la souveraineté y réside pleinemenl dans le peuple; et ce peuple connaît son importance, et s'élève par la dignité fort au dessus de tous les autres. Ajoutez, ]X)ur en avoir ime juste idée, qu'il est de beaucoup supérieur à tous les autres, par ses qualités physiques et morales , et son esprit entreprenant.
Les propriétés sont plus également divisées aux Etats-Unis que partout ailleurs. On y remarque peu de fortunes excessives ; mais la véritable indigence y est rare. Aussi, dans les relations sociales , on y est affranchi à la fois et de l'insolence de la richesse et de la servitude du besoin. On y voit régner une égalité parfaite entre toutes les classes de citoyens, une grande similitude dans les principes et d'uniformité dans les manières. Les lois v soutiennent
( 9^''> ) la religion, ou plutôt toutes les religions-, les ecclésiastiques , dans cliaque paroisse , sont choisis par les habitans; leur salaire est peu considérable, et ils sont en général instruits et pieux. Partout sont établies des écoles élémenmentaires , et l'on compterait aisément les individus qui ne savent pas lire , écrire et compter. Les manufactures y prospèrent par \i le travail d'hommes libres. Sous un grand nombre de rapports , le peuple y ressemble singulièrement à celui d Ecosse.
Le docteur Currie a fait connaître les causes de la supériorité des Écossais sur tous les autres peuples de l'Europe. Le résultat de ses recherches à ce sujet est que cette supériorité est due aux écoles primaires établies dans chaque paroisse , et qui distribuent à tous une égale instruction , à l'existence d'un clergé , modérément payé, conséquemment instruit et zélé, et surtout à l'absence d'une loi sur la taxe des pauvres. Il prétend que c^est cette taxe désastreuse qui a, pour beaucoup, contribué à la corruption du peuple d'Angleterre.
Cette loi fatale a malheureusement été adoptée en Amérique ; c'est un véritable cancer qui
(96) détruit insensiblement la morale et la prospérité publiques. Néanmoins le peuple américain jouit d un avantage inappréciable , inconnu à tous les autres, même à l'Ecosse; c'est que toute la souveraineté politique réside en lui. Un Américain ne connaît pas un homme sur la terre qui soit son supérieur. 11 résulte nécessairement pour lui de cette situation politique, une confiance, une élévation de sentimens qui le placent au dessus de tous les autres hommes. Dès l'enfance, il apprend que ses magistrats sont ses créatures ; et, tandis que, partout ailleurs, le peuple humilié s'empresse de flatter ceux qui le gouvernent, ici c'est le gouvernement dont tous les efforts ont pour but de conserver l'affection populaire.
On peut affirmer que, par sa situation toute particulière et par sa capacité , le peuple américain est au dessus de tous les autres , et qu'il est destiné à leur être un jour supérieur dans la paix et dans la guerre. Les qualités éminentes des Américains se remarquent surtout dans cette portion de l'Union qu'on appelle la Nouvelle-Angleterre. Pendant la dernière guerre , les regimens de ces états sont ceux qui se sont
( 97 ) le plus distingués par le courage , la persévérance et la discipline. La population des états de l'intérieur est un peu différente. La religion y est moins protégée par les lois , les écoles primaires y sont moins nombreuses , et il n'est pas rare d'y rencontrer des habitans qui ne sachent ni lire ni écrire. La propriété foncière y est moins divisée ; et conséquemment la ligne de démarcation entre le riche et le pauvre y est plus sensible. Les esclaves y sont en bien plus grand nombre ; et dans le Maryland , on peut dire que l'influence de l'esclavage a sensiblement détérioré le caractère national et les mœurs.
Dans les états du sud , la religion a moins de crédit encore. Les écoles y sont peu nombreuses ou mal administrées. On y trouve des blancs qui ne savent pas lire. Le travail, dans les ports et sur les vaisseaux , y est dévolu aux esclaves ; et l'esclavage y a corrompu la morale publique. Le nombre des gens de couleur ne cesse d'augmenter, et ils formeront bientôt une nation tout entière. La chasse , les plaisirs de tout genre et les duels y sont les occupations qui se partagent le temps de tous les habitans.
En parlant du i^lâchement des mœurs dans quelques parties des États-Unis, je n'ai pas eu en vue d'attaquer le caractère moral des dames américaines, qui en général, ont conservé une grande pureté. Il n'y a jamais ici de ces exemples d'infidélité conjugale, qui déshonorent une famille entière. Les femmes sont presque toujours de sages épouses, d'excellentes mères, et conservent long-temps l'amabilité et toutes les grâces de leur sexe.
Cependant le système de l'esclavage peut un jour porter atteinte à la vertu des femmes de cette contrée. Il est tel, que la situation du peuple le plus misérable et le plus dégradé ne peut donner une idée de l'affreuse condition d'un esclave en Amérique. C'est surtout dans l'état de Virginie, qu'on peut remarquer les résultats de cet eff.'-oyable système. On peut avoir une idée de tous les maux qu'il amène à sa suite, en jetant les yeux sur l'ouvrage de M. Biikbeck, qui a fui l'Angleterre et son des^ potisme y pour venir habiter le pays de la liberté. Il offre les notions les plus curieuses sur le sort des esclaves aux États-Unis. Létat déplorable de ses plus vils compatriotes, dit il ,
(99) n est pas comparable à celui des esclaves de Virginie. 11 établit un parallèle, à la manière de Piutarque , entre la manière d exister des pa\sans anglais et celle des esclaves de l'Amérique ; et il en conclut que l'état abject de ses plus misérables compatriotes n'a rien d'aussi horrible et d'aussi dégoûtant que celui des noirs.
Parmi les objets dignes d'attention que renferme le livre de M. Birkbeck, on doit s'arrêter sur la description qu'il donne des émigrations \ers l'ouest, et de leurs progrès dans les nouveaux établissemens. Il semble , d'après ce qu'il a observé, que toute l'Amérique se dirige vers ces contrées ; et il en fait remarquer les importantes conséquences. 11 lui paraît que, pendant la guerre de la révolution, et même long temps après, l'influence de la Nouvelle - Angleterre avait dominé dans les conseils , et que l', dministration du général Washington avait fondé la gloire et la prospérité du pays sur une base solide. Mais, plus tard, la Virginie, de concert avec les états du sud et une partie de ceux du centre, a détruit ou sensiblement paralysé cette influence. Peu
( loo ) à peu , la croissance prodigieuse des états de l'ouest en population et en richesses leur a donné de la prépondérance, et leur a permis de menacer les autres états par un système qui s'accorde peu avec les intérêts commerciaux des États-Unis. Le premier acte léi(islatif", effet de cette prépondérance , sera de changer le siège du gouvernement établi dans la ville de Washington , pour le transférer à travers les montagnes d'Alleghani , vers quelque lieu voisin d3 l'Océan Pacifique.
Chaque jour voit la grande route d'Ohio, selon M . Birkberk , couverte de groupes d'émigrans qui se dirigent vers cette terre promise de l'ouest, emportant avec eux des outils , des grains , des provisions de tout genre , et traînant à leur suite leurs enfans et leurs vaches. Moyennant quelques dollars, ils y ache, tent quelques acres de terrain , dont ils ne sont obligés de payer de suite que le quart. On peut aisément reconnaître à la j;aîté des uns, qu'ils viennent de laNouvelle-Angleterre ; aux précautions de sautres, qu'ils habitaient New-Jersey ; et à la mélancolie des derniers, qu'ils viennent de quitter le territoire de Pensylvanie. De cette
( 'oi ) manière, et avec un seul cheval pour porter leur bagage , ils traversent tous les États-Unis de l'est à l'ouest, et font ainsi 2000 ou 3ooo milles, avec leurs femmes et leurs en fans qui marchent pieds nus.
Le peuple américain €st, sans contredit, celui de tous les peuples qui se déplace le plus souvent. Lors même qu'un Américain est bien dans un lieu, il est volontiers prêt à changer son domicile , à déranger toutes ses habitudes, toute son existence , et à se transporter avec courage, et même gaîment , sur un point éloigné, et sans aucuns de ces graves motifs, qui obligent ailleurs les populations à se déplacer. En 1817 , on voyait, entre Baltimore et Philadelphie , et se dirigeant vers Pittsburgh et de l'autre côté des montagnes Alleghany, plus de vingt mille fourgons chargés chacun d'un poids d'environ quatre milliers, dont le le port aurait coûté plus de deux millions de dollars. Le nombre des piétons et des chevaux répondait à celui des voitures, et peut donner une idée de la marche des émigrations dans un espace de plus de trois cents mille.
Les voyageurs des états de l'est laissent sou-
T. II. y
vent leurs chevaux à Pittsburgh, et descendent ensuite l'Ohio , jusqu'au heu de leur destination , tandis que les voyageurs des états de l'ouest se transportent dans l'est jDar des diligences.
Les femmes voyagent souvent à cheval , avec une redingote, un parapluie, et avec leurs enfans couchés dans une couverture; elles vont ainsi de Ténessée jusqu'à Pittsburgh, distance de 1 200 milles. M. Birkbeck rencontra, à Washington, un fermier et sa femme bien équipés, qui avaient ainsi voyagé , des environs de Cincinnati en Ohio , pour aller voir leurs amis et leurs parens à New- York et à Philadelphie , quoique la distance soit d'environ 700 milles; et ce qui prouve l'excellence des chevaux du pays, c'est que ces voyageurs avaient déjà fait a'70 milles en sept jours, et que leurs montures n'annonçaient aucune fatigue.
M. Birkbeck , pour donner une idée de l'accroissement rapide de la valeur des terres dans l'ouest, raconte l'histoire d'un fermier qui tient une auberge à vingt milles de Washington. Cet homme est âgé de trente ans , a une femme et trois enfans. Son père, fermier aussi
( io3 ) dans les environs, lui avait donné 5oo dollars pour former un établissement; il en acheta de la farine qu'il transporta lui-même à la Nouvelle-Orléans, à v.ooo milles de son domicile, et la vendit 900 dollars. Il acquit , en i8i5, 200 acres de terre, dont 65 furent semées en prairies , bientôt en bon rapport , et qu'il vendit 35oo dollars. Dans moins de trois ans , sa petite fortune s'est élevée à 7000 dollars , avec l'espérance de la voir s'accroître avec promptitude. Dans beaucoup de parties del'Oliio, l'acre de terrain vague ne vaut guère que 20 dollars, et vaut 1000 dollars au bout de dix ans.
Beaucoup d'émigrans ne sont que des aventuriers , qui arrivent souvent au lieu de leur destination , après avoir épuisé toutes leurs ressources^ et conduisant avec eux une femme et des enfans. Après avoir obtenu une concession de terrain, qui leur est toujours accordée à un prix très-modique , il se hâtent d'élever une hutte dans les bois , de disposer une pièce de terre, et d'y semer du bled de l'Inde, pour assurer leur existence et celle de leur famille pour l'année suivante ; mais n'ayant que la
( io4 ) chasse pour se nourrir d'abord, exposés à l'intempérie des saisons, au froid , à l'iiumidité , 5ans un véritable abri, plusieurs ne peuvent résister à la fatigue et périssent au milieu de leur entreprise.
Celui qui échappe à ces dangers, est souvent obligé de transporter son grain à plus de 5o milles pour trouver un moulin, et d'attendre plusieurs jours avant de pouvoir le faire moudre. Mais il est vrai de dire qu'à mesure que le nombre des établissemens augmente, les difficultés diminuent. Depuis quinze ans seulement , une surface de terrain quatre fois grande comme les îles Britanniques, a décuplé de valeur par l'effet de la culture. Les villes, dans cette partie du continent américain, se forment à la hâte, sans égard à la salubrité, mais seulement daqg l'intérêt des habitans, qui ne cherchent que les points favorables aux communications. La ville de Cincinnati est dans une situation fâcheuse , sur un point trop bas des rives de l'Ohio. Néanmoins, elle s'est élevée comme par enchantement , et deviendra bientôt l'une des plus importantes de l'ouest. Il n'y a pas long-temps qu'elle ne consistait
( lo^ ) qu'en quelques misérables cabanes ; aujourd'hui , elle est composée de plus de huit cents maisons belles et vastes ; elle contient plusieurs beaux marchés , et l'on y rencontre des voitures de luxe et des femmes élégantes. Enfin , il n'y a pas plus de vingt ans que les états de rOhio et d'Indiana ne contenaient pas plus de 3o,ooo habitans ; et maintenant , le seul comté d'Hamilton,où est située la ville de Cincinnati, en renferme un pareil nombre.
Le temps n'est peut-être pas éloigné , où le commerce d'Europe avec ces contrées ne se fera plus par les ports de l'Atlantique, mais, à l'aide des bateaux à vapeur, par les grandes rivières qui viennent y aboutir. r ^
L'état d'Indiana est plus nouvellemerit fréquenté que celui d'Ohio; et ses habitans sont en général très-inférieurs à ceux de ce dernier pays et n'ont été originairement que des aventuriers. Ils sont paisibles, soumis aux lois, unis entr'eux , et sont principalement occupés de la chasse et des moyens d'assurer leur subsistance par la culture du bled. Mais ils vivent dans la pauvreté, privés de toutes les jouissances de la vie, ainsi que les Indiens, et,
C io6 ) comme eux, se retirant loin des lieux trop habités.
Il n'y a presqu'aucune différence entre les liabitans de Norfolk en Virginie, et ceux de Madisson eu Indiana. Les uns et les autres sont en général grands , forts et intelligens. Quand on leur demande pourquoi ils ne se livrent point au travail : « Nous vivons en liberté, ré- » pondent-ils, et nous n'avons pas besoin de » travailler comme des Anglais. » Ils paraissent ignorer que la paresse est une sorte d'esclavage et peut-être le pire de tous.
L'activité et l'intelligence des Américains sont au delà de tout ce que l'imagination peut se figurer. On les voit continuellement en voyage, par bateau , en voiture, à cheval , de toutes les manières; et cette facilité à se transporter sans répugnance d'im lieu à un autre , jointe aux immenses ressources de ces contrées de l'ouest, dont les cotons, sucres, grains, et autres cultures s'accroissent tous les jours, permet d'espérer que bientôt ces riches produits seront échangés contre tes objets manufacturés de l'Europe.
Mais dans ces contrées de l'ouest , rinslriK-
( I07 ) tion et les arts sont naturellement très-arriérés, La lecture y est bornée aux journaux et à quelques pamphlets politiques; point d'histoire» peu de livres de religion ; et pourtant l'intelligence des habitans est fort développée. On peut en avoir une idée exacte , en lisant le Register american de M. Walsh. En visitant cette partie occidentale des États-Unis , cet auteur conçut une très haute idée de ses habitans ; et il croit avoir remarqué que les membres du Congrès , qui viennent de ces contrées , ne sont pas des hommes ordinaires. « Cette con- » tree de l'ouest, dit-il, est un grand empire, » destiné à explorer un jour toutes les parties » du monde intellectuel. »
Après avoir parlé des usages , des mœurs et du caractère de cette partie des Etats-Unis, qu'il me soit permis de présenter quelques remarques qui s'appliquent à tous les Américains en général.
Le prix élevé de la main d'œuvre , la facilité de se procurer du travail , et l'abondance des produits de la terre , tout a contribué à former des hommes forts et vigoureux. Les quatre
( ïo8 ) cinquièmes des habitons sont voués à l'agricul^ turc, et un très grand nombre ne cultivent que leurs propies terres. Leurs amusemens ordinaires sont la chasse et la course, ce qui augmente leur force et leur agilité. ].es lois de l'Europe sur la chasse et la pêche sont inconnues en Amérique. Nos enfans portent un fusil, pour ainsi dire aussitôt qu'ils sont en état de marcher; cette habitude de l'enfance les rend les meilleurs tireurs du monde. Tous les hommes, depuis l'âge de dix-huit ans jusqu'à l'âge de quarante-cinq, font partie de la milice ; et, d'après un message du président, en 1817, cette milice était composée de huit cent mille hommes. C'est un excellent fonds pour une armée, puisque tous les miliciens sont exercés aux manœuvres et soumis à la discipline militaire. Les Américains montrent des dispositions pour devenir d'habiles ingénieurs j la situation du pays les rend très-propres à la j>rofession de matelot, avantage que n'ont pas la plupart des nations de l'Europe. 11 est dt)nG bien démontré que le peuple américain possède tous les clémens qui forment la grandeur d'une nation ; et si l'on veut considérer que l'éducation
( I09 ) élémentaire est ici gratuite et universellement répandue , on ne sera pas surpris de la supériorité du peuple américain sur les autres peuples , en le considérant en masse. Son pouvoir politique (car il est souverain) lui donne en outre une fierté et une élévation de sentimens qu'on ne peut rencontrer chez les hommes soumis à une autre forme de gouvernement.
Les succès constans de la marine américaine^ quoiqu'ils n'ayent pas eu un grand éclat , ont aussi contribué pour beaucoup à entretenir le sentiment national. Les vaisseaux américains ont la même force que ceux de l'Europe, et ont bien plus d'élégance et de légèreté. Les ingénieurs anglais et français ont été contraints à imiter la construction américaine ; ils ont pu faire aussi bien peut-être; mais en quoi les marines de l'Europe, et même celles d'Angleterre, sont inférieures à la notre, c'est dans la composition des équipages. Tous les Américains sont bons matelots et bons canonniers; tandis que, sur les vaisseaux de l'Europe, il n'y a guère que le tiers de l'équipage qui ait quelque habileté dans le service. Il est vrai de
(mo) dire que, lorsque notre marine sera plus considérable, et en proportion avec l'étendue de nos cotes et le nombre de nos fleuves et de nos lacs, il deviendra peut-être moins facile de faire monter nos vaisseaux par d'aussi habiles marins ; et peut-être faudra-t-il, ainsi qu'en Angleterre, recourir an système de la presse, qui même a déjà été proposé au Congrès, à la fin de la dernièi-e guerre , comme le seul moyen de compléter les équipages des vaisseaux qui étaient en armement.
Néanmoins , malgré toutes les causes d'élévation et de prospérité qui existent en Amérique, d'autres causes, dont il faut bien tenir compte, peuvent paralyser tant d'avantages. Dans le sud , l'esclavage tend à corrompre , comme on l'a dit, l'esprit national; et déjà les états de l'ouest se ressentent des maux qu'entraîne ce fatal système qu'ils ont adopté. Les. Loteries, qu'on a introduites dans la plupart des états, sont aussi une source de corruption pour le peuple. On a , depuis long-temps , reconnu en Angleterre les vices de ce genre d'établissemens ; et dans chaque session du parlement, on en réclame la juste abolition. Ctiez
( lil }
nous, au contraire, le nombre s'en accroît annuellement.
La prison a été substituée ici aux galères et à d'autres châtimens également efficaces. 11 est à remarquer que le nombre des crimes , au lieu de diminuer, est devenu plus considérable ; et l'usage de pardonner les criminels, quand ils ont subi une détention plus ou moins longue , n'a fait que multiplier les voleurs et les malfaiteurs de tous les genres.
Les lois en faveur des débiteurs ont rendu la fraude et k mauvaise foi plus communes. Il résulte de ces lois que bien peu de créanciers étrangers, surtout s'ils sont Anglais, peuvent recouvrer leurs créances. Le débiteur se trouve aisément déchargé de ses obligations, et peut faire de nouvelles dupes, selon ses dispositions et l'habileté qu'il a acquise par expérience.
Nous avons dit précédemment combien la taxe des pauvres tend à augmenter la misère publique , au lieu de la diminuer ; nous ne reviendrons point sur ce sujel.
Le crime de y<2«x est ici plus commun que partout ailleurs; et la prison n'est point un
préservatif sulTisant contre ce genre d'attentat^ dont se rendent principalement conpables les nègres libres et les étrangers. Mais , de tons les vices qu'on peut remarquer aux Étals-Unis , celui qui frappe le plus l'observateur , et qui peut avoir les résultats les plus fiicheux , est le goût immodéré des liqueurs fortes, et l'ivrognerie qui en est la suite. La chaleur du climat y porte sans doute ; et le prix élevé de la main d'œuvre , en même temps que l'absence de tout droit sur les liqueurs, rendent plus facile aux ouvriers et aux pauvres de s'y livrer. Il y a plus^ les excès en ce genre ne sont pas rares dans les classes j)lus élevées. C'est à ce point qu'à New- York , il a été formé une commission des citoyens les plus recommandables , pour rechercher les causes de cette dépravation , et aviser aux moyens de la réprimer.
La quantité de pauvres dont le nombre augmente journellement, et leur horrible situation pendant l'hiver de i8i6à 181 7, ont déterminé, dans la même ville de New-York, l'établissement d'une autre commission, dans l'objet de proposer des moyens pour remédier à ce déplorable état de choses. Une somme considé-
( i«3 ) rable fut recueillie au moyen d'une souscription. Elle fut dépensée en très-peu de jours, tant le nombre des individus dans le besoin dépassa l'idée qu'on s'en était failc. Les gens riches montrèrent un zèle sans exemple à secourir les malheureux ; jamais capitale d'Europe n'avait présenté une semblable détresse. Quinze mille hommes, femmes ou enfans, reçurent ainsi des secours ; c'était presque le septième de la population. En Angleterre, il fut reconnu, en 1816, que le nombre des pauvres est égal au neuvième de la population. Mais comment une pareille souffrance peut-elle exister aux États-Unis , où les individus sont répartis sur une si grande étendue de territoire, où le sol est si fertile et le climat si heureux, où il n'y a, pour ainsi dire, ni dépense de gouvernement, ni dîmes, ni impôts?
Il n'est pourtant que trop vrai que le nombre des malheureux s'accroît annuellement dans la ville de New- York. Il y a donc lieu de recourir à un remède plus efficace que la taxe des pauvres pour arrêter ce mal , qui fait de nouveaux progrès depuis qu'elle est établie. Observons toutefois que la plus grande partie
( ii4 ) de ces pauvres se compose d'étrangers venus d'Europe , et que le vice et la paresse contribuent constamment à recruter celle classe de misérables. Qui croirait, en Europe, qu'une partie de ces pauvres sont des électeurs libres et indépendans ; qi: ils ont droit à toutes les places, et qu'ils possèdent toutes les qualités exigées pour siéger dans les chambres et dans le Congres!
Des comités ont été formés à New^-York et ailleurs, pour rechercher les causes de tant de maux; et ii laut espérer que leurs investigations amèneront un meilleur ordre de choses. Quand on ne parviendrait qu'à obvier aux inconvéniens (|ui naissent de l'intempérance à laquelle se livrent tant d'êtres dégradés , ce serait déjà un grand bien , et ce bien n'est peut-être pas diflicile à obtenir. Ou compte, dans la seule ville de New- York, trois mille cabarets , tandis qu'il n'y en a pas (Xtivia cents à Philadelphie. Cette dilference provient des mesiu-es de police cpi'ont adoptées les magistrats de cette dernière ville. Londres, cette cité si immense , si su])érieure par ses dimensions et par le nombre de ses babitans à presque
( Il5 ;
toutes les villes du monde, n'a pas plus de quatre mille deux cents cabarets; et Ton trouve que ce nombre dépasse de beaucoup les besoins de sa population , qui est presque dix fois plus considérable que celle de New- York. Il faut donc réduire le nombre de ces maisons où la débauche corrompt les âmes et les corps. Nous ne dissimulons pas néanmoins qu'une tentative pareille demande du temps et de la persévérance ; c'est à la législation qu'il appartient d'opérer un si grand bien ; il y va de la morale, de la religion et de l'existence des individus.
D'après un recensement fait avec une scrupuleuse exactitude , il est vendu annuellement, dans les cabarets de New- York, pour environ trois millions de dollars de vin et de liqueurs fortes. Le dixième de la population seulement de cet état , habite la ville , et , en admettant qu'en raison de la paresse et des vices qui se réfugient toujours dans les grandes villes , cette consommation du dixième des habitans soit égale à celle des neuf autres dixièmes, la dépense totale de cet état, en liqueurs fortes, serait de six millions de dollars. Il est
douloureux de penser qu'une si grande partie du revenu annuel soit ainsi détournée de l'industrie productive , de l'agriculture, du comluerce, des manufactures et de toute dépense utile à l'état. Cette somme équivaut à une capitation de six dollars par personne. Et cependant, ce n'est pas encore là le plus grand mal qui résulte d'une pareille dépense. L'usage immodéré des liqueurs spiritueuses énerve le corps, amortit toutes les facultés, et corrompt les âmes. Tout homme qui se livre habituellement à ce vice dégradant, finit toujours par oublier tous ses devoirs , par ne plus connaître aucune 'affection , par devenir étranger à tous les sentimens de père, d'époux, de fils et de citoyen. Tout principe de religion et de morale s'éteint en lui , et il finit presque toujours par l'abrutissement et le crime.
Il est maintenant impossible, qu'une habitude si fortement enracinée, puisse être détruite ou seulement atténuée , autrement que par des mesures législatives. Quel beau rôle, pour des législateurs amis du pays, que d'avoir à combattre un vice dont l'existence et les progrès menacent la sûreté de l'état ! La considération
( '17 ) honteuse de voir diminuer le produit d'une taxe, en restreignant le nombre des cabarets, peut-elle être mise en balance avec tout le bien qui pourrait résulter d'une mesure si utile et si morale? Après tout, la répression de tout ce qui attaque la religion et les bonnes mœurs n'est-elle pas le premier devoir du magistrat dans tout pays chrétien ?et les revenus 'ie l'état ne se trouveraient ils pas accrus par les effets d'une semblable mesure sur l'industrie et la richesse particulières (i)?
Les usages et les habitudes des Américains sont tels que M. de Volney , dans la préface de son grand ouvrage sur l'Amérique, prévient ses compatriotes qu'ils ne doivent pas s; flatter de trouver aux Etals Unis une seconde patrie, parce que les traits caractéristiques des Américains sont trop différens de ceux des Français. « Ils nous reprochent, dit-il, d'être gais, légers, «et même peu raisonnables; et nous les trou-
( 1 ) Le comité de New York a publié un rapport sur ce sujet important, et il y a lieu de croire qu'il scr pris en considératistn.
T. If. 8
(ii8)
avons, nous, froids, réservés et hautains, » n'ayant aucune de ces manières civiles que » nous estimons tant, et dont l'absence est pour » nous une sorte de barbarie. Cette rudesse, qui » est générale , provient de l'esprit d'indépen- » dance qui existe chez chaque individu, et » aussi de l'égalité de fortune et de condition, » où se trouvent placés la plupart des Améri- » cains. Les formes extérieures du peuple de » ce pays-ci participent à la fois des manières » de la basse classe des nations de l'Europe et » des classes les plus distinguées. » La politesse des Américains n'est pas dans les mots ; mais on retrouve, chez les nègres du pays, toutes les formes de la servilité; ils ne vous parlent jamais, sans vous accabler d'épithètes flatteuses. Quelques jeunes Américains, après avoir visité l'Europe, en rapportent quelquefois ce qu'ils appellent le bon ton ; mais ils ne le conservent point; et peu après leur retour , ils reprennent leurs anciennes manières.
Il faut bien dire cependant que la classe supérieure par la fortune et l'éducation a, ici comme partout, les usages et les formes de la bonne compagnie de l'Europe. Je com-
( 119 ) prends, dans cette classe , toutes les personnes qui jouissent d'un revenu de 5oo à loooo livres sterlings, en remarquant toutefois que les grosses fortunes sont fort rares dans ce pays-ci.
Les femmes américaines ont des manières ibrt agréables , en général de la beauté , et beaucoup de grâces. Leur conversation est souvent spirituelle. Presque toutes sont excellentes mères et sages épouses.
La société offre ici un aspect assez bizarre. La facilité avec laquelle un étranger est admis dans les premiers cercles, est tout à fait inex' plicable. Des gens qui, dans leur pays, auraient éprouvé des difficultés pour être reçus , n'ont ici besoin que d'une simple lettre de crédit pour obtenir une place honorable dans la meilleure compagnie.
Quoique l'origine des habitans des États- Unis ne soit pas homogène , cependant les causes qui les ont amenés sur ce continent éloigné , sont à peu près semblables. La liberté de leurs institutions sociales, leur propre intérêt et leurs besoins communs ont rendu leurs manières et leurs habitudes unifornjes, à un te[
point que, quoiqu'une laible popuîalioii soit répartie sur un très-vaste territoire, on ne remarque presqu'aucune différence dans les formes extérieures des liabitans. Les neuf dixièmes parlent la même langue, lien puissant pour les individus qui composent une nation, et qui n'existe peut-être chez aucune autre. Les lois, le gouvernement, la politique, les intérêts, la religion et les opinions sont, pour ainsi dire, les mêmes, ou du moins ont de grands rapports. La liberté commerciale est partout ; les institutions et la tolérance religieuse tendent à assurer l'indépendance générale; il n'existe point de division choquante entre les diverses classes ou professions ; nous n'avons ni noblesse ni populace ; nous sommes réellement un peuple souverain.
Personne n'ignore ici que l'égalité absolue est une chimère, et que, comme il existe des hommes plus grands et d'autres plus petits, il doit y en avoir de plus ou moins riches, de plus ou moins intelligens. Mais l'égalité politique, la seule possible, est ici plus que partout ailleurs, dans les temps anciens et modernes. Tout homme reçoit ici une éducation plus ou
moins libérale ; mais le principe de cette éducation est toujours l'égalité sociale. Par le suffrage universel , chacun , hors les nègres , est citoyen, et connaît son importance.
Les villes ne comprennent pas plus d'un million d habitans , sur la totalité delà population ; les neuf autres millions résident dans des fermes ou des villages; et la plupart des familles sont propriétaires du sol qu'elles cultivent. Cette division des propriétés, opérant comme une sorte de loi agraire , et Tabolition des droits d'aînesse , des substitutions et l'égalité de partage entre tous les enfans d'un même père, produisent une indépendance d'esprit et une uniformité dans les manières , dont il est difficile de se faire une idée en Europe.
Cette indépendance est sans doute le plus grand bienfait cfe nos institutions. Comme tous les hommes sont égaux, même le président, il s'ensuit qu'il n'y a que le mérite qui puisse être un véritable motif de distinction. Mais il s'ensuit aussi que, si un homme a besoin de l'appui ou du suffrage de ses concitoyens , et qu'il ait un compétiteur, il faut qu'il ait recours à l'intrigue., à la cabale, comme dans un cou-
clave de cardinaux , à I époque où la papauté était de quelque prix.
Généralement parlant , ceux qui , dans un pays, sont attachés au sol , participent en proportion à tous les avantages de l'état. Telle est la situation de la majorité des Américains. Dans la plupart des autres pays , le bas prix de la main d'œuvre détourne du travail et de l'industrie, et nuit à la population entière Aux Etats-Unis au contraire, le prix de la main d'oeuvre est très-élevé, et le travail est un cons" tant attrait. L'océan , comme le sol , offre des ressources de toute nature à l'industrie, par l'immense quantité d'entreprises qu'il facilite, et qui contribuent à la fortune des particuliers. Tout est ici en mouvement; chacun suit une profession quelconque; et l'état prospère, parce que chaque particulier prospère de son côté. Ainsi, tout concourt à rendre la nation puissante , et à lui assurer , dans l'avenir , une influence irrésistible.
Un peuple semblable, qui a son origine en Europe, et quia maintenu avec elle tant de relations, doit nécessairement avoir conservé beaucoup de ses usages; mais l'emploi du temps,
les occupations de chacun , et les institutions politiques font qu'on ne retrouve point ici îes excessives recherches du luxe , ni les manières serviles qu'on remarque chez tous les peuples de l'ancien continent.
L'hospitalité est la vertu la plus générale aux États-Unis. M. Birkbeck dit qu'il a été frappé de l'urbanité du peuple, partout où il s'est arrêté , dans son voyage de Norfolk , en Virginie , aux états de l'ouest et de l'intérieur. Dans le cours de ce long trajet , il assure qu'il a toujours eu sous les yeux les preuves d'une civilisation avancée : nulle part les recherches outrées de l'art, mais aussi nulle part cette grossièreté qui choque , geure de contraste qui est partout en Europe.
Par exemple , il se plaint de ce que tout est en commun dans les auberges ; un voyageur est forcé d'y vivre avec tout le monde. « Trois foi* par jour , dit-il, la cloche sonne; et une centaine de pei'sonnes arrivent de tous côtés pour prendre à la hâte un repas composé de cinquante plats différens. On sert , au déjeûner, du poisson ,de la viande, du beurre, des œufs, du café et du thé. Le dîner est plus considé-
rable ; on y sert surtout une grande quantité de liqueurs; le souper est en tous points semblable au déjeuner. On passe ensuite dans de vastes cliinibres, où l'on trouve autant de lits qu'elles peuvent en contenir, comme dans un hôpital. On se déshabille pour ainsi dire en public; heureux quand on n'est pas obligé de partager , avec un compagnon de route , une couche où, presque toujouis, de fatigans insectes vous attendent 1 w Je ne suivrai point M. Birlibeck dans la description qu'il a faite de la cuisine , et dans les détails du service d'une auberge. Il a peint l'air indépendant du maître, qui offre lui caractère fraj)pant avec la basse soumission d'un aubergiste d'Angleterre ou de P'rance. Le fait est que, prescjue touours, c'est le propriétaire d'une ferme , ou bien un général, un colonel, ou tout au moins lui capitaine de la milice, toujours l'égal de l'hote qu'il reçoit, ayant plutôt l'air de le recevoir par obligeance que par le devoir de sa profession. Telle est chez nous l'égalité politique ; et il ne faut pas être étonné si elle paraît extraordinaire aux hommes de l'Europe, si souvent témoins de l'insolence du riche et de l'humiliation du
pauvre. Les maîtres d'auberge qui sont, chez nous, instruits de leurs droi. s, comme tous les Américains , et qui , dès l'enfance, sont accoutumés à considérer tous les Européens comipe des esclaves , ne se montrent pas aussi attentifs envers les étrangers qu'ils devraient l'être, parce qu'ils les croient toujours disposés à traiter les personnes de leur état, comme elles le sont en Europe.
La malpropreté est malheureusement trop commune en Amérique ; et l'usage odieux de fumer ou de mâcher du tabac, indistinctement répandu dans toutes les classes, depuis le président jusqu'au simple manoeuvre, contribue encore à cette malpropreté. C'est une chose choquante pour un Européen , de voir , dans les salons les plus propres , tous les hommes chiquer et cracher sur les parquets , à côté de nos dames les plus élégantes. Aussi un Américain est-il fort embarrassé , quand il vient en Europe , et qu'il est forcé de reconnaître que cet usage n'y existe que pour les matelots et les ouvriers.
Les Américains sont moins féroces que les Anglais dans leurs amusemens. Ils dansent ou
( '^6 ) font de la musique , au lieu de faire battre des coqs ou des chiens, ou de se délecter àjvoir des hommes se déchirer à (foups de poing. Il n'en résulte pas, et je n'ai pas l'intention de le faire entendre, que les Anglais sont moins humains que les Américains ; mais il est vrai de dire que les premiers ont conservé quelques uns des usages des temps de barbarie. Les théâtres, la balle, les courses de chevaux et la table prennent une grande partie du temps des Amé ricains. Ces goûts, venant d'Europe, y sont généralement répandus , et on les satisfait de la même manière. Les raouts sont , comme à Londres, des assemblées qu'on réunit dans des appartemens susceptibles de contenir seulement la moitié des personnes invitées. Ce sont cependant ces assemblées qui remplacent l'ancien usage de se visiter en famille et sans cérémonie.
On se marie fort jeune en Amérique. Aucune loi ne fixe un âge pour contracter ce lien sacré ; et la presque certitude qu'ont les jeunes gens, d'une part, de trouver, dans un pays aussi vaste et aussi fertile , des moyens d'existence pour eux et leurs fltmilles, et de l'autre,
( «^7 ) îa facilité de déterminer un ministre, quel que soit le culte auquel on appartienne ^ à marier les personnes qui le désirent, sans leur adresser aucune question, rend les mariages très-fréquens. Les mariages jeunes ont cet avantage, qu'ils donnent aux époux l'occasion de se bien connaître et de former leur caractère l'un pour l'autre ; tandis que , plus tard , toutes les habitudes et tous les goûts étant formés , il est plus difficile de les plier aux idées des autres. L'usage d'ailleurs est une seconde loi ; on ne redoute pas ici ce qui est passé en proverbe en Angleterre, que l'amour dans une chaumière finit ordinairement par une chaumière sans amour ^ parce que, comme nous l'avons dit, il est aisé de pourvoir à son bien-être , en Amérique , avec du travail et de l'intelligence. L'union conjugale est rarement profanée ici , et les femmes y font le charme d'une société aussi intime qu'innocente ; on n'y trouve point dans le monde , cet art rafiné de bien vivre, si vanté dans les grandes capitales de l'Europe : mais l'urbanité sans affectation est chez tous les gens bien élevés, et elle est peut-être la preuve d'une civilisation plus réelb.
( "8 ) Un territoire vaste , un sol fertile, un climat sain , sont assurément les élémens nécessaires pour assurer l'abondance dans un pays , augmenter sa population, sa richesse, et en résultat, pour améliorer l'espèce humaine. Les occupations agricoles, l'usage de la chasse, et la disposition constante des Américains pour les voyages, sont autant de moyens de fortifier le corps et de maintenir la santé. Aussi Tac croissement de la population n'a pas pour cause imique la multiplicité des mariages; c'est surtout le grand nombre d'enfans que produisent ces mariages. Le terme moyen en a été calculé avec exactitude: il est de six par mariage, dont quatre arrivent à l'âge de la maturité et penventà leur tour se procréer. M. Storch, dans sa Statistique de T empire de Russie^ affirme qu'en généial les Russes ont de leurs femmes un grand nombre d'enfans , mais qu'ils en perdent ordiuairemeni; les trois quarts. Cette mortalité doit être attribuée , sans aucun doute, aux mauvais traitemcns qu'éprouvent les pajsans russes. Catherine IT se plaint, dans ses instructions ministérielles, de cette destruction de l'espoir' de la patrie. Celait bien
( J29 ) l'occasion , pour les hommes d'état de Russie, d'apprendre à cette grande souveraine que le seul moyen, aussi sage que juste , de faire cesser ses nobles regrets , était d'établir des institutions plus favorables aux libertés publiques et privées, à l'aide de lois équitables, d'une administration régulière de la justice, et d'une éducation plus libérale: moyens simples, mais sûrs, de gouverner les hommes, et qui toujours ramènent avec eux la morale publique, la religion, la sobriété, la propreté, sources de la santé publique.
Partout où les véritables principes de l'ordre social existeront et seront respectés, il n'y aura jamais d'autres ..causes de mortalité que l'âge , les maladies ordinaires et les épidémies ; tandis que, dans les pays où la population n'est pas assurée de ses moyens d'existence , où des lois contraires à la raison et au droit oppriment et les*^rands et les petits, les mariages seront rares , se contracteront dans un âge avancé ; la naissance des enfans sera plus tardive, et il arrivera souvent que , par la mort des auteurs de leurs jours, ils seront encore dans l'enfance quand ils pi-endront possession de leurs biens.
M. de Volney, dans son ouvrage sur les Etats-Unis, compare la vie oisive et insignifiante de quelques fermiers français qui avaient fondé une colonie dans l'ouest, avec l'activité et l'industrieuse persévérance des agriculteurs anglais , écossais et allemands établis dans le même canton. La différence était plus grande encore, quand on rapprochait la manière de vivre de ces Français , de celle des colons américains pleins d'énergie et de courage , qui s'établissent dans des forêts sauvages peuplées seulement de bêtes féroces, et qui les transforment en peu de temps en belles et riches cultures.
Il est certain qu'un peuple accoutumé à de pareils travaux possède des avantages incal'culables pour assurer son accroissement er population , en richesses et en puissance ; et si l'Amérique continue encore, pendant cuiquante ans, à marcher dans la voie qu'elle suit «lepuis qu'elle est indépendante , elle finira par couvrir l'océan de ses voiles , portera sa puissance aux extrémités du monde , et prouvera que le nouveau monde ne le cède en rien à l'ancien tlont il tire son origine.
Si la passion dominante des Américains est de s'enrichir (et c'est en général celle de tous les pays nouveaux ), leurs institutions populaires les portent en même temps à s'occuper constamment de politique. C'est principalement sur les côtes, et dans les villes maritimes, que ces deux besoins peuvent être le plus aisément satisfaits. Cependant l'esprit mercantile est répandu partout ; il n'est pas de fermier , de matelot j de soldat, d'avocat, de médecin, de législateur, et même de membre du clergé, qui n'ait l'esprit occupé de quelque spéculation. Les circonstances où se sont trouvés les États- Unis , ont favorisé cette tendance. Pendant les guerres que la révolution française a fait naître et qui ont duré le long espace de vingt-cinq ans dans l'Europe entière , les États-Unis se sont enrichis par le commerce , avec une rapidité sans exemple dans l'histoire des nations.
Depuis la paix de i8i5, la diminution sensible du commerce avec les étrangers, et des faillites en grand nombre, nous ont appris à modérer ce désir d'argent et de bénéfices, comme aussi à réduire les dépenses extravagantes auxquelles se livraient nos maisons de
■ -WVLM.'t:£nf,
( i3a ) commerce, tlans Ic but de surpasser en ce genre les classes correspondantes en Europe, effet inévitable d'une opulence acquise avec une incroyable rapidité.
L'Amérique, il faut bien le dire, a profité de plus d'une manière des capitaux de l'Angleterre: non seulement elle a tiré de grands avantages du crédit que les négocions anglais ont accordé au commerce américain ; mais elie a trouvé un véritable bénéfice dans la quantité de faillites de • seis propres négocians , puisqu'il est établi ici, comme un point de conscience, qu'on ne payera jamais un sou à im créancier anglais. De lySj à i7''"9, les manufacturiers ane;lais n'ont pas reçu le tiers dc^ la valeur des marchanflises qu'ils ont expédiées à leurs correspondans des Etats-Unis ; et , depuis la paix de i8i5 jusqu au moment présent, il n'ont pas reçu le quar" du montant de leurs envois. Cette odieuse pirateiie est l'effet de nos lois sur les débiteurs insolvables. Nul, parmi les gens de bien , ne peut conct-voir comment le Congrès ne prend pas une mesur.^ uniforme et constitutionnelle sur les banqueroutes, de manière à donner aux créanciers étrangers une
( i33 ) chance quelconque , de recouvrer le dividende de ce qui peut leur être dii par les faillis. Aujourd'hui, dans chacun des éta:s, les débiteurs ont des lois qui leur facilitent les moyens de ne pas payer. Il n'y a de garantie, pour le créancier , que dans l'honnêteté personnelle du débiteur : et ce n'est pas toujours la plus sûre. Si le débiteur est de mauvaise foi , il a mille moyens d'échapper à la nécessité de pa^er; et il peut, presqu'impunément , tromper la confiance des gens de bien. Il est ici beaucoup d'individus qui connaissent cette facilité et qui en profitent.
Une des conséquences naturelles et immédiates de l'accroissement des fortunes particulières aux Etats-Unis, a été le goût de la dépense qui s'est répandu dans toutes les classes, au lieu de cette sévère économie qui caractérisait les premiers habitans de cette contrée. Ce goût a été porté jusqu'à l'extravagance. En proportion de sa richesse et du nombre de ses habitans , la ville de New- York surpasse tout le reste du monde civilisé par le luxe ; et en i8i i , on y a compté jusqu'à six mille faillites. La vie est plus coûteuse à New-York qu'à Londres ; et
( i'34 ) pourtant la capitale de l'Angleterre passe , en Europe, pour la ville où les vivres, les loyers, «t tous les objets de consommation sont le plus chers. On est dans l'usage , principalement dans les grandes villes , de se traiter réciproquement, même en famille, d'une manière qui dépasse tout ce qu'on fait en ce genre en Europe , et qu'il est difficile d'imaginer. Cette obligation de folles dépenses, qu'on s'est imposée, est d'autant plus extraordinaire qu'on n'a, aux États-Unis , ni naissance ni rang à soutenir. La fortune y est la seule ligne de démarcation entre les citoyens; elle est la première vertu d'un Américain, comme le plus grand des vices à ses yeux est la pauvreté.
Une économie bien dirigée et bien entendue est la base de cette indépendance qui constitue le bonheur , comme elle est en masse la source de la véritable prospérité nationale. La connaissance de ce principe si simple et si évident parait n'être pas arrivée jusqu'à la plupart des dames américaines ; et il n'est pas surprenant qu'au milieu des extravagances qu'elles ont sous les yeux, elles ignorent la pratique de l'ordre et de la frugalité. Quand , à la vanité
( »35 ) d'un père de famille, on voit s'unir les folies et les caprices de sa femme et de ses filles , on ne doit pas être surpris de voir tant de maisons honnêtes et respectables tomber rapidement dans une misère profonde. C'est un des grands malheurs d'une société civilisée. Personne n'est assez peu raisonnable pour exiger que l'homme riche vive exactement comme le pauvre , et fasse tout juste la même dépense. L'opulence et les jouissances qu'elle procure sont les meilleurs stimulans de l'industrie ; et les dépenses des particuliers sont peut-être plus utiles que les aumônes. L'homme de talent qui cultive les arts de l'esprit ne peut pas 5 ne doit pas vivre de privations. Quand Descartes dina avec le stathouder de Hollande, ce magistrat, observant que le métaphysicien mangeait avec avidité le dessert qui couvrait sa table : « Quoi ! un philosophe, des glaces , des crèmes ! — Pensez -vous, monseigneur, lui répondit Descartes , que les bonnes choses sont uniquement à l'usage des imbécilles ? » Mais il y a loin des plaisirs et des commodités de la vie à ces dépenses effrénées qui dépassent les facultés de celui qui les fait.
( '36 ) Des causes puissantes, autres que le goût d'une dépense outrée, agissent en Amérique, pour empêcher l'accunnilation des richesses dans les mêmes familles. L'abolition des substitutions et la loi sur les successious s'y opposent. On ne compte pas, à New-York, plus de douze ou quinze rejetons des anciens Anglais ou Hollandais qui ont fondé ki prospérité de cette ville. Un homme habile et industrieux amasse une fortune par ses spéculations commerciales ou ses tr.tvaux dans la culture des terres ; à sa mort, toutes ses propriétés sont divisées entre ses nombreux enfans ; chacun d'eux a de quoi \ ivre sans rien faire , mais aucun d'eux n'est véritablement riche. Les héritiers d'un homme qui avait de la fortune , sont souvent dans la misère, lorsqu 'auprès d'eux des hommes nouveaux se sont enrichis. Les fortunes et les familles paraissent et disparaissent tout à coup: c'est une fluctuation continuelle.
Quelques hommes d'état, en Europe, à la tète desquels on doit placer M. Burke, ont entrepris de prouver que le pouvoir de perpétuer la propriété est essentiellement nécessaire pour donner de la force et de la vigueur aux
( i37 ) institutions publiques, en liant les générations passées aux générations à venir. Mais le droit de primogeniture est le résultat d'un état artificiel de la société , qu'on a appelé le régime féodal. Il est contraire à toute justice que le fils aîné s'empare de la fortune de son père, au détriment des autres enfans qui n'auront rien, pour avoir eu le malheur de naître après lui» Ce système est doublement funeste pour les filles , qui n'ont pas les mêmes moyens d'assurer leur existence que les garçons.
Strictement parlant, il n'y a point de subordination dans les familles américaines. Les parens n'ont pas d'autorité sur leurs enfans, les professeurs sur leurs élèves, les fermiers sur leurs manœuvres , les négocians sur leurs commis, les maîtres sur leurs valets. Tous sont égaux; chacun fait ce qui lui plaît, et ne travaille que quand il l'entend. Le maître seul est forcé de s'occuper , s'il veut que son état prospère. C'est un des inconvéniens de nos institutions populaires. Les enfans ont bien rarement pour leurs parens ce respect qui commande l'obéissance , et qui est si nécessaire au bonheur domestique et au bien-être à venir des enfans
( i38 ) eux-mêmes. L'autorité paternelle étant sans force, il y a peu de discipline dans les collèges. Quand un professeur trouve juste d'infliger une punition à l'un de ses élèves , il peut en résulter pour lui la perte de cet élève et même de plusieurs autres ; et ^ comme il n'y a aucun inconvénient pour un enfant à être renvoyé d'un collège ou d'une pension , les instituteurs sont sans autorité, et l'instruction publique ne jouit que de peu de considération.
Cette indépendance des enfans est portée à
ini tel degré, que les pères et mères ne se
croient pas le droit d'intervenir, quand il est
question de marier leurs fils et même leurs
filles. Il n'y a pas long-temps que cette question
fut agitée publiquement dans un des clubs de
New- York, pour l'édification d'un nombreux
auditoire des deux sexes ; et il fut décidé , à
une grande majorité, que, dans une république
libre et éclairée, les enfans ne devaient, dans
le mariage, consulter que leur goût, sans l'avis
même de leurs parens , par le motif plausible
que ce sont les enfans, et non les parens, qui
contractent le lien du mariage ; et que c'était
un préjugé du vieux temps de croire que les
( i39) pères et mères ont quelqu'intérêt à assurer le bonheur de leurs fils ou de leurs filles. Ce système n'est favorable qu'au séducteur qui entraîne à l'autel une jeune fille innocente ^ pour la posséder en liberté , et l'abandonner ensuite à la misère , au vice et au remords.
La différence entre le maître et le domestique est nulle en Amérique ; ces deux noms même n'y sont pas en usage , tant on y a d'horreur pour tout signe qui indiquerait une supériorité. La désignation de celui qui consent à recevoir des gages pour un service quelconque , est le nom â^aide ; et ce sont uniquement des nègres libres ou des Irlandais qui exercent cette profession. Un citoyen des États-Unis ne voudrait pas abaisser à ce point la dignité d'un homme libre et d'un répubhcain. M. Birkbeck lui-même , malgré sa prédilection pour nos principes démocratiques, paraît contrarié de l'aversion des Américains pour le service domestique. Il dit, et ce n'est pas sans raison, que celte aversion est telle aux États-Unis , que celui qui veut être servi, doit prendre le parti de se servir lui-même. Je me rappelle que , me trouvant à Boston, il y a quelques années, la
maîtresse de la maison où j'occupais un appartement, femme très- respectable, voulut envoyer son nègre iinre une commission dans la vilJe; celui-ci lui répondit que ce n était pas une chose possible, attendu qu'il avait promis à des amis de se trouver le soir dans une assemblée. Elle se vit dans la nécessité d'en passer par là , tandis que cet homme , qui recevait d'elle douze dollars de gages par mois, était allé faire partie d'un bal de nègres dans le voisinage.
La vanité nationale des Américains surpasse celle de tous les autres peuples , sans en excepter les Fiançais. Elle se montre dans toutes les occasions, dans les conversations , dans les journaux, dans les pamphlets, dans les discours et dans les livres. C'est une vérité incontestable pour tous les Américains , qu'ils sont supérieurs aux autres nations, en vertu, en sagesse, en prudence, en valeur, en liberté, en gouvernement, en tout enûn. Les Européens ne sont à leurs yeux que de pauvres esclaves. C'est même sous la sage administration du général Washington , que fut débattue par le Congrès cette singulière question : le peuple américuiii
est la nation la plus éclairée de toute la terre; et une majorité, faible il est vrai, la reconnut comme un principe. A la fin de la dernière guerre , le général Moreau étant encore en Amérique , on lui demanda si quelque officier américain ne lui avait pas fait des questions sur Fart militaire , en sa qualité d'un des plus grands capitaines de l'Europe. « 11 n'y a pas de simple officier de l'armée américaine, réponditil, qui ne se regarde comme fort au dessus de tous les généraux du monde. »
Quand on réfléchit à la nature de nos institutions toutes populaires, on trouve aisément la cause de cette présomplion. La souveraineté est dans le peuple ; chacun connaît son importance et devient orgueilleux. Ajoutez à cette réalité, que les journaux ne cessent pas, chaque jour , d'entretenir les citoyens de leurs pouvoirs, de leur dignité et de leur majesté collectives , de leurs prospérités pendant la paix, et de la manière glorieuse dont ils ont terminé la dernière guerre; et il sera facile de concevoir qu'il n'en faut pas davantage, pour e'garer l'amour-propre d'une nation toute entière.
Le résultat de tout ce que nous avons dit
précédemment est que le peuple des États- Unis d'Amérique a toutes les ressources et toutes les qualités propres à lui donner un rang élevé parmi toutes les nations ; que même il doit espérer de devenir la première du monde, s'il marche graduellement dans les voies qu'il a suivies , s'il fortifie son pouvoir exécutif, s'il resserre les liens de l'union fédérale , s'il organise un système de finances convenable , s'il donne plus d'empire aux idées religieuses, s'il améliore l'instruction publique, et s'il accorde à la littérature, aux arts et aux sciences, les encouragemens nécessaires.
VW« VVfcA'Wir* \/\f%A VX-* 1 .\%\* V*/*« \/\i\^ t.^/\/« WV% \%^r^ V%/V« >\nL%/% X'V\'t'\/\j\/\ ■^(ï'Vl WW (VWi v\.%-%
COIVCLUSION.
Un coup d'œil rapide sur la situation actuelle de l'Europe , et sur les conséquences qui peuvent en résulter pour le monde entier , et principalement pour l'Amérique , prouvera d'une manière incontestable la nécessité d'augmenter la force du gouvernement des États- Unis.
Quelle est la partie de l'Europe continentale et insulaire qui présente aujourd'hui l'aspect du repos?
Est-ce la France, avec un trône nouvellement rétabli , au milieu d'une nation mécontente et humiliée , encore agitée par le reste des partis qui l'ont déchirée , vaine , sans principes , et
( i44 ) tourmentée par les embarras sans cesse renaissans de ses finances ? (i)
L'Angleterre peut- elle, seule, chargée du poids de son propre fardeau, arrêter le torrent de la révolution qui parcourt l'Europe, depuis le Tage jusqu'à la Newa, menaçant de détruire de nouveau tous les élémens de l'ordre social, et d'entraîner, dans sa chiite, les puissances qui ont pris récemment un si grand ascendant?
( 1 ) Depuis que ces pages sont écrites , l'aspect de la France est bien changé. L'auleur avait sans doute alor» le droit de considérer notre position comme peu rassurante; mais aujourd'hui, il dépend entièrement du gouvernement de démentir de fâcheux pronostics. En i8ao, nos finances pouvaient encore n'être pas dans un état complètement rassurant: mais, dcpuiscette époque, toute crainte avait cessé. Il est vrai que d'étranges fautes ont été commises depuis, mais on n'est pas à s'en repentir; tout l'indique; et il y a lieu d'espérer que rien ne sera négligé pour les réparer. L'ordre, l'économie , et des cncouragemens sagement accordés au commerce et à l'industrie, sont des remèdes qui, chez une nation comme la nôtre, ne peuvent manquer leur effet. {Dfote du Traducteur, )
En Italie, en Allemagne, en Pologne, dans les Pays-Bas, tout semble désorganisé. Les anciennes limites de ces divers états sont mêlées et confondues ; les peuples ont cliangé de maîtres, et ressemblent à des troupeaux sur le marché, qui peuvent, chaque jour, devenir la propriété de nouveaux individus ; et jusqu'à leurs habitudes et leurs préjugés , tout est chez eux dans un état réel de fermentation.
Le rétablissement de quelques dynasties anciennes, après le choc violent de trente années de révolutions, n'est pas un moyen suffisant de rendre à l'Europe ce repos qu'elle semble si vivement désirer. Les deux principes fondamentaux de l'ordre social, savoir, l'influence des autorités ou ordres intermédiaires, et la balance des pouvoirs, n'existent plus. Le clergé et la noblesse , comme parties de la communauté , ont subi de trop rudes épreuves , pour qu'on puisse espérer de voir se rétablir leur splendeur et leur force. L'importance de ces corps intermédiaires qui, avant la révolution française, assuraient au souverain le respect et l'obéissance des peuples, en même temps qu'ils garantissaient aux peuples la modération
( i46 ) et la bienveillance du souverain , est trop sensiblement diminuée, pour qu'on n'ait pas à craindre de voir l'Europe sans cesse exposée au despotisme ou à la sédition. Le seul moyen d'assurer l'ordre général et de prévenir tous les maux qu'on peut prévoir, est l'extension du système représentatif , qui , en éclairant les conseils des sou\erains , peut maintenir et même accroître leur autorité , parce qu'il offre aux peuples une garantie de leur liberté. Les révolutions politiques sont toujours précédées d'un mécontentement général dans la masse de la communauté. Quand les nations sont heureuses et satisfaites , il n'y a rien à redouter; ce serait en vain que des intrigans, des ambitieux et des démagogues , qui ne consultent jamais que leur intérêt, tenteraient d'amener du trouble dans l'état. Et en effet, quel tribun ardent et insensé oserait se flatter de porter à la révolte les citoyens des Etats- Unis , dans la situation prospère dont ils jouissent et qu'ils savent si bien apprécier ? La justice , la modération et la tolérance politique et religieuse sont les seuls moyens d'assurer maintenant la stabilité des gouvernemens.
Après les révolutions , il existe chez les peuples un esprit de mécontentement , de ressentiment et de haine , qui dispose ordinairement ceux qui gouvernent au pouvoir arbitraire ; et c'est malheureusement une tendance naturelle à tous les chefs des états, soit dans un empire , soit dans une monarchie , soit même dans une république. Il est donc à craindre qu'après les mouvemens révolutionnaires qui ont agité l'JEurope, cette tendance ne porte les gouvernemens à adopter des mesures de sévérité et de répression telles , que les conséquences pourront en être une réaction d'autant plus dangereuse, que, pour l'arrêter, quand son action sera commencée, la douceur et la magnanimité personnelles des souverains seront sans effet.
Il est maintenant de l'intérêt d'un gouvernement sage et prudent , de ménager les peuples, et de ne rien faire qui puisse provoquer les dispositions révolutionnaires, partage de l'espèce humaine dans tous les temps et dans tous pays, et qui sont plus particulièrement le caractère du siècle où nous vivons. Ces dispositions dangereuses sont remarquables dans la
( i48 ) génération actuelle , et celle qui suivra n'en sera pas probablement exempte. On a pu en remarquer divers symptômes alarmans, même dans la monarchie populaire de l'Angleterre, aussi bien quen France depr.is le rétablissement de son ancieime dynastie. Ces symptômes se montrent même sous le despotisme imbécille de l'Espagne, sous le gouvernement timide des Pays-Bas, et dans diverses principautés de l'Allemagne et de l'Italie. La puissance militaire de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse a bien pu jusqu'à présent contenir et réprimer l'aversion de leurs sujets pour Tarbitraire; mais il est facile de prévoir que la réaction sera d'autant pkis formidable , que la résistance de ces gouvernemens est plus puissante contre l'introduction de tout système de représentation nationale et d'institutions populaires.
Malgré le rétablissement des anciennes dynasties, la balance des pouvoirs en Europe ne peut être rétablie telle qu'elle existait avant la révolution française , quand l'Autriche , la Russie et l'Angleterre se tiouvaient réunies pour servir de contre-poids à l'ascendant de la France et à la croissance de la Piusse. Un
( ^49) Lon système d équilibre entre les puissances strait, dans ce moment, une mesure de sagesse et de prévoyance , afin de prévenir les effets inévitables de la jalousie qui existe entre les grandes puissances et celles du second ordre. Ce serait une sorte de secours mutuel contre les envahissemensde puissans voisins. Malheureusement, dans la situation actuelle de l'Europe , il n'est pas aisé de régulariser cette balance de pouvoirs, et il est peu probable que l'harmonie et la paix se maintiennent longtemps entre les divers souverains.
La conduite des puissances du second ordre sera toujours dirigée par celles du premier. La Prusse a dix ou douze millions de sujets, répartis sur un immense territoire , dont on cherche en vain le centre, et qui n'a, pour ainsi dire, pas de limites. Les populations qui forment ce royaume , n'ont rien d'homogène , et ne sont pas plus liées entr'elles qu'attachées à leur gouvernement par une longue habitude et un sentiment constant de fidélité. Ce gouvernement, purement militaire, est essentiellement opposé à toutes les idées de représentation nationale et de liberté, qui font tous les
T. II. io
( i5o ) jours de nouveaux progrès en Europe. 11 convient de se rappeler que Joseph II disait , en parlant de la Prusse , que, si elle se trouvait jamais pressée par une attaque formidable, elle reconnaitrait qu'une armée ne constitue pas une nation (i).
L'Autriche a une population de près de trente millions d'individus; mais ses possessions s'étendent en Allemagne, en Pologne et en Italie. Ses sujets de ces deux derniers pays ne lui sont pas très-affectionnés. Ses belles provinces de la Hongrie, de la Bohême,, de la Styrie, de la Carinthie et de la Gallicie, si susceptibles d'offrir de grandes ressources par leurs richesses et le nombre de leurs habitans, sont si étrangement administrées , qu'on peut les considérer comme dans un état presqu'improductif ; tandis que, si un meilleur ordre y était établi, elles pourraient fournir, avec l'Autriche , assez d'hommes et d'argent pour main-
( i ) La prophétie de Joseph II s'est vérifiée , en 1806; une seule bataille et une campagne de vingt jours, sul'firent aux Français pour faire la conquête de la Prusse.
( i5i ) tenir la balance de l'Europe. Mais la faiblesse et l'inertie de ce gouvernement, le mauvais état de ses finances , le défaut d'esprit public dans toute la nation, dont on a soin de réprimer tous les élans patriotiques, lui enlèvent tous les moyens de s'opposer à la marche du géant du nord, qui s'avance toujours vers la suprématie de l'Europe.
L'Espagne possède tous les avantages physiques; sa situation indique tout ce qui constitue une grande et puissante nation. Placée entre l'Océan et la Méditerrannée, et protégée par la chaîne des Pyrénées du seul côté où elle touche au continent européen, son territoire est étendu, son sol fertile, son climat favorable à toutes les cultures ; elle n'a guère que douze millions d'habitans , mais une bonne administration qui, saurait donner à l'agriculture les encouragemens convenables, la porterait bientôt à trente millions. Ses paysans sont patiens et courageux; ses montagnards, actifs et intrépides; ses marins, hardis et entreprenans. Avant la bataille de Rocroi, son infanterie était la meilleure de l'Europe; et même en ce moment, malgré sa faiblesse, son ignorance et
lO.
sa superstition , le moindre effort de la part de son gouvernement pourrait lui donner en Europe une influence égale à celle des premières nations.
Mais l'Espagne vérifie ce qu'ont dit si souvent les hommes éclairés des temps modernes» c'est que la grandeur d'une'nation est toujours relative au degré de liberté dont elle jouit, et des lumières qui y sont répandues. La raison lunnaine n'est pas le résultat des efforts et des moyens d'un seul individu, mais bien de l'instruction de la masse. Delà, cette différence énorme qu'on remarque entre tel et tel pays, ou dans les mêmes pays à différentes époques. Ici , les connaissances humaines se répandent avec profusion ; là , elles ne peuvent pénétrer et sont perpétuellement repoussées; ici conséquemment, sont la richesse et la force j et là, la faiblesse et la misère.
Un gouvernement qui donne à la masse de la nation une bonne instruction élémentaire , qui favorise tous les progrès de l'intelligence humaine, doit aujourd'hui se trouver nécessairement au premier rang; et il est d'autant plus essentiel d'étendre l'instruction à toutes
( i53 ) lies classes, qu'assurément l'être supreme a répandu le génie et la puissance de l'esprit indistinctement chez tous les hommes^ et que la classe lapins pauvre étant la plus nombreuse, c'est au milieu d'elle qu'on peut espérer de rencontrer ces êtres supérieurs qui sont l'honneur de l'espèce humaine.
En 1 808 , l'Espagne se vit dans la nécessité , de repousser la plus injuste des agressions. On éveilla son intelligence , on anima son courage , afin qu'elle agît avec plus de force contre un ennemi implacable. Ce peuple ne manquait ni de patriotisme ni d'ardeur ; il entendit la voix de l'honneur et de l'intérêt public, et se dévoua pour sauver le sol natal et protéger les cendres de ses pères. Malheureusement, le courage espagnol ne fut pas secondé par l'intelligence si nécessaire en pareille occurrence. L'ignorance avait jeté dans ce pays des racines profondes, et principalement depuis la dynastie régnante, de telle sorte que, lorsque les principes d'une révolution vinrent à s'y déclarer, il fut impossible d'opposer l'instruction et les lumières publiques à l'esprit d'anarchie et de désordre. Tous les efforts nationaux furent pa-
( '54 ) ralysés; les nobles et les grands rivalisaient d'ignorance et de déréglemens; le peuple ne connaissait ni ses droits ni ses devoiis; la majorité ne savait ni lire ni écrire; le clergé seul possédait quelques connaissances , encore étaient-elles mêlées et confondues avec les principes d une théologie scolastiqueet les préjugés des temps barbares.
L'état de ce malheureux pays , avant sa révolution, était tel, que, depuis long-temps, son gouvernement était constamment dirigé par des étrangers obscurs, irlandais, écossais, italiens ou français, qui, placés au timon des affaires, suppléaient par leur adresse au manque d'intelligence dans la nation. C'est peutêtre le premier exemple que présente l'histoire d'un pays, qui , possédant tous les élémens de la grandeur , se trouve , par l'effet de son ignorance, dans la honteuse nécessité de soumettre à des intrigans étrangers la direction de ses finances et de sa politique.
Aussi , pendant sept années d'une guerre continue , chose inouie ! il ne s'est élevé eu Espagne, ni un militaire distingué,, ni un honi, xne d'état, ni un négociateur habile, enfui un
( i55 ) homme de génie capable de sauver son pays. Tous les efforts militaires s'y sont bornés à des affaires de parti. Aucun général n'y a proposé ou suivi un plan de campagne bien combiné. Pendant ce temps, son administration coloniale se conduisait d'après des principes aussi erronés que pernicieux. Il y a donc lieu de croire que le peuple espagnol aurait succombé soua les efforts de la France , si l'Angleterre ne lui avait prêté son efficace assistance.
La constitution que se donna l'Espagne pendant la captivité de son souverain, est une nouvelle preuve de son peu de lumières. De l'extrême despotisme qui l'opprimait , elle a passé au système le plus démocratique qui ait jamais existé. La constitution espagnole de 1 8 1 -x laisse au souverain moins de pouvoir réel, que la. constitution fédérale n'en accorde au président des Etats-Unis. Elle n'a admis qu'une seule chambre législative ; la noblesse ou l'aristocratie héréditaire n'y ont point de place, ou n'y sont pas reconnues. La liberté de la presse y est mise sous la sauve-garde d'un comité.
Il était assurément impossible de former un plus mauvais gouvernement que celui où le
( '56 ) pouvoir exécutif est faible et sans aucun appui ; où un sénat ou corps permanent n'est pas établi, pour sinterposeï- entre les exigoances. ordinaires du pouvoir exécutif el la fluctuation des représentans temporaires du peuple ; où presque tout le pouvoir national, exécutif législatif et judiciaire , est réuni dans une chambre, les seuls Cortès, choisis indistinctement parmi les habitans de l'Espagne et de l'Amérique espagnole , et pour un si court espace de temps, que les députés. de la péninsule pouvaient à peine prendre connaissance, des besoins du peuple et y satisfaire, et que ceux des colonies, à cause du trajet d Amérique en Europe, auraient, pour ainsi dire, rempli leurs fonctions sur l'Océan. C'est l'établissement d une seule chambre législative qui a été la source de tous les lualhcurs de la révolution française. Les remarques de M. Burke à ce sujet méritent l'attention de tous ceux qui se livrent, aux études politiques.
Le retour de Ferdinand YII, en i8i/|, mit fin à la révolution espagnole, et détruisit ce mélange bizarre de lois, quon aj)pelait la constitution des Cortès, et rendit aux Espagnols les.
( 1^7 ) bienfaits de l'inquisilion et d'un despotism© faible et cruel, dont rien ne sauvera l'Espagne qu'une nouvelle révolution populaire (i). Cette ^évolution , si elle est sagement dirigée, peut vendre à l'Espagne son rang véritable parmi les nations, en établissant un gouvernement libre et régulier, une tolérance imiverselle qui permette aux chrétiens de toutes les sectes de jouir des droits politiques; la liberté de la presse , sans autre contrôle et moyen de repression qu'un jury, un sénat permanent pris parmi les grands propriétaires ou les hommes d'une haute considération , une chambre démocratique, pour représenter la masse du peuple, un pouvoir judiciaire éclairé, au choix du prince, mais inamovible , pour que son indépendance soit assurée j une armée et une marine bien
(i) Au moment où il écrivait, en Amérirji.'e , l'auteur ignorait l'insurrection ries troupes de l'île de Léon , qui fut le prélude de cette nouvelle révolution qu'il annonce comme inévitable, et qui n'a pas eu, comme on le sait, les résultats qu'il en espérait pour. le bonheur de la monarchie espagnole.
{]S'ote du Traducteur. )
V .58 ) oa^ianisées, un bon système d'impàts, la liberté du commerce et de l'industrie , et par dessus tout, une protection bien entière pour les individus de toutes les classes et conditions, qui leur permette de chercher tous les moyens d'améliorer leur existence.
La France a été, pendant plusieurs siècles, une puissance formidable, dominant l'Europe par la puissance de ses armes et par l'heu reuse influence de sa langue et de ses arts. Restreinte , comme elle l'est maintenant dans son territoire , et moins redoutable qu'autrefois, elle peut cependant , après quelques années de paix, redevenir encore une puissance du premier ordre. Il lui suffit d'avoir le temps de réparer ses finances et de refaire son armée. Indépendamment de ses ]x>ssessions coloniales, elle possède un territoire de 260,000 milles quarrés , avec une population de trente millions d'âmes. Elle est située au centre de l'Europe ; son climat est tempéré , son sol est riche , et sa force politique considérablement augmentée par la destruction des moines et des couvens de toute espèce, et par la vente des biens du clergé et d'une grande quantité
( »^9) déterres royales ou seigneuriales , par la situation et le caractère de ceux qui les possèdent aujourd'hui , qui ont une bien autre industrie que les anciens seigneurs féodaux. Ajoutez à ces avantages , celui d'avoir toutes ses lois réunies en un seul code, tandis qu'avant sa révolution , chaque province avait des lois judiciaires particulières, système qui nécessairement apportait des entraves dans l'administration de la justice, gênait la circulation des propriétés, amortissait l'industrie productive , s'opposait aux progrès de l'amélioration générale, à l'opulence et à la force nationale. Aujourd'hui , la France possède des institutions militaires, qui disposent sa jeunesse à la vie des camps; et elle a conservé, de sa révolution,. un esprit actif qui, se dirigeant vers la guerre et la politique, ajoute beaucoup à sa force naturelle.
Toutefois, il existe, pour la France, des effets de sa révolution qui peuvent nuire à sa puissance nationale. On convient que sa population est belliqueuse, et qu'elle est disposée à porter encore les armes, par l'habitude qu'elle en a contractée pendant vingt-cinq ans de guerres
( 'Go) toujours glorieuses. Si ses finances sont en désordre, son commerce nul , sa marine faible, ses manufactures ruinées , et si le peuple est en général aj^pauvri par les contributions militaires et l'occupation des armées alliées, on convient que quelques, années d'un gouvernement sage et paternel, au moyen des immenses ressources du pays , peuvent réparer tous ces maux. Mais ce qui est peut-être irréparable , c'est la corruption de la morale publique. Le système de fraude qui a prévalu pendant tant d'années , a détruit tout germe d'esprit public. Pendant les diverses usurpations révolutionnaires , tous les sentimens nobles et généreux ont été comprimés; les idées utiles et louables, proscrites ou ridiculisées. Les gouvernemens républicain et impérial n'ont pas seulement condamné à l'inaction les vertus qu'ils redoutaient, ils ont cru nécessaire de fomenter et d exciter les passions dont ils avaient besoin pour assurer leurs odieux succès. Afin d'anéantir tous les sentimens patriotiques, ils se sont appuyés sur l'intérêt personnel; ils ont imposé silence à la voix de la conscience, et ouvert la carrière à toutes les ambitions; ils ont'
( '6r ) Tendu intolérables toutes les conditions de la vie sociale , et n'ont accordé appui et faveur qu'à celles qui supposaient un dévoûment sans bornes ; ils n'ont laissé jouir de la tranquillité que ceux qu'ils voulaient favoriser; enfin, ils ont, avec adresse, persuadé à toute la nation qu'il n'y avait pas de but d'ambition ou de prétentions qui fussent indignes d'elle.
C'est ainsi que la France révolutionnaire a été agitée d'espérances, de craintes, de désirs et d'intérêts , dans toutes les classes du peuple. Rien n'y a été fixe ; tout y a été commotions et changemens. L'instabilité de toutes les situations a empêché chacun de remplir ses devoirs , parce que chacun aspirait sans cesse à une nouvelle existence. La religion , les mœurs et la probité ont reçu chaque jour des atteintes ; et ceux qui avaient encore le goût de la vie privée ou qui aimaient encore leurs devoirs , ont été séduits par l'appât du pouvoir ou la vanité du commandement, vertus révolutionnaires , auxquelles ils n'ont pu résister.
La France est un volcan mal éteint; les laves
( '6a ) que son cratère peut encore lancer , menacent toutes les nations de son voisinas^re.
An moment de sa révolution, en 1789, la France se distinguait par ses lumières; les connaissances y étaient généralement répandues; mais il est vrai de dire que la religion et la morale n'y étaient pas en grand honneur, et qu'on ny accordait une véritable importance qu'aux sciences physiques, aux arts et aux belles-lettres, A cette époque, le peuple français était animé d'un véritable enthousiasme pour la liberté ; et quoique cette disposition ait été depuis dénaturée par les excès effrayans de la démagogie et du despotisme militaire, il faut Lien convenir qu'elle avait alors tous les caractères de la sublimité; et, malgré toutes les horreurs de la révolution , on peut cr(iire qu'elle n'est pas entièrement étouffée chez cette brillante nation.
Bien long -temps avant la révolution, la presse n'était occupée, en France, qu'à répandre les sophismcs du jaccbinisnie; le public y était dans une agitation perpétiK'lie ; tous les grands avaient adopté la nouvelle |>hiIosophie; elle était introduite à la cour ; tous les noblos
' iG3
professaient l'athéisme; le clergé, après s^étre dégagé de tout ce qui tenait aux vieilles superstitions , avait l'air d'abandonner la religion elle-même ; les savans paraissaient convaincus que le royaume ne pouvait être gouverné que par les talens, et qu'eux seuls étaient dignes des premiers emplois; les agens diplomatiques portaient, dans les cours étrangères, un esprit de désordre et d'intrigue qui régnait dans l'intérieur de l'état; et toute la nation enfin paraissait enivrée par les notions vagues et fausses qu'on lui avait données de la liberté.
C'est dans cet état d'anarchie morale que la révolution éclata, renversant toutes les anciennes barrières du gouvernement , bouleversant les usages et les habitudes, comme les ordres et les rangs ; et livrant pour ainsi dire à elle-même, une masse de vingt-six millions d'hommes actifs, ingénieux et turbulens, qui, sans principes arrêtés , sans plan fixe , devinrent l'effroi de leurs voisins , et bientôt après du monde entier.
Placée au centre de l'Europe, entourée d'une triple barrière de formidables forteresses , la France , dont la population, n'est que trop por-
tée à chérir la gloire militaire par dessus toutes les autres , aussitôt après les premières irruptions de la révolution, n'eut d'autre désir que de diriger des armées contre les puissances qui l'entourent. Sa domination s'étendit en peu de temps sur la Hollande, l'Espagne, l'Italie, les principautés du Rhin, la Suisse , T/Vutriche , la Pologne, et même jusqu'aux frontières de la Russie. Partout elle fut victorieuse, autant par la valeur de ses soldats, que par la supériorité de sa tactique. En même temps, elle négociait avec toute la dextérité de la plus adroite diplomatie. Elle domina l'Europe , aussi bien par l'habileté de sa politique, que par la force de ses armes. C'est ainsi que , dirigeant toutes les ressources de sa puissance, elle produisit ces grands mouvemens qui ont ébranlé le monde jusque dans ses fondemens, et frappé la société humaine d'un coup si violent, qu'aujourd'hui même elle fait encore des efforts pour se replacer sur ses bases.
I>es mesures arrêtées dans le Congrès de Vienne, remédieront-elles aux désastres qui ont désolé l'Europe depuis vingt-cinq années? Comment et quel pouvoir magique rétablira la
( i65 ) balance des pouvoirs , l'harmonie et la paix au milieu de tant d'élémens de trouble et de confusion ?La Russie deviendra-t-elle le grand pacificateur du monde? Alexandre est-il désigné par le Très-Haut , pour être le libérateur de la chrétienté ?
L'empire de Russie, qui est d'une étendue de quatre millions de milles qiiarrés, est, pour ainsi dire, inattaquable de tous les côtés, et présente à l'Europe une frontière inexpugnable. Les cinq sixièmes de sa population habitent sa partie européenne, et s'élèvent peutêtre à cinquante millions d'individus. Elle est susceptible de tous les genres d'accroissement. Ses ressources sont en raison de l'étendue de son territoire, et de la variété de son sol, de son climat et de ses productions. Son gouvernement ne néglige aucun moyen d'augmenter ses forces. Il n'épargne aucun encouragement, aucune récompense aux arts, aux sciences et aux talens de tous les genres. Il accueille avec empressement tous les étrangers qui apportent une invention ou une industrie nouvelle. Sa population peut s'accroître sans inconvénient, à cause de l'étendue de son territoire ; cette T.n . 1 1
( '06) population est brave, patiente, capable de supporter les plus longues fatigues ; son armée est formidable, soumise à une discipline sévère ; et les généraux qui la commandent, ont acquis une liante réputation. Son gouvernement, étant absolu, peut suivre avec persévérance et secret tous les plans d'ambition qu'il pourra former ; il a, pour instrumens efficaces, huit cent mille bayonnettes et d'habiles négociateurs.
L'amélioration de l'agricidture et l'accroissement de la population sont très-sensibles en Russie. Ses rivières et ses canaux en été, comme ies trahieaux en hiver, y rendent faciles les communications du commerce. L'empereur travaille chaque jour à rendre l'existence de ses sujets plus heureuse sous tous les rapports physiques et moraux, en émancipant les serfs, en propageant l'instruction , et surtout en protégeant, avec un soin continuel, les sociétés de missionnaires et les sociétés de la bible.
Les derniers succès militaires de la Russie, qui ont mis un terme aux mouvemens révolutionnaires de la France , ont singulièrement favorisé son influence en Europe , et préparé
( i67 ) ses moyens d'agrandissement pour l'avenir, en développant ses ressources et en donnant à ses troupes cette confiance qui assure la victoire. Il n'est pas dans la nature d'une grande puissance de mettre elle-même des bornes à ses projets d'ambition. Pierre le- Grand disait qu'il aidait assez de terre ^ qu'i/ ne lui manquait que de Veau. Et néanmoins, depuis ces paroles remarquables , Catherine II a ajouté de grandes provinces à son empire^ et Alexandre lui même y a réuni la Finlande , la Moldavie , la Valachie, la Bessarabie , une partie de la Gallicie , la Géorgie , la Circassie, et tout ce qui restait du royaume de Pologne. D'un côté , il menace l'Asie, et de l'autre il alarme l'Europe. Il entraîne dans sa sphère la Suède , le Danemarck , la Prusse elle-même ; quelques marches militaires peuvent lui soumettre Constantinople; et alors, que deviendrait la puissance autrichienne? Maître du Bosphore et des Dardanelles , où en serait la suprématie maritime de l'Angleterre en Europe ? La politique russe , depuis Pierre Y^ jusqu'à Alexandre , a toujours été, tout en conservant une grande force militaire, de tendre sans cesse à se créer une marine
( iGS ) puissante. La domination de la Russie sur la mer Noire, sur Constantinople et tous les archipels de la Morée et de la Grèce, en ferait, pour l'Angleterre, une rivale plus redoutable que la France et qu'aucune autre puissance de l'Europe. Lord Nelson avait coutume de dire que, dès qu'il apercevait des vaisseaux français, il allait droit à eux pour les aborder; mais que, vis-à \is des vaisseaux russes, il manœuvrait toujours de manière à s'en tenir à une distance respectable.
La Russie a montré, dans une foule d'occasions, qu'elle était jalouse de la puissance navale de l'Angleterre, principalement lorsqu'elle se mit à la tète de la neutralité armée en 1781pendant le règne de Catherine , en iboi sous Paul l^*" , et surtout en 1807 lors de la conclusion du traité de Tilsitt entre Napoléon et Alexandre. 11 fut secrètement stipule-, dans ce dernier traité , que la Russie pourrait s'emparer de la Turquie d'Europe, afin de pousser avec plus de facilité ses conquêtes en Asie, et qu'elle unirait ses forces maritimes à celles de la France pour reprendre Gibraltar; que la paix ne serait pas conclue avecl' Angleterre, que l'île
( '69 ) de Malte n'eût été rendue à la France ; que cette dernière puissance pourrait s'emparer de Tunis, d'Alger et Tripoli, et réoccuper l'Égyptf-; et qu'enfin , nulle puissance , si ce n'est la Russie, la France , l'Italie et l'Espagne , ne jouirait du droit de navigation dans la Méditerranée.
Les possessions anglaises dans l'înde ont toujours excité l'envie de la Russie. Catherine II avait conçu le projet de diriger une armée vers ces contrées éloignées^ afin d'en chasser les Anglais. Plus tard, Alexandre et Napoléon s'étaient entendus pour l'exécution d'un projet tout semblable.
Il est certain que l'occupation de Constantinople par les armées russes n'offre pas des difficultés insurmontables, et il est plus que douteux que les efforts des puissances de l'Europe fussent assez efficaces pour l'empêcher. Cette facilité de s'étendre dans le midi donne à cette puissance ime prépondérance effrayante, qui n'est pas de nature à rétablir la balance de l'Europe et à donner l'espoir d'une paix bien durable. Il suffit de lire \ Esquisse de sir Robert Wilson sur la Puissance de la Russie^ pour concevoir de justes alarmes, quoiqu'il y ait assuré-
( 170 ) ment de l'exagération dans la manière dont le danger est présenté pour l'Angleterre, qui a bien des moyens de le prévenir.
Pour bien juger de la situation des puissances de l'Europe relativement à l'Amérique , il est nécessaire de bien se ressouvenir de l'extrême différence qui existe entre le gouvernement des Etats-Unis et ceux des autres pays. Celui des Etats-Unis a été formé d'après des constitution» écrites et des codes fixes , tandis que les autres sont le produit du temps, des habitudes, et que les circonstances les ont soumis à une infinité de modifications. En France et en Hollande , des constitutions ont été récemment adoptées ; et ce n'est peut-être pas une des conséquences les moins fâcheuses de la révolution française : car il en résulte une propension à introduire la démocratie dans les gouvernemens européens. Aussi ^ voit-on déjà le Wurtemberg, la Prusse et quelques autres puissances continentales, se disposer à établir des constitutions qui admettent le système représentatif dans leurs institutions municipales. Avant la révolution française, les gouvernemens d'Europe étaient tous formés d'après le
temps, les circonstancesetlesévénemens. Quand l'empire romain fut renversé par les barbares du nord, les vainqueurs établirent partout une aristocratie élective. Le régime féodal fut le résultat de ces institutions ; et , avec le temps , ce régime lui-même se changea en monarchie aristocratique héréditaire; mais partout il existait quelques traces du pouvoir populaire , qui s'affaiblirent graduellement, et disparurent, en Espagne par l'abolition des Cortès , en France par l'abaissement du tiers-état , en Danemarck et en Suède par les usurpations des souverains sur les privilèges de la noblesse, en Italie et en Allemagne par l'accord des rois et des grands pour opprimer la masse du peuple ; tandis qu'en Angleterre , la puissance des communes ne cessa jamais de balancer le pouvoir des deux autres branches du gouvernement, l'aristocratie et la monarchie héréditaires. M. Burke a développé cette idée dans l'ouvrage qu'il a publié autrefois sous le titre de la Paix régicide, où il a démontré que, de tous les gouvernemens , la France révolutionnaire possède le plus fort, et l'Angleterre le plus faible.
On peut, en général, regarder comme un prin-
cipe vrai que plus un gouvernement est libre dans ses formes, plus il est susceptible de procurer aux bommes le bonheur individuel , domestique et national ; qu'il soit république ou monarchie, moins il est propre à se tenir en garde contre l'action des autres puissances , et par conséquent, moins il est convenable à ce qu'on appelle la politique étrangère. Cet inconvénient est très - sensible en effet pour tout ce qui se rapporte à la diplomatie ; mais il est tout aussi réel dans les cas de guerre , parce qu'il y a moins de moyens de tenir secrètes les opérations qu'on prépare, et d'apporter à leur exécution la même célérité et la même énergie que les gouvernemens absolus. La paix et la guerre sont les grandes affaires des nations ; les négociations diplomatiques fournissent les moyens de faire la paix ou de prévenir la guerre: elles sont donc, et par elles-mêmes et par leurs conséquences , de la plus haute importance pour les nations. On ne peut nier que l'Angleterre n'ait plus perdu par l'incapacité de ses négociateurs lors de la paix d'Utrecht en jyiJ, et plus tard lors du traité d'Amiens , que par les guerres désastreuses
( 173) qu'elle peut avoir eu à soutenir depuis plusieurs siècles ; et cependant, telle est la force de son gouvernement , si favorable à la liberté individuelle^ si bien calculée pour augmenter les produits de son industrie et assurer sa tranquillité intérieure, que, malgré toutes les fautes de sa diplomatie, malgré le peu d'étendue de son territoire et sa faible population, elle s'est placée au premier rang des puissances, et que, plus d'une fois, elle a été le sauveur et l'arbitre d e l'Europe.
La révolution française a néanmoins porté une atteinte terrible à la puissance de l'Angleterre, en la forçant d'entretenir une armée hors de toute proportion, et en lui rendant nécessaire une augmentation de dépenses publiques qui, à leur tour, ont rendu indispensables des impôts onéreux , et ont ajouté sept cent millions sterlings au montant déjà énorme de sa dette nationale. Cette révolution a ébranlé en même temps tous les autres gouvernemens jusque dans leurs fondemens ; et il reste à savoir ce que deviendront les divers états de l'Europe , qu'ils aient une tendance vers la démocratie ou vers l'aristocratie , quand
( »74) toutes les conséquences de cette révolution auront produit leurs effets. La prévoyance humaine ne peut pas aller au delà de certaines limites. En ce moment, le système représentatif, seule base durable de la liberté et du bonheur des nations , semble prévaloir dans diverses parties du continent européen. En Angleterre , en Hollande, eu France , en Suède, le pouvoir exécutif et la noblesse sont héréditaires, tandis que le pouvoir populaire est électif; mais ce système représentatif n'a encore été adopté ni en Espagne , ni en Portugal , ni en Italie , ni en Allemagne , ni en Russie. Or , tous ces peuples réunis présentent une population de cent quarante millions d habitans.
On remarque, chez tous les peuples de l'Europe, le désir d'imiter la constitution de l'Angleterre , dans ses institutions municipales. Ce n'est plus une chose nouvelle pour eux, que l'excellence des principes sur lesquels repose cet admirable édifice. Montesquieu, dans son Esprit des Lois , s'est livré à une investigation de la constitution anglaise, dont il fait ressortir toutes les beautés; Voltaire, dans ses Lettres, lui a rendu un hommage non moins sincère.
( '75) La Rochefoucault, dans le Supplément à ses Pensées^ et tous les grands écrivains, depuis un siècle, ont exprimé la même admiration. Frédéric de Prusse , dans ses Mémoires sur la maison de Brandebourg, a fait aussi , de la constitution anglaise , un examen approfondi qui lui est favorable; et Delolme enfin dit expressément qu'elle réunit les trois essenct s d'un bon gouvernement : la protection des individus, la disposition à tous les sacrifices que peut réclamer le bien public, et tous les moyens désirables d'amélioration. Depuis Delolme, il est vrai , l'augmentation considérable des charges publiques et de la dette nationale peut avoir tempéré, aux yeux des gens sages et modérés, une partie de ces assertions. Mais quoiqu'il en soit, M. Fouclié, plus récemment, dans sa Lettre au duc de Wellington, après la bataille de Waterloo, déclare que l'établissement en France d'une constitution semblable à celle de l'Angleterre serait le meilleur dédommagement des horreurs de la révolution , et que les Français ne demandent ni plus ni moins de liberté que celle dont jouit la nation britannique»
En consultant les anciens auteurs , qui sont pour nous des autorités respectables , on peut voir que tous, d'après leur expérience, ont pensé qu'un sage mélange de monarchie , d'aristocratie et de démocratie , dans un système politique, serait la meilleure forme de gouvernement, si jamais il pouvait se réaliser.
Platon dit formellement : Une monarchie maintenue dans la limite des lois , est la perfection de tout.
« Je pense que le meilleur de tous les gouvernemens , dit Cicéron , dans sa République, est celui qui participe des trois espèces connues : la monarchie , l'aristocratie et la démocratie. »
Tacite, dans ses Annales^ livre IV, s'exprime ainsi : « Toutes les nations sont gouvernées , soit par le peuple, soit par des chefs choisis dans le peuple , soit par un seul souverain. Toute autre espèce de gouvernement, sans l'une de ces trois conditions , est une chimère plus aisée à imaginer qu'à réaliser ; et si jamais il se trouve établi , il ne peut avoir une longue durép. »
On lit dans le VI* livre de l'Histoire de
( Ï77 ) Polybe : « Il est donc évident que le meilleur de tous les gouvernemens est celui qui se compose de démocratie, d'aristocratie et de monarchie. Lycurgue a établi le premier modèle de cette triple forme de constitution , dans les lois qu'il donna à Lacédémone. »
Il est juste de faire observer que ces opinions des anciens auteurs, qui semblent autant d'approbations de la constitution anglaise, supposent que ces grands hommes n'avaient pas une idée de ce qui pouvait arriver dans d'autres temps. Les États-Unis n'avaient pu encore donner au monde entier l'exemple d'une nation rassemblée , par le moyen de délégués , dans une convention nationale^ afin de former, librement et pour elle-même , un gouvernement purement représentatif et électif, tant pour le pouvoir exécutif que pour les autres branches de la législature.
Il est bien certain que le gouvernement d'une nation et le code des lois qu'elle adopte ne sont jamais plus naturels et plus durables, que quand ils sont adaptés aux usages , aux mœurs et aux habitudes des individus qui composent cette nation. Les parties matérielles qui cons-
( 17» ) tituent la force nationale , ne peuvent jamais être exactement réunies, que lorsque les dispositions du peuple sont favorables au gouvernement. C'est l'union de ces dispositions et des volontés, qui donne de la puissance au corps politique. Les lois elles-mêmes ne sont que l'application de la raison humaine et de l'expérience à la vie sociale. D'où il suit que les lois civiles et politiques d'un pays n'étant que le résultat de la raison et de l'expérience ap pliqué aux intérêts particuliers de ce pays, sont rarement propres à un autre. Aussi y a-t-il imprudence ou folie à vouloir introduire brusquement de nouvelles lois et une nouvelle forme de gouvernement, chez un peuple ancien qui a des habitudes toutes laites.
Les Américains ont établi leur gouvernement à la fin du XVIII»" siècle ; sa forme était jusquelà inconnue dans l'histoire du monde , et elle est restée jusqu'à présent sans imitation chez les autres nations. Descendans d'hommes qui, pour se soustraire à la tyrannie politique ou aux persécutions religieuses, fuyaient l'Angleterre, et venaient chercher, dans les déj.crts du nouveau monde , un abri contre l'iutolé-
( '79 ) ranee, les Américains ont dû nourrir une haine héréditaire pour l'autorité monarchique , pour l'aristocratie féodale , et pour la domination ecclésiasiique. Aussi, dans les constitutions, soit des états séparés , soit des états unis , ils n'ont admis aucune disposition qui rappelle ou l'autorité royale ou les distinctions de la noblesse ; ils y ont considéré les religions comme devant toutes jouir des mêmes privilèges. Toutes les branches du gouvernement, sans exception, sont éleclives et populaires; toutes les garanties sont accordées à la liberté individuelle , et tous les droits du peuple y sont fondés sur une base large et solide.
La révolution française ayant aboli de fait la féodalité dans toute l'Europe, les gouvernemens européens ne peuvent plus être que militaires ou commerciaux ; la France , la Prusse , l'Autriche et la Russie penchent vers le premier de ces gouvernemens , tandis que l'Angleterre et les Pays-Bas paraissent devoir se maintenir dans le système commercial : et selon que ces deux systèmes paraîtront devoir prévaloir , les nations deviendront libres et prospères, ou esclaves et misérables. Il existe une incompatibi-
( '8o) lite réelle entre ces deux modes de gouvernement; le commerce ne peut pas plus fleurir sous le régime militaire , que le pouvoir militaire ne peut se maintenir chez les peuples industrieux. Les entreprises commerciales ont besoin de liberté , de crédit national , d'argent et de moyens d'échange. L'autorité militaire , pour se conserver , a besoin au contraire de l'arbitraire; elle ne peut être rien, là où le peuple est quelque chose; il faut qu'elle ait en propriété les hommes et leurs biens.
Sous un gouvernement militaire , le peuple doit sentir le poids de ses chaînes ; et l'ignorance et la misère ont bientôt transformé le «ol le plus fertile en un vaste désert. Avec le commerce au contraire, le peuple est libre et heureux, et l'industrie a bientôt changé le sol le plus ingrat en un véritable jardin d'Eden. Le plus beau des gouverneraens serait celui dans lequel on parviendrait à combiner ensemble, et dans une juste proportion, les systèmes commerciaux et militaires. La Hollande, essentiellement vouée au commerce , dont les habitans étaient libres et opulens, a disparu comme xiation , par la faiblesse de son gouvernement,
( i8i ; qui n'a pu résister à la guerre extérieure et aux factions qui l'ont déchirée. Pendant sa révolution, la France n'a été qu'un gouvernement militaire; et tandis que son peuple était accablé de charges et soumis à tous les genres de tyrannies , elle a pu , à sa volonté , diriger toutes les ressources de son \aste territoire contre les nations de l'Europe , et porter en tous lieux les ravages de sa domination.
L'Angleterre jouit d'une grande puissance militaire; et en même temps, son commerce immense s'étend sur tout le globe; son peuple est libre, industrieux et riche ; et son gouvernement est assez bien établi pour protéger ses sujets, punir l'agression des autres nations, préserver ses alliés des atteintes d'un voisin puissant , et répandre les heureux effets de la liberie civile et religieuse sur les points les plus éloignés du globe. Grâce à la divine providence et à la force de l'esprit public du peuple anglais , comme à sa persévérance pendant vingt -cinq ans d'une guerre sans exemple, l'Europe a enfin échappé à la cruelle servitude que lui avait imposée la révolution française.
( '8. ) On fait souvent à l'administration britannique un reproche qui mérite d'être approfondi : on l'accuse , et ce n'est pas seulement en Angleterre qu'un parti tient ce langage , mais aussi beaucoup de personnes désintéressées aux Etats-Unis; on l'accuse , dis je , d'éloigner de son service les hommes d'un talent distingué. Il est vrai que c'est ainsi que parle l'opposition en Angleterre, et que cela veut dire seulement que, si elle était à la tête des affaires, les choses en iraient beaucoup mieux. Il suffirait de répondre que le peuple anglais est le véritable juge de cette question , et qu'il la décide par son vote aux élections, quand il choisit ceux qui doivent le représenter dans la chambre des communes. Mais enfin, cette accusation est naturelle dans la bouche des réformateurs ani^lais, se plaignant sans cesse des profusions et de la corruption de l'administration , qui ne leur répond qu'en rendant inutiles tous leurs efforts pour bouleverser la nation. Les Américains ont toutefois une sorte de droit à tenir le même langage, car ils ont eu rarement l'occasion de voir des hommes d'un mérite supérieur, parmi ceux qui repré-
( '83 ) sentent l'Angleterre aux États-Unis. Ils ont été les témoins des fautes répétées de l'Angleterre, dans la direction de la dernière guerre ; et ils voient tous les jours les erreurs de l'administration britannique dans le gouvernement de ses colonies du nord de l'Amérique , que la mère- patrie semble ne gouverner que dans le dessein de les rendre une proie plus facile pour les États-Unis, quand une guerre nouvelle éclatera entre eux et l'Angleterre. Il n'est réellement pas facile de défendre le gouvernement anglais du reproche d'incapacité dans sa poli' tique extérieure , comme dans son régime colonial , principalement au Canada , où jamais , par un hasard malheureux , elle n'a employé que des hommes médiocres dans les fonctions civiles et militaires.
Afin d'expliquer une conduite en apparence si étrange , il faut remarquer que ce ne sont pas les hommes à talent qui manquent en Angleterre; et que l'objection porte seulement sur ce qu'ils ne sont pas employés par le gouvernement, qui , d'après l'oubli où il les laisse, semble agir avec une espèce d'imbécillité permanente. Mais si ce reproche était fondé, il
( i84 ) s'ensuivrait qu'en tous pays, tous les hommes à talent devraient être employés dans des fonctions publiques. Si un pareil principe était jamais adopté généralement , il en résulterait ini despotisme intolérable , parce que, le pouvoir ayant toujours une tendance à s'accroître dans quelques mains qu'il se trouve placé, tous les grands talens agissant ensemble et dans le même sens , asserviraient les masses des nations, qui nécessairement manqueraient de défenseurs et de moyens de résistance.
11 y a lieu sans doute de se féliciter , quand l'administration d'un pays est dirigée par des hommes supérieurs; mais pour peu qu'une ration jouisse du bienfait inappréciable de la liberté , elle doit désirer que des hommes supérieurs se placent aussi à la tête d'une opposition forte et raisonnable , pour ramener l'administration aux vrais principes, si elle tendait à s'en écarter j ou si elle se livrait à des actes arbitraires et illégaux. Les fonctions ecclésiastiques, celles des juges et des avocats, l'état militaire, et tant d'autres, ne réclament- ils pas aussi l'emploi d'hommes éclairés? N'est-il pas convenable aussi que le talent et le génie se
( i85 ) Consacrent aux arts , aux sciences, alin cî'anu'iiorer l'état iîitérieur d'un pays de toutes les manières; afin de faire ressortir avec avantage l'intelligence , l'industrie , la richesse de la population toute entière, afin qu'elle devienne, entre les mains du gouvernement, un instrument puissant pour repousser les attaques des autres nations , ou assurer l'indépendance et la prospérité pid)liques ?
Il n'existe point de pays où , plus qu'en Angleterre, les services rendus soient amplement récompensés; et où les talens dans les sciences, la littérature, les arts et les métiers, obtiennent plus aisément honneur et profit Ai;ssi , nulle part il ne s'élève un plus grand nombre de gens distingués dans toutes les classes de la société. Ceux qui connaissent l'Angleterre savent bien qu'à aucune époque de son histoire , elle n'a compté autant d'hommes de mérite, soit dans l'administration publique, soit dans les professions particulières. Son gouvernement, qu'on accuse de tant d'incapacité, n'a maintenant qu'une seule difficulté à vaincre: c'est de déterminer dans quelle proportion les honnnes de mérite doivent participera l'administration,
( i86 ) dans uu système politique aussi étendu , et dont l'action doit ôtre toujours combinée avec la liberté individuelle la plus illimitée.
S'il faut beaucoup d'intelligence €t d'habileté pour diriger, en Angleterre, les départemens de la marine et de la guerre, il faut aussi une prudence, une discrétion et une dextérité infinies pour conduire le parlement, pour concilier entre eux les intérêts différens et souvent opposés des propriétaires , des capitalistes , des négocians et des maïuifacturiers ; et surtout pour résister dans les chambres, comme hors des chambres, à une opposition formidable parle rang, l'influence, la capacité, et qui est constamment occupée à déclamer, à écrire et à agir contre les mesures du gouvernement bonnes ou mauvaises, importantes ou insignifiantes. Aussi est-ce toujours le mérite qui arrive aux premiers emplois; ma'S pour tous les autres, il suffit du zèle et de l'exactitude. Si l'on examine isolément ce reproche fait au gouvernement anglais, de ne ])as employer un plus grand nombre d'hommes éminens, on reconnaîtra que c'est par le motif qu'il est plus aisé de guider le mouvement d'une machine
( '87 ) lout établie et dont les ressorts sont bien connus, que d'en établir une nouvelle dont l'action serait incertaine. Un gouvernement aussi bien organisé que celui de l'Angleterre n'exige pas absolument que tous ceux qui y prennent -part soient des hommes du premier mérite. Formé d'après les habitudes, les affections et le vœu de la nation, sa marche peut être dirigée par quelques hommes d'état supérieurs, dont les ordres sont fidèlement exécutés par des subordonnés honnêtes et dévoués. De cette manière, tous les autres hommes qui pourraient se faire distinguer dans Tétat, portent leur activité vers d'autres objets ; les sciences , les arts, les belles lettres, l'agriculture, le commerce , la navigation, sont, en Angleterre, des sources de gloire et de richesses.
C'est une grande question , pour les hommes d'état, de déterminer jusqu'à quel point il peut être dangereux pour la chose publique, de laisser les hommes à talent sans emploi ou livrés à eux-mêmes. Un bouleversement peut résulter de leur inoccupation. Pour que les hommes soient gouvernés d'une manière convenable, il faut que l'autorité ait des bornes,
( '88 ) comme il laut que la société ait ties habitudes. Si l'ordre judiciaire, par exemple, n'avait pas un profond respect pour les usages et la jurisprudence établis, il en résulterait les plus graves désordres. Ce qui est vrai pour les cours de justice, est également vrai pour toutes les branches de l'administration publique. Il est donc évident que tout gouvernement sage doit s'efforcer d'établir l'habitude de l'obéissance passive à l'autorité , choisir un nombre convenable de gens à talent pour conduire l'administration , et encourager les autres par des éloges publics et des récompenses, partout où ils peuvent se rencontrer. Il n'y a effectivement, dans la société, que deux véritables puissances , deux véritables aristocraties , le talent et la propriété; sans elles, il n'est pas de nation qui ne fût bientôt soumise par les conquêtes extérieiH'es ou parla tyrannie intérieure. Toutefois, on peut dire que le talent est seulement personnel et passager , tandis que la propriété est permanente et durable, qu'elle accroît sa force de génération en génération , et qu'elle est essentiellement favorable à la stabilité.
Si le talent seul jouissait du pouvoir, la société , entraînée de projets en projets, serait dans une agitation perpétuelle ; tandis que la propriété, dans quelque main qu'elle se trouve, est toujours favorable à l'ordre, repou-se toutes les innovations. C'est le rouage d'une machine qui empêche l'action du principal ressort de la briser par sa force et ses mouvemens. Dans les anciens gouvernemens solidement établis, la propriété , en s'opposant aux succès trop rapides du talent, l'a rendu plus profitable à la société , en l'obligeant à se combiner avec l'expérience, la discrétion et la prévoyance. En France, la révolution détruisit l'influence de la propriété, pour laisser dominer le talent seulement. Quelles en ont été les conséquences? Une agitation continuelle dans la communauté, qui s'engoua successivement de divers systèmes , tous superbes en théorie , mais impraticables en réalité, jusqu'à ce que le despotisme militaire vînt enchaîner la nation dans une servitude générale.
La vie entière d'un homme, passée dans l'étude et la méditation , suffit à peine pour former son intelligence ; que de temps ne faut-il pas
( '90 ) j)our qu'une nation arrive à un cortain degré de splendeur et de félicite ! M. liurke, à la suite de raisonnemens profonds sur les différentes formes des gouvcrneniens anciens et modernes, affirme qu'il n'y a que la transmission Iiércditaire de la propriété et des droits politiques, qui puisse assurerla durée et la prospérité d'un pays. Rome, il est vrai , fut, pendant huit cents ans, la maîtresse du monde, et elle n'avait pas joui, pour favoriser sa domination , de ce système successif des droits politiques et de propriété ; mais à cette époque, on ignorait les vrais principes de la politique et la balance des pouvoirs : ces sciences sont le lésuitat de l'expérience et du temps. C'est par cette vaste théorie des ressources politiques, qu'on est parvenu à régler les actions des nations diverses, qui ont une influence directe les unes sur les autres. Quelle que soit la distance qui les sépare, elles se trouvent réunies par un principe commun ; leurs mouvemens respectifs sont régularisés; et le système politique très-compliqué de la chrétienté moderne est maintenu.
Dans le XV l^ siècle , ce système de balance préserva l'Europe du joug que voulait lui im-
( HJI )
poser l'empereur Charles-Quint; dans le XVIP siècle, il la sauva de la domination de Louis XIV ; dans le XIX« , il a brisé la chaîne d'esclavase que Napoléon Bonaparte faisait peser sur toutes les nations civilisées; et bientôt peut-être il appellera tous les efforts du monde contre la suprématie menaçante de la Russie.
Dans un pays où la législature se compose, dans toutes ses parties, de l'aristocratie effective de la nation, c'est-à-dire, d'hommis qui ont de la naissance, ou de la fortune, ou des talens, où les employés du gouvernement ont le droit de faire partie de cette législature, et où les fonctionnaires publics de tous les rangs sont convenablement salariés, il se trouve toujours un assez grand nombre d'hommes supérieurs dans l'administration , pour que les événeraens , soit intérieurs , soit extérieurs, ne puissent jamais déranger la marche générale des affaires. L'Angleterre en a fourni une preuve éclatante. Dans la même année, quatre hommes illustres, qui jouaient un grand rôle dans letat, ont cess é de vivre: M. Pitt, M. Fox, lord Thurlow et l'amiral Nelson; et cependant l'empire britannique, privé du génie, de l'expérience
et de la sagesse de ces grands citoyens, a conservé sa contenance devant l'Europe entière agissant contre lui sous l'influence de la France, et a surmonté tous les obstacles.
Des résultats aussi avantageux sont dus uniquement à la l'orme du gouvernement représentatif; jamais le despotisme ou la démocratie ne pourront les obtenir^ parce que, dans l'un et l'autre de ces gouvernemcns, tout dépend de quelques hommes isolés qui se sont élevés par hasard ou par l'effet de circonstances l'avorables , et qu'une succession d'hommes de mérite, dévoués à la patrie , n'y est pas une chance possible. Les grands clats de l'Asie et plusieurs monarchies de l'Europe donnent la preuve de ce que nous venons de dire; on a vu ces états successivement dominer leurs voisins ou leur être soumis , selon qu'ils ont été gouvernés par un chef habile, actif et guerrier, ou par un monarque faible et indolent.
Frédéric II, par les efforts de son génie militaire et par sa politique , éleva la Prusse au rang des premières puissances de l'Europe. Ses successeurs , n'ayant ni son habileté ni son activité, ont vu loin s provinces cl leur capitale
( 193) conquises par la France , et ont été réduits à implorer l'appui de la Russie, pour conserver leur existence nationale.
La démocratie de Thèbes devint florissante et domina la Grèce, tant que Pélopidas et Épaminondas conduisirent ses armées et dirigèrent ses conseils. Après la mort de ces grands hommes, Thèbes ne fut plus qu'une république sans gloire ; elle tomba dans la dégradation du mépris. Athènes fut supérieure à toutes les autres républiques de la Grèce, tant que Thémistocle et Périclès furent placés à la tête de son administration ; mais dès que ces grands hommes furent remplacés par des démagogues insolens , elle perdit son influence, et fut soumise au joug militaire de Lacédémone, sa rivale aristocratique. L'aristocratie militaire de Rome enfanta des he'ros ; elle fit la conquête du monde : mais l'invasion de la démocratie amena l'anarchie ; l'anarchie ne put être étouffée que par le pouvoir militaire qui dégénéra en despotisme ; le trône d'occident fut renversé par les barbares du nord , et le trône d'orient devint la proie des Sarrasins. Le gouvernement de U France révolutionnaire avait
( 194 ) passé, à la fin , entre les mains d'un tyran militaire.
Mais clans les gouvernemens qui unissent la puissance à la liberté publique, les grands hommes s'élèvent selon les circonstances; l'opinion publique et l'éducation leur ont appris leur devoir; ils forment à leur insu des successeurs dignes de les remplacer, quand la mort les enlève à l'état , ou quand l'âge les force à s'éloigner des affaires.
Il serait à désirer que, dans tous les pays, on pût faire disparaître les obstacles qui s'opposent à ce que les grandes places soient occupées par les hommes les plus propres à les remplir. Dans les gouvernemens représentatifs, les institutions nationales sont telles que ces obstacles y sont plus rares : et il faut s'en féliciter, parce que le bonheur d'une nation et la durée de ce bonheur se fondent sur une succession de mesures utiles. C'est ainsi qu'en Angleterre, lord Chatam a été remplacé par M. Pitt, et que M. Pitt a eu pour successeurs lord Castlcreauh et iM. Canning.
L'Angleterre qui , dans sa politique étrangère et dans ses relations diplomatiques, ne
( 195 ) s'est pas toujours montrée au niveau de sa position, comme nous l'avons déjà dit, peut néanmoins donner la preuve de l'utilité d'une succession d'hommes distingués à la tête d'une administration. La manière dont elle a soutenu la guerre en Espagne, en Flandre et en France, depuis 1808 jusqu'en i8i5, comme aussi ses négociations en 181 4 et i8i5, indiquent assez qu'elle a su profiter de ses fautes passées. Il est plus que probable qu'elle échappera aux orages qui grondent autour d'elle, et qu'elle résistera à tous les mouvemens révolutionnaires qui menacent encore la tranquillité de l'Europe.
Cet espoir repose sur les principes de religion et de morale qui dominent dans cet empire; sur la force, comme sur la justice de son gouvernement; sur l'égalité de ses lois; sur l'incorruptibilité de ses juges; et sur le bon sens, les lumières, l'industrie et la persévérance de son peuple. Toutes ces causes maintiendront sa puissance , malgré le fardeau de ses impôts, l'énormité de sa dette, ses dépenses excessives, les entreprises des réformateurs , le ressentiment de la France , la jalousie des Pays- Has, la prépondérance de la Russie d'un côté,
( >9C ) et de l'autre , le pouvoir toujours croissant et toujours hostile des États-Unis d'Amérique. Tant que l'Angleterre conservera sa prééminence, les libertés de l'Europe n'auront rien à redouter ; le jour où elle la perdra, les lumières et la civilisation disparaîtront pour faire place à l'ignorance et à la barbarie. Comme elle ne peut augmenter l'étendue de son territoire, ni arrêter les progrès de la Russie par le nombre de ses soldats, son premier, son unique soin doit être de donner toujours plus d'extension à ses forces navales et à son pouvoir maritime , en réunissant k son empire les îles de la Grèce, Cuba, l'isthme de Darien , et en opérant la jonction de la mer Atlantique à la mer Pacifique, afin d'être à portée, par la force de sa position, de sauver encore une fois l'Europe, dans le cas où des événemens qui ne sont pas invraisemblables, rendraient la Russie menaçante pour cette partie du globe , comme l'a été la France , sous le régime révolutionnaire et sous le gouvernement impérial.
L'extinction prochaine de la succession en ligne directe au trône d'Angleterre , montrera l'insuffisance d'une monarchie héréditaire,
( >97 ) pour assurer le repos d'un peuple. Jamais pentétre la destiuée de vingt millions d'individus libres et éclairés, n'a été soumise, comme dans ces derniers temps , à la vie ou à la mort d'une seule personne. Le malheureux événement qui a enlevé à l'Angleterre cette jeune princesse qui faisait sa gloire et son espérance, a donné lieu aux rumeurs et à la joie de certains politiques ardens, en leur annonçant la dissolution du gouvernement britannique. iMais comme il a su résister à ses ennemis , comme il a été assez fort pour échapper à de graves dangers, il survivra sans doute à cette circonstance difficile. Le meilleur moyen de prévenir les révolutions et les troubles est de rendre les peuples heureux en les éclairant; et le peuple anglais est , sans contestation , le plus heureux et le plus éclairé de la terre.
En considérant la situation précaire de l'Europe , la fermentation qui y règne, le peu d'apparence que la balance des pouvoirs puisse s'y rétablir, et ce qui peut porter à craindre qu'une longue paix n'y soit pas maintenue, il est naturel de penser que, tôt ou tard, les Etats-Unis d'Amérique seront compris dans un conflit T. II. i3
( '98 ) général ; et dès lors , il devint urgent pour eux de fonder un système de finances , afin de s'assurer un revenu qui , s'accroissant de plus en plus par les ressoin-ces territoriales et commerciales du pays , leur permette d'administrer intérieurement la république avec grandeur et libéralité , et de conduire sa politique extérieure avec la vigueur et la dignité qui lui convient ; il devient urgent surtout d'établir le crédit public sur une base inattaquable, de manière à pouvoir emprunter avec facilité les sommes que les événemens de la guerre, ou d'autres causes pourraient rendre nécessaires.
Le président des États-Unis paraît reconnaître ces besoins de la nation qu'il gouverne; car il s exprime ainsi dans un de ses derniers messages au Congrès :
« Le crédit public est élevé au suprême de- » gré; les dispositions pour notre défense à » venir, s'exécutent d'après un système bien w établi ; le gouvernement acquiert de jour » en jour plus de force ; les petites jalousies » de localités disparaissent , pour faire place à » des vues plus généreuses et à une politique
( 199 ) » nationale plus sage ; les milices des états , » infanterie, cavalerie et artillerie, s'élèvent à » huit cent mille hommes, dont la majeure » partie est armée, et le reste le sera sous peu, M le Congrès ayant recommandé qu'on s'occu- » pât de son organisation et de sa discipline , » etc. , etc. »
Dans une autre partie du même message , on lit ce qui suit : .
a L'armée s'élève à peu près au taux fixé par » la loi ; elle est stationnée le long de nos » frontières de l'A^tlantique et de l'intérieur. » Nous avons des escadres dans la Méditerra- » née et dans le golfe du?»ïexique; et, en con- » séquence des terres achetées récemment des » Indiens, le long des bords du lac Erie et des » Chérokées , les Etats-Unis pourront bientôt ï) étendre leurs possessions depuis les parties «inhabitées de lOhio, jusqu'au territoire de » jMichigan. Au sud, nous obtiendrons le même » avantage dans toute cette partie de terri- » toire , le lon^^ des rivières qui se déchargent » dans le Mississipi et le Mobile, de manière » à ce que nos frontières soient parfaitement » garanties. Nos villes et le commerce de nos
» grandes rivières , seront sous la protection » de fortifications, le long des côtes et dans » quelques points de l'intérieur, avec une com- » munication entre elles, depuis la baie de « Fundv jusqu'au I\Iississipi. Il s'en suivra né- » cessairement une augmentation dans la va- » leur des terres, et une plus grande facilité » pour l'émigration vers les parties les plus » reculées des états. Déjà plusieurs nouveaux » états ont été créés dans le sud et dans l'ouest, » et un gouvernement a été organisé partout » où il y a des terres vacantes à vendre : ce qui » doit évidemment amener une augmentation :» considérable dans la population , et par là , » accroître la force et la richesse de la nation >' en général. »
( ^oi )
iv^».! w\wv\i\x/vi w\^\*^/^ vwi >.v« Wirt VWÏ vwi v\fw WW vx\n x\iv\ x\/v% vwi wv% ^/w%