‹ Histoire des États-Unis de l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 39 sur 147 · John-Esten Cooke, Vérginia · texte numérisé non relu

John-Esten Cooke, Vérginia

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Mais si Berkeley, dans son conservatisme béat, ne voyait autour de lui que des sujets de satisfaction, il n'en était pas de même de la population. Le mécontentement commençait à éclater un peu partout. Les dépenses de la colonie, du comté, de la paroisse, étaient défrayées par le produit des taxes personnelles. Ceux qui les pavaient ne participaient en rien pour la plupart à la composition des assemblées qui les votaient. Les charges parurent de plus en plus lourdes à mesure que s’accentua la dépréciation du prix du tabac. Longtemps la culture en était restée fructueuse. La rivalité commerciale des Hollandais et des Anglais permettait aux colons de maintenir élevé le prix de ce produit et d'importer à des prix raisonnables des marchandises d'Europe. Mais en 1661 les commerçants anglais oblinrent du Parlement qui rappelait Charles IT la confirmation de l’Acte de Navigation voté en 1651 par le Parlement de la république et qui peut se résumer ainsi en ce qui concerne les colonies américaines : les navires étrangers sont exclus de tout trafic avec les plantations; celles-ci ne pourront commercer qu'avec la métropole et par des navires anglais ayant des équipages anglais. Elles doivent envoyer exclusivement en Angleterre leurs produits principaux, désignés sous le terme de « articles énumérés » et parmi lesquels figurait au premier rang le tabac. Les colonies ne pouvaient plus importer directement des pays de production les marchandises dont elles avaient besoin; elles devaient les lirer de l'Angleterre seule. Ainsi les marchands anglais allaient désormais faire un double profit, à l'importation comme à l'expor-

1. Voici le passage entier : « La même méthode est appliquée ici pour instruire le peuple qu'en Angleterre, Hors des villes chacun instruit ses enfants selon sa propre capacité. Nous avons 48 paroisses et nos ministres sont bien payés; je consentirais à ce qu'ils le fussent mieux encore s'ils voulaient prier plus souvent el moins prêcher. Mais il en est de cette denrée comme de toutes les autres; on nous envoie ce qu’il y a de moins bon. Les quelques ministres dont nous puissions vraiment nous féliciter d’avoir la possession, sont venus ici chassés par la tyrannie de Cromwell, Maintenant je rends grâces à Dieu de ce qu’il n’y a ici ni écoles libres ni presses, et j'espère que nous n'en aurons pas de cent ans. L'instruction engendre la désobéissance, l’hérésie, les sectes, et l'imprimerie ne sert qu’à les propager ainsi que les pamphlets contre le meilleur gouvernement. Dieu nous garde de l’une et de l’autre! — Virginia, 20 juin 164. »

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tation, dans leur commerce avec l'Amérique, sans compter celui que le Trésor se réservait, en frappant tous les articles« énumérés » d'un droit d'entrée en Angleterre. Le tabac, qui était l'instrument de circulation et d'échange en Virginie, n’obtiendrait plus que le prix dont l'acheteur privilégié consentirait bénévolement à le payer.

Les grands planteurs purent supporter les effets de cette révolution économique; les petits, obligés de compter sur leur propre travail, n'en tirèrent plus une rémunération suffisante. Or tous les autres essais de culture avaient échoué, et, parmi les occupations professionnelles, il n'y avait de choix qu'entre les plus grossières. De 1670 à 1675 le tabac tomba à si vil prix qu'il ne valait plus la peine d'être exporté. C'était une ruine générale.

Un acte odieux de Charles IT ajouta encore à toutes les autres une cause nouvelle de désaffection. En 1673, il fit don pour trente et un ans, à deux de ses favoris, le comte d’Arlington (un des ministres de la Cabal) et lord Culpeper, de toute la colonie de Virginie, y compris les redevances royales, déshérences, concessions de terres, présentations aux cures, nominations à tous emplois, ete, Voilà comment le roi récompensait la colonie de son loyalisme. La Virginie fut indignée d'être ainsi livrée d'un trait de plume comme une propriété bonne à exploiter et à pressurer. Il ne manquait plus, pour que la désaffection du peuple aboutit à des manifestations séditieuses, qu'une occasion et un chef, L'occasion fut une guerre indienne et Nathaniel Bacon fut le chef.

L'insurrection de Bacon (1676-1677).

La colonie était depuis trente ans en paix avec les tribus indiennes. Mais, les Susquehannahs ayant inquiété les plantations du nord de la Virginie au moment même où le chef indien, connu sous le nom de roi Philippe, était engagé dans une lutte furieuse contre la Nouvelle-Angleterre, les Virginiens crurent à une conspiration générale des indigènes pour le massacre des blancs, et la guerre fut résolue, Berkeley était partisan d'une tactique défensive et fit adopter par les Burgesses un système spécial d’après lequel une ligne de postes fortifiés serait établie le long de la frontière de l'ouest et du nord, sur la partie supérieure du cours des

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LA VIRGINIE PROVINCE ROYALE. 141 rivières. La population, très excitée contre le gouverneur et contre l'Assemblée, estima ce plan de défense trop timide et accusa Berkeley d'une sorte de connivence avec les Indiens. Il voulait sauver, disait-on, son monopole commercial des peaux de castor. Un jeune Anglais, âgé de vingt-huit ans, Nathaniel Bacon, installé dans la colonie depuis 1672, propriétaire d’un domaine sur le James en amont de la capitale et membre du Conseil de la colonie, leva un corps de volontaires et demanda à Berkeley une commission pour prendre l'offensive contre les Indiens. Berkeley refusa, mais Bacon, ardent et ambitieux, et qui rèvait de se couvrir de gloire en délivrant la Virginie des Peaux-Rouges, déclara qu'il se passerait de commission. Aussitôt le gouverneur lui enleva son siege au Conseil et le déclara rebelle, Déjà il allait se mettre à sa poursuite, quand il fut arrèté par des troubles que suscitaient dans le bas pays deux hommes occupant dans la colonie un rang fort honorable, William Drummond et Richard Lawrence, Il lui fallut, pour apaiser le tumulte, se résigner à dissoudre l'Assemblée, qui siégeait depuis 1660.

Bacon, élu membre de la nouvelle Chambre, fut arrèté à son arrivée à Jamestown. Il confessa ses torts à genoux devant l'Assemblée et engagea ses propriétés comme garantie de sa bonne conduite future. Berkeley lui rendit sa place de conseiller, mais Bacon quelques jours plus tard quitta secrètement la ville pour reparaitre bientôt à la tête de # à 500 hommes des comtés du haut pays. Il entra en maître dans Jamestown, dicta ses conditions à Berkeley et à l'Assemblée et obtint, avec un acte d'indemnité pour lui-mème et pour ses hommes, une commission de général contre les Indiens. En même temps l'Assemblée rendit à tous les hommes libres le droit de suffrage et prit quelques autres mesures d'un caractère libéral connues sous le nom collectif de «lois de Bacon »,

Berkeley ne songeait qu'à se venger, Réfugié à Glocester, il déclara de nouveau Bacon rebelle et traître (29 juillet) et s'occupa de recruter des partisans, Bacon répondit à ce défi par la convocalion à Middle Plantation (Williamsburg) d'une convention qui prit l'engagement de le soutenir, tandis qu'il combattrait l'ennemi du dehors (3 août), Pendant tout un mois il fut maitre de la colonie et batlit les Indiens au sud du James. Mais en septembre, Ber-

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keley, qui s'était réfugié sur la rive orientale de la baie, dans le comté d'Acomac, reparut à Jamestown avec un millier d'hommes. La plupart de ceux-ci l'abandonnèrent à l'approche de Bacon et il dut encore une fois évacuer sa capitale. Bacon mit le feu aux quelques masures qui composaient la ville. Rien ne fut épargné, pas même l'église, la plus ancienne de la colonie. Le « rebelle » victorieux se disposait à poursuivre son ennemi, lorsqu'il fut pris d'un mal dont il avait contracté le germe dans les marécages de Jamestown et mourut (octobre).

L’insurrection, qui avait duré quatre mois, ne survécut pas à son chef, Berkeley remporta sans peine quelques succès sur les bandes commandées par les officiers de Bacon. D’habiles négociations firent le reste, et en janvier 1677 Berkeley était redevenu maitre absolu. Il usa cruellement de la victoire. Vingt-trois pendaisons ne suffisaient pas encore à sa vengeance, si l'Assenu 6e n'avait

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par le roi pour examiner l'état des choses en Virginie n'approuvèrent pas la conduite du gouverneur et celui-ci s'embarqua pour l'Angleterre, voulant se justifier. Il fut froidement reçu à la cour, tomba malade de chagrin et mourut (juillet 1677), « Ce vieux fou, dit Charles IE, a pendu plus d'hommes dans ce pays désert, que je n’en ai fait pendre en Angleterre pour le meurtre de mon père. »

La guerre contre les Indiens s'était arrêtée d'elle-même. Le plan de Berkeley fut repris et des forts furent construits sur le James, l'York, le Rappahannok et le Potomac. Un acte de l'Assemblée décida que tous les Indiens pris seraient faits esclaves.

Dans cet effort qui aboutit à un échec si complet, le peuple de la Virginie avait épuisé toute son énergie politique, Il tomba pour un demi-siècle dans une sorle de torpeur, Bacon, brave, jeune, ardent, avait toutes les chances favorables contre le vieux gentilhomme, devenu tyrannique avec l'âge et qui n'avait rien conservé de son ancienne popularité, Les sympathies d’une population aigrie par de nombreuses souffrances étaient pour Bacon. Mais cette population n'avait ni cohésion, ni but précis, Dans cel essai de révolution elle ne sut que suivre le chef qui avait surgi: le chef disparu, elle se trouva incapable de se conduire ou de

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résister. Tout rentra aussitôt dans l’ordre. L'aristocratie, destinée un jour à gouverner le pays, cette aristocratie si vigoureuse, si politique, si pleine de talents, de lumières et d'énergie libérale un siècle plus tard, était encore en voie de formation, s'organisait à peine, incapable de pressentir, de contrôler, de mener à la vicloire un mouvement populaire. La répression de l'insurrection de Bacon arrèta pour plus de soixante ans le développement politique de la colonie. Elle marque la fin de la seconde période de l'histoire de la Virginie.

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