CHAPITRE VI
La recherche de l'or. Le passage du Nord-Ouest. — Les monopoles en Angleterre. Gilbert. Walter Raleigh (1584). L'ile de Roanoke. — A la fin du xvi° siècle, l'Amérique du Nord n’est encore qu’espagnole.
La recherche de l'or. Le passage du Nord-Ouest.
Le: voyages des Cabot sur les côtes septentrionales de l'Amtrique furent suivis de nombreuses expéditions anglaises du mème genre pendant tout le xvr siècle. En 1548 les pêcheries de Terre- Neuve avaient pris assez d'importance pour qu'un acte spécial du Parlement protégeat les marins britanniques qui s'adonnaient à cette industrie. Cent cinquante bateaux français et au moins autant d'Espagne et d'Angleterre fréquentaient chaque année les parages de la Terre Nouvelle et du grand banc. La marine de l’Angleterre ne cessa de se développer sous les derniers Tudors, même pendant le règne de Marie. En 1554 Willoughby et Chancellor partent à la découverte d'un passage vers l'Inde par le Nord-Est. Le premier meurt de froid en Laponie, le second découvre la Russie septentrionale et pénètre jusqu'à Arkhangel. De là datent les premiers rapports commerciaux entre ce port et l'Europe. Le mariage de la reine avec Philippe IT éveille la curiosité des Anglais sur la langue et la littérature d'Espagne; les récits des aventures et des voyages des plus célèbres marins espagnols deviennent populaires sur les bords de la Tamise et dans les ports de l’ouest, Les savants se passionnent pour les études géographi-
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De 1577 à 1580 Francis Drake, déjà enrichi par un pillage en règle dans l'Amérique centrale, renouvelle en pirate les exploits de Magellan. Il contourne avec cinq bâtiments le sud de l'Amérique, fait de nombreuses prises sur les Espagnols très étonnés, el qui se croyaient en pleine sécurité dans ces parages inconnus encore du monde européen, rami:3: un butin magnifique et, pour le mettre à l'abri de toute attaque au retour, tente de rentrer dans l'Atlantique en prenant à rebours la fameuse route du Nord- Ouest. Il longe vers le nord les côtes occidentales de l'Amérique, entre dans la baie de San Francisco, prend possession du pays qu'il nomme la Nouvelle-Albion, cherche vainement le bras de mer qui doit le ramener dans l’est, et, désespérant de le trouver, traverse le Pacifique et revient en Europe par les Indes Orientales et le cap de Bonne-Espérance, ayant achevé la seconde circumnavigation du globe. Elisabeth, qui convoitait une part du butin, accueille gracieusement le pirate, le fait chevalier et accepte une fête qu'il lui offre à bord de son vaisseau. Pour apaiser les plaintes
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du gouvernement d'Espagne, elle fait rendre une partie des prises; mais Philippe, au lieu d'indemniser les marchands dépouillés par Drake, emploie les richesses restituées à soulever l'Irlande.
Les monopoles en Angleterre.
Gilbert. Walter Raleigh (1584). L'ile de Roanoke.
En 1579 Humphrey Gilbert, officier distingué et navigateur, qui venait de publier un Discours tendant à prouver qu'il existe un passage pour aller par le Nord-Ouest au Cathay et aux Indes Orientales, conçoit le projet de fonder un établissement durable sur la côte d'Amérique. Il s'associe avec son frère Walter Raleigh, dont la faveur près d'Elisabeth était à son aurore, et obtient de la reine des lettres patentes le rendant maître absolu, propriétaire du territoire, seul juge, au civil comme au criminel, dans toute colonie qu’il fondera sur les terres que l’on supposait se trouver entre la Floride au sud et les régions visitées par Sébastian Cabot et ses successeurs au nord.
La concession de la reine à Humphrey Gilbert était un de ces monopoles que la royauté à cette époque, fort à court d'argent et cherchant tous les moyens de se procurer des fonds sans recourir au Parlement, distribuait à ses amis, à ses courtisans et aux marchands, hommes d’affaires et financiers, qui en offraient un prix en espèces sonnantes ou réservaient à la couronne une part de bénéfices. On a vu Elisabeth prendre sans hésiter sa part du butin de Drake sur les Espagnols; plus tard on verra les Stuarts intéressés dans toutes sortes de commerces, licites ou illicites, dans des entreprises de contrebande et jusque dans le trafic de chair humaine que faisaient les négriers entre la côte d'Afrique et les Indes Occidentales. Toutes les branches du commerce et de l’industrie étaient entravées par ces privilèges et monopoles fondés sur le droit de la couronne à diriger la police des foires, marchés et ports et à régler les questions de monnaies et de poids et mesures. Une compagnie avait le monopole du commerce des ouvrages en laine, une autre celui de la vente du vin, une autre celui du fer. Pas une denrée dont la vente n'’eût été réservée par privilège et dont les prix en conséquence n’eussent subi une
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hausse considérable. La Chambre des Communes, qui n'était pourtant qu'une bien humble autorité en face de la puissante Elisabeth, osa élever la voix (1601) contre tant de monopoles abusifs et tyranniques et discuter un bill tendant à leur suppression. La reine, voyant à quel point ces privilèges multipliés étaient devenus odieux, fit savoir à la Chambre que les abus dont on avait le plus à se plaindre allaient être supprimés, et la Chambre envoya aussitôt des délégués qui remercièrent à genoux la souveraine de sa magnanime condescendance.
La concession de lettres patentes pour l'établissement de colonies dans des terres encore inconnues ou désertes n'avait certes rien de commun avec les privilèges pour la vente de l'huile, du vinaigre, du charbon de terre, du verre, du papier, des cartes, des cuirs, de l’eau-de-vie, donnés à des gentilshommes de la cour qui les repassaient à des traitants et sous-traitants. C'était un moyen fort légitime, le seul efficace, d'organiser l'établissement de postes anglais dans une partie du monde où les Espagnols avaient déjà conquis des empires immenses et où les Français cherchaient également à s'assurer des possessions. Aussi les Stuarts ont-ils suivi l'exemple donné par les Tudors, et les colonies anglaises de l'Amérique septentrionale ont été ainsi successivement établies par des individus ou des compagnies que la royauté investissait de patentes ou chartes où se trouvaient énumérés tous les droits el prérogatives possibles, mème celui de justice et de gouvernement, sur les colonies à établir.
Une première expédition organisée par Humphrey Gilbert ne réussit pas. Il en prépara une seconde (1583), à laquelle Raleigh contribua pour 2000 livres. La flottille arriva devant Terre-Neuve. On prit solennellement possession du pays; des terres furent parlagées entre les futurs colons; on ramasssa ce que l'on prit pour du minerai d'argent, puis on remit à la voile pour faire de nouvelles découvertes. Une tempête éclata, le plus gros navire qui portait le minerai sombra et plus de cent personnes périrent, entre autres le minéralogiste allemand qui avait été engagé pour l'examen des métaux précieux à découvrir, et le savant hongrois Parmenius qui devait écrire l’histoire de l'expédition. Gilbert périt lui-même peu de temps après avec un autre bâtiment,
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Walter Raleigh obtint aisément de la reine une charte semblable à celle qui avait été concédée à Gilbert. Quelque temps après l'expédition vengeresse de Dominique de Gourgues, Raleigh, âgé de dix-septans, avait quitté l’université d'Oxford pour apprendre sous les ordres de Coligny l'art de la guerre et participer aux luttes entre catholiques et huguenots. Il eut pendant cette période (1569-1575) l'occasion d'entendre souvent rappeler par quelquesuns de ses compagnons d'armes, et par Coligny lui-même, des souvenirs de l'essai de colonisation en Floride arrêté par les Espagnols. En Angleterre les récits des captifs de la première expédition calviniste et le témoignage de Hawkins avaient déjà répandu dans le public quelques notions concernant la Floride. Lorsqu'il fut annoncé que sir Walter Raleigh préparait une entreprise qui n'avait plus pour objet les plages glacées du Nord, mais les régions plus fortunées et riches d'où la cruauté espagnole avait chassé les huguenots français, on conçut de magnifiques espérances, et le personnel de l'expédition fut aisément réuni. En 1584 deux navires furent équipés et confiés à Barlow et Amidas qui prirent terre sur la terre américaine à une grande distance au nord de la ville espagnole de Saint-Augustine. Les Anglais se trouvaient au trente-cinquième degré de latitude, près du cap Hatteras. Devant eux s'étendait une plage basse, servant de ceinture à deux bras de mer intérieurs, Albemarle et Pamlico Sounds: au delà, des terres marécageuses qui constituent aujourd'hui la partie septentrionale de l'État de la Caroline du Nord. Les voyageurs rapportèrent en Angleterre des récits extravagants sur la beauté merveilleuse du pays. Raleigh fit hommage à Elisa. beth de sa découverte et décora la future colonie du nom de « Virginia » en l'honneur de la reine vierge. Membre du Parlement, il oblint la confirmation de sa patente, le titre de chevalier et le monopole lucratif de la vente des vins dont les bénéfices devaient lui permettre de poursuivre avec vigueur ses plans de colonisation.
En 1585, il engagea une centaine d'aventuriers pour fonder un établissement définitif en Virginie ‘. Raleigh les fit transporter sur
4. Ce nom, donné d'abord à toute la côte américaine depuis le Labrador et le Saint-Laurent jusqu’à la Floride, fut quelques années plus tard réservé à la partie
méridionale, Puis il ne servit plus qu'à désigner la province qui est devenue l'État de Virginie.
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sept navires commandés par Richard Grenville, un de ses associés. Ralph Lane, gouverneur de la colonie, était accompagné de Cavendish qui devait bientôt après faire le tour du monde, de Hariot, l'historien de l'expédition, et d’un peintre chargé de prendre des vues du nouveau continent, de ses habitants indigènes, de leurs costumes, de leurs danses. La flottille prit par les Canaries ct les Indes Occidentales. Le commandant en chef ne voulait point perdre l'occasion de gagner de belles prises sur les Espagnols. Après plusieurs mois on arriva à l'île de Roanoke dans la baie d'Albemarle, choisie comme ‘lieu d'établissement. Pendant que les colons Gébarqués s'installaient, Grenville explora les côtes voisines jusqu ‘au fond de la haïe de Pamlico. Les Indiens qui habitaient ces rivages firent bon actuel aux Européens, qui ne les en raitèrent pas moins très duremient; le vol d’une coupe un jour fut châtié par l'incendie d'un'village. Les aventuriers de ce temps n'étaient pas beaucoup plus’‘hümains que les compatriotes de Cortez et de Pizarro. Grenville retourna en Angleterre où ses prises lui assuraient un accucil fort distingué. Les Indiens voisins de l'ile de Roanoke restèrent entore quelque temps bienveillants et amicaux; ils fournirent aux Anglais des provisions; le climat était salubre et la colonie ne comptait pas un seul malade. Des troupes partirent de divers côtés en exploration. Hariot étudia les mœurs des indigènes et les productions du pays, le maïs, dont la culture donnait un merveilleux rendement, le tabac, la pomme de terre. Lane remonta le Roanoke, qui se jette au fond de la baie d'Albemarle. Un Indien lui avait raconté que les eaux de ce fleuve sortaient d’un rocher si près de l'océan Pacifique que l'écume de la mer parfois venait retomber dans la source ; que le minerai d’or abondait dans le pays; que les tribus de la rivière savaient travailler l'or et qu'elles habitaient une ville dont les murs étaient élincelants de pierreries. Lane ne douta pas que ces fables n’eussent un fonds de vérité et s'en fut à la recherche de la ville aux pierres précieuses. Le manque de vivres le ramena bientôt à Roanoke. Informé que les Indiens, effrayés de la puissance des armes à feu des Européens et convaincus que ces gens étaient venus pour exterminer toute leur race, tramaient un complot, il se rendit aus-
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démontrèrent que de ce côté était l'avenir de la colonisation. Les Ps nn émigrés cependant commençaient à souffrir du mal du pays. Ils NOT attendaient vainement des provisions et des nouvelles d’Angle- 14 RES terre. C'est dans cette dispositior' que les trouva Francis Drake M revenant de la mer des Antilles avec vingt-trois navires. La guerre avait été déclarée entre l’Angletorre et l'Espagne, et l'amiral Drake envoyé avec une flotte puissante pour détruire le commerce
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à l'Angleterre la possession du pays, il laissa quinze hommes à Roanoke.
Raleigh s'obstina malgré les pertes que lui infligeait cette série 1
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EXPLORATIONS ANGLAISES. 99 d'insuccès. Mais il prit des mesures pour que sa colonie ne fût plus cette fois une société de chercheurs d'or ou de déclassés oisifs. Hariot qui revenait de la Virginie témoigna de l'excellence du climat et de la fertilité du pays. On n'accepta que des émigrants accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants, résolus à faire du Nouveau Monde leur home pour toujours. John White fut nommé gouverneur de l'établissement; il emportait avec lui une charte d'incorporation et un projet de: gouvernement municipal pour la future ville de « Raleigh ». Les navires furent remplis de provisions de toute espèce, surtout d'instruments aratoires, d’ustensiles de ferme. En juillet la flottille arriva sur les côtes de la Caroline et jeta l'ancre devant Roanoke, mais les quinze hommes laissés par Grenville avaient disparu, le fort était en ruines, les murs déjà envahis par la végétation. On‘retrouva quelques ossements; les malheureux gardiens des droits de la Grande-Bretagne sur la terre américaine avaient été massâtrés par les Indiens. Raleigh avait recommandé que la colonie allât s'établir sur un point de la baie de Chesapeake. Mais le commandant de la flottille, pressé d'aller croiser dans les Antilles, refusa d'explorer les rivages et force fut à White de rester à Roanoke. Les fondements de la ville de « Raleigh » furent posés à l'extrémité nord de l’iie, où l'on voit encore aujourd'hui quelques vestiges de cet éphémère établissement, au milieu des quelques cabanes de pêcheurs qui représentent la civilisation sur ce coin désolé de l'Amérique. On essaya de se tenir en bonnes relations avec les Indiens du voisinage. Un de leurs chefs, Manteo, fut baptisé et fait baron lord de Roanoke. Mais des querelles surgirent et les colons bientôt se virent entourés d’ennemis, Quand le dernier des bâtiments qui les avait amenés dut repartir pour l'Angleterre, l'épouvante les prit: ils se voyaient abandonnés à tout jamais et supplièrent le gouverneur de s'embarquer pour veiller lui-même à l'envoi des vivres et des renforts, Ils pouvaient avoir confiance en lui, car il laissait au milieu d'eux sa lille mariée à un des colons, et sa petite-fille, le premier enfant européen né sur le territoire des États-Unis, Virginia Dare,
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