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Une certaine incohérence dans les actes des magistrats trahissait l'anxiété de leurs esprits. D'un côté, ils forçaient un des leurs, le missionnaire Eliot, à rétracter les doctrines anti-monarchistes d'un livre qu'il avait publié sous le titre de « République Chrétienne ». De l'autre, ils crurent convenable de rédiger une déclaration explicite des droits dont les colons se lenaient pour investis en vertu de leur charte, droit de fixer eux-mèmes les conditions d'admission des nouveaux freemen, d'élire leur propre gouverneur et tous les fonctionnaires publics, magistrats et représentants, d'exercer par l'intermédiaire de ces élus la plénitude de l'autorité législative, exécutive et judiciaire, droit de se défendre par la force des armes contre toute oppression, de rejeter toute taxe qui leur semblerait préjudiciable à la colonie. C'était l'indépendance à peu près absolue, en réalité le régime sous lequel avait jusque-là vécu la Nouvelle-Angleterre.
Ce n’est qu'après ces longues et minutieuses précautions que le gouvernement colonial se décida à proclamer solennellement à Boston le roi Charles IT depuis plus d’un an remonté sur le trône. Encore fut-il interdit de boire à cette occasion à la santé du roi. On accomplissait une indispensable formalité; mais les magistrats n’estimaient point qu'il v eût lieu à réjouissance. Deux délégués, Bradstreet et Morton , furent envoyés à Londres pour prendre connaissance de l'état des affaires et présenter un rapport à la Cour générale. La situation parut grave à ces délégués et l'était en effet. Tout était déjà profondément changé en Angleterre (1662). L'acte d'uniformité avait rétabli la liturgie et les cérémonies de l'Église épiscopale; le Covenant était supprimé: deux mille membres du clergé, ne voulant pas renoncer au presbytérianisme, étaient chassés de leurs cures. Des amis des colons, anciens chefs des Indépendants, avaient été exécutés, entre autres ugues Peters et Henri Vane. Bradstreet et Morton ne furent cependant pas mal accueillis à la cour, et le lon de la réponse royale qu'ils rapportèrent en Amérique était conciliant. Le roi consentait à confirmer la charte et promettait l'oubli de loutes les
1. John Morton fut le successeur de 4 Cotton dans l'église de Boston, et aussi
son biographe : Life and Death of that deservedly famous man of God, M, John Cotton; Boston, 1657,
offenses passées. Mais il demandait en retour le rappel de toutes les lois contraires à l'exercice de sa propre autorité, un serment d'allégeance à sa personne royale, l'administration de la justice en son nom, la liberté complète pour l'Église d'Angleterre dans la colonie, le droit de suffrage et l’éligibilité aux offices attachés non plus à la qualité de membre de l'Église, mais à des conditions déterminées de fortune. Il fallait prendre parti pour ou contre ces demandes, qui n'avaient rien de déraisonnable, mais qui tendaient à la suppression effective du gouvernement indépendant du Massachusetts. Le roi revendiquait en outre le privilège d'opposer son veto aux lois votées par les colons et de reviser les jugements de leurs tribunaux.
Pendant qu'à Boston on délibérait sur les demandes du roi, celui-ci était assailli de plaintes à Londres contre le gouvernement puritain. C'était un concert d’accusations. Gorges et Mason, petits-fils des anciens propriétaires du Maine et du New-Hampshire, réclamaient leurs provinces dont ils avaient été dépouillés, Gorton invoquait la protection de la mère patrie contre l'oppression des magistrats bostoniens. Des baptistes, des quakers exigeaient devant les tribunaux de Londres des indemnités pécuniaires pour la persécution subie, pour la saisie de leurs biens ou pour arrestation arbitraire. Mème des chefs des tribus indiennes suppliaient le Parlement et le roi de les protéger contre une autorité tracassière et tyrannique. Charles II ordonna l'envoi en Amérique d'une commission chargée d'une enquête sur toutes ces plaintes. Une vive alarme se répandit à cette nouvelle dans le Massachusetts. L'apparition d’une comète mit le comble à l'inquiétude, Un jeûne public fut ordonné. La charte fut confiée à la garde d'un comité de la Cour générale,
Deux chartes très libérales.
Le Connecticut et Rhode-Island avaient été plus prompts que la colonie de la Baie à reconnaitre l'autorité de Charles LE, Winthrop et Clarke, gouverneurs de l'une et de l'autre colonie, s'étaient immédiatement embarqués pour l'Angleterre, afin de demander des chartes au nouveau roi, Winthrop, fils du gouverneur du Mas:
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sachusetts, était un savant distingué ‘; homme de goût, esprit large et éclairé, il se fit rapidement de nombreux amis, et lord Say le poussa à la cour. Il eut peu de peine à obtenir de Charles IL une charte délimitant les frontières du Connecticut au nord, à l'est et au sud, et lui donnant pour limite à l’ouest l'océan Pacilique. New-Haven était absorbé dans la nouvelle colonie. En 1663, Clarke, grâce à l'amitié du ministre chancelier, comte de Clarendon, obtint également une charte pour les plantations de Rhode-Island et de Providence. Les deux documents accordaient aux hommes libres du Connecticut et de Rhode-Island le droit de s'adjoindre comme ils l’entendraient de nouveaux associés, et de choisir annuellement leur gouverneur, leurs magistrats, leurs représentants. Le roi ne se réservait ni juridiction d'appel, ni droit de veto sur la législation. La seule restriction, plus apparente que réelle, à cette indépendance était que les lois coloniales devaient être aussi conformes que possible à celles d'Angleterre. Le self-government était si bien assuré par leurs nouvelles chartes aux deux établissements qu'elles continuèrent à servir de fondement à leurs institutions, longtemps après qu'ils furent devenus des États indépendants.
Comment Charles IL avait-il été amené à concéder des chartes aussi libérales, réservant si peu de droits à la couronne? Il y faut voir d'abord l'influence du comte de Clarendon. Les deux colonies en outre étaient très faibles, On était disposé à Londres à les dégager d'une trop étroite solidarité avec les destinées du Massachusetts que la métropole surveillait avec une attention jalouse. De là une différence si marquée de traitement à l'égard des diverses colonies de la Nouvelle-Angleterre. Winthrop revenu en Amérique en 1664 réussit à concilier les habitants de New- Haven à l'arrangement qui les absorbait dans la population du Connecticut. Il fut élu gouverneur et réélu douze années de suite (1664 à 1676). William Leet, le dernier magistrat suprème de New-Hlaven, fut élu sous-gouverneur de la colonie consolidée et succéda à John Winthrop en 1676. La province ainsi constituée contenait dix-neuf townships, répartis dans quatre comtés. On
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établit un tribunal supérieur et des cours ordinaires. Le système théocratique de New-Haven disparut devant les lois du Connecticut qui accordaient le droit de suffrage à tout homme libre ayant une propriété valant vingt livres sterling. Les églises et les ministres conservèrent toutefois une grande influence et furent, comme auparavant, soutenus par des taxes levées sur toute la population. Les réunions civiles eurent lieu encore longtemps dans la maison du culte, en présence et presque sous le contrôle des ministres.
Le Connecticut jouit dès lors d’une longue période de tranquillité et d’un gouvernement populaire dans le sens absolu du mot. Une race vigoureuse se multiplia le long des rivières. Pendant toui un siècle la population doubla tous les vingt ans malgré une émigration considérable. L'agriculture resta la principale occupation des habitants. L'égalité des conditions était à peu près complète. Ceux-là étaient réputés riches dont la maison était un peu plus grande ou le grenier un peu plus plein que les maisons ou les greniers des voisins. Les mœurs restèrent très simples, avec un goût persistant pour les discussions théologiques. Il y eut de bonne heure des écoles publiques; mais en 1700 seulement sera fondé à Saybrook le collège de Yale. Pendant le siècle qui suit la restauration, le Connecticut n'a pour ainsi dire pas d'histoire, ou mieux, son histoire se fond dans celle du Massachusetts qui devient celle de toute la Nouvelle-Angleterre,
Il en est de même de la colonie de Rhode-Island que Charles Il tenait en grande estime. C'était une seconde rivale pour le Massachusetts et on lui accorda toutes les libertés que Roger Wil: liams et Clarke avaient successivement demandées en son nom. Le charte de 1663 réunissait en une seule colonie les établissements de Providence et d’Aquiday sous le nom de Rhode-lsland. Elle confiait l'autorité exécutive à un gouverneur et à dix assistants nommés par la population. Celle-ci élisait également des représentants composant l'Assemblée investie du pouvoir législatif. Une clause spéciale stipulait la liberté religieuse : « Nulle personne dans la colonie ne sera molestée, punie, inquiétée, interrogée pour divergence d'opinion en matière de croyance, » Dans le plus ancien recueil imprimé des lois de Rhode-Island,
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on trouve à cette rèpie générale une exception dirigée contre les catholiques. Elle n'eut qu'une portée toute théorique, aucun catholique n'étant venu habiter le Rhode-Island. Mais lorsque les Français arrivèrent à Newport, pendant la guerre de l’indépendance, en alliés des Américains, la clause malencontreuse dut être aussitôt abrogée.
La population de l'ile fertile dont Newport est la ville principale, accueillit avec joie la constitution si désirée. C'était l'indépendance désormais assurée; on n'avait plus rien à redouter de l'ambition du Massachusetts, Cette charte constituait un système politique si bien approprié au caractère des colons naguère fort turbulents de Rhode-Island, qu'elle a survécu, comme celle du Connecticut, à la période révolutionnaire. Les colons partagèrent leur gratitude entre Charles If, Clarendon et Clarke, cet agent dévoué qui pendant douze années avait été, à Londres, l'avocat, le défenseur de la colonie, et qui, à sa mort, légua à celle-ci tous ses biens pour le soulagement des pauvres et pour l'éducation de la jeunesse.
La commission royale d'enquête à Boston. Prospérité commerciale du Massachusetts. Population de la Nouvelle-Angleterre.
Lorsque les commissaires de Charles IE arrivèrent à Boston après avoir laissé l'un d'eux, Nichols, comme gouverneur de la province de New-York (jusque-là New-Amsterdam), récemment acquise des Hollandais, ils trouvèrent la Cour générale peu disposée à faciliter leur mission, et la mésintelligence ne tarda pas à prendre un caractère aigu. Au grand déplaisir de la population, ils firent célébrer pour la première fois dans la ville puritaine un service religieux selon le rite de l'Église d'Angleterre. Ils se montrèrent hautains, et les magistrats de leur côté ne firent aucune concession. Après de longues et vaines négociations, les commissaires proposèrent de tenir une audience solennelle pour entendre les plaintes dirigées contre la colonie. La Cour générale par une proclamation publique fit savoir qu'elle s'opposait à cette procédure en tant que contraire à la charte et empiétant sur la juridic-
tion exclusive de l'Assemblée dans les limites de la colonie. Les commissaires se décidèrent alors à quitter Boston, visitèrent successivement Plymouth, Rhode-Island, New-Hampshire et le Maine, et rentrèrent en Angleterre en 1666.
Sur leur rapport défavorable , le Conseil privé adressa aux magistrats de Boston une lettre au nom du roi, leur enjoignant d'envoyer cinq délégués à Londres pour expliquer leur refus de se soumettre à l'autorité des commissaires. Après un débat approfondi, la Cour générale résolut de désobéir à l’ordre royal et se contenta de présenter à Charles IT quelques excuses accompagnées de l'offre plus substantielle de provisions pour la flotte anglaise des Indes Occidentales. Ce refus d’obéissance n'avait pas été adopté sans une vive opposition du parti modéré. Mais les circonstances favorisaient l’oligarchie théocratique de Boston. La guerre avec les Pays-Bas absorbait l'attention en Angleterre. Une flotte hollandaise venait d'entrer dans la Tamise, et menaçait Londres déjà ravagée par la peste ct l'incendie (1667). Le gouvernement anglais ne pouvait plus s'occuper avec suite des colonies. L'obstination des Bostoniens passa inaperçue et impunie.
La Nouvelle-Angleterre commençait à s'enrichir par le commerce. Les navires du Massachusetts et de Rhode-Island fournissaient de marchandises européennes les colonies du sud (Maryland, Virginie et Caroline), les Barbades et Antigua dans la mer des Antilles, embarquaient en retour du tabac, du sucre, du rhum, qu'ils allaient vendre avec le poisson séché et le bois de charpente de la Nouvelle-Angleterre en Espagne, en Italie et même en Hollande, violant ouvertement la loi de navigation votée par le Long Parlement en 1651, et remise en vigueur au début de la Restauration avec des clauses additionnelles. Le Parlement avait voulu assurer aux marchands anglais le monopole du commerce colopial : les « articles énumérés », produits de la Virginie et des plantations du mème groupe, ne devaient ètre transportés qu'en Angleterre ou dans une possession britannique. Quant aux articles qui auraient pu faire concurrence sur les marchés de la métropole à des produits similaires de la Grande-Bretagne, les Américains pouvaient en trafiquer dans tout port étranger situé au sud du cap Finistère. C'est en 1663 que fut édictée par surcroit cetle
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LA LUTTE POUR LA CHARTE. 213 stipulation que toute importation de marchandises européennes dans les colonies était interdite, sauf par des vaisseaux anglais appartenant à des armateurs de la métropole. Les premières clauses visaient surtout les colonies méridionales, aucun des « articles énumérés » n'étant produit dans la Nouvelle-Angleterre ; mais la dernière affectait directement les intérêts des armateurs ainéricains du nord. Il est vrai qu'elle resta longtemps non appliquée. En 1672 une autre loi de la métropole décida, pour la perception des droits de sortie des produits coloniaux, l'établissement de douanes dans les ports d'embarquement, placées sous la surveillance de commissaires anglais.
Telle fut l’origine des douanes royales en Amérique et des taxes commerciales levées dans les plantations par autorité du Parlement et au nom du roi. Trente-neuf acts votés pendant le siècle suivant renforcèrent successivement ce système de monopole commercial adopté par l'Angleterre après la restauration des Stuarts et qu'elle maintint obstinément jusqu'à la Révolution. Les colons en vinrent peu à peu à ne plus pouvoir vendre leurs produits qu'aux négociants anglais et à ne plus pouvoir acheter qu'à eux des marchandises européennes,
On ne prévoyait guère cependant, en 1675, dans la Nouvelle- Angleterre les conséquences que pourrait entrainer une législation aussi restrictive, Il n’y avait encore de douanes royales que dans les colonies du sud. En dépit des lois de navigation le port de Boston était rempli de bâtiments espagnols, hollandais et français; ses propres navires circulaient librement entre les colonies anglaises et l'Europe. La ville comptait déjà 7 000 habitants. Tandis que les discussions religieuses continuaient à alimenter la lutte entre l'esprit ancien et les tendances nouvelles, la richesse créée par le commerce introduisait des habitudes de luxe et d'élégance qui excitaient l'indignation des puritains de la vieille école, Les colonies du nord-est comptaient en 1675 environ 60 000 habilants ! : Plymouth 7 000 à 8000, le Connecticut 14 000, le Massachusetts 22000, le Maine, New-Hampshire, Rhode-Island, chacun
1. Cest le chiffre que donne Hildreth, D'autres historiens en présentent de plus élevés, Il n'existe sur le montant de la population dans !es colonies avant 1390 que des données conjecturales.
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de 4 000 à 5 000. Les villages étaient disséminés le long des côtes
depuis Pemaquid à l’est jusqu'à New-Haven à l'ouest, et, sur les
rives du bas Connecticut, depuis l'embouchure jusqu'aux riches plaines de Deerfield et de Northfeld. Haverhill sur le Merrimac reliait les établissements du Massachusetts et ceux du New- Hampshire. Entre les villages du Connecticut et ceux de la baie de Massachusetts, Lancaster et Brookfield étaient deux postes avancés, le premier à 65 kilomètres à l’ouest de Boston, le second à 50 à l’est de la rivière Connecticut. Un désert les séparait.
Les Indiens du nord-est. Guerre de Philippe (1675-1676).
Le nombre des Indiens dans toute la Nouvelle-Angleterre ne dépassait plus 30 000, dont 5000 environ dans le Maine, 3 000 dans le New-Hampshire, 8000 dans le Massachusetts et Plymouth, 14000 dans le Connecticut et Rhode-Island. Des efforts sérieux avaient été vainement tentés pour convertir et civiliser les indigènes. Durant la période de paix qui s'était écoulée depuis la guerre des Pequods, plusieurs ministres s'étaient voués à cette tâche. Le plus célèbre est John Eliot qui, depuis son arrivée à Boston en 1631, ne cessa pendant soixante années de consacrer tous ses instants à ses chers Indiens qu’il croyait originaires des tribus perdues d'Israël. Il fonda pour eux en 1650 un établissement agricole à Natick (20 kilomètres de Boston). Un autre ministre, Thomas Mayhew, en fondait un semblable dans l'ile de Martha's Vineyard. On voyait Eliot errer sans cesse au milieu des wigwams, parlant de Dieu aux indigènes, s’efforçant de les arracher à leurs vices, surtout à l'ivrognerie, apprenant à leurs enfants à lire et à écrire, fournissant aux hommes des pelles, des pioches, aux femmes des rouets, cherchant à assouplir les uns et les autres aux travaux de la ferme et du jardinage. Une société pour la propagation de l'Évangile parmi les Indiens s'était fondée en Angleterre en 1647 à l'instigation et par les efforts d'Edward Winslow, agent du Massachusetts à Londres. Elle envoyait tous les ans 3 000 dollars environ pour subvenir aux frais de la mission d'Eliol. Mais quelques difficultés que rencontrât l'œuvre de celui-ci dans le caractère mème et dans les vices des indigènes, des difficultés plus
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grandes encore provenaient des préjugés régnant chez les colons. Les puritains méprisaient les Peaux-Rouges comme sauvages et les haïssaient comme païens. Ils voyaient en eux les Chananéens de la Bible, désignés par Dieu aux Israélites pour une destruction complète. La mission ne recevait pour ainsi dire aucune aide des colons, et n’était soutenue que par des fonds venant de la métropole. C’est sur ces fonds que furent imprimés les œuvres d’Eliot, une grammaire indienne, un livre des psaumes, puis l'Ancien et le Nouveau Testament traduits dans la langue des Peaux-Rouges. Plusieurs Indiens apprirent à lire et à écrire. L'un d’eux fut reçu bachelier à Cambridge. Quelques villages furent fondés. Mais les indigènes y vivaient isolés, traités par les blancs comme une race distincte et inférieure, exclus, par l'opinion et par la loi, de toutes relations avec les Européens. Est-il étonnant qu'en dépit du zèle d'Eliot cette tentative de civiliser et de christianiser les Indiens ait si misérablement échoué?
Il n’y eut jamais d’Indiens convertis (praying Indians) que sur la côte, près du cap Cod, dans l’île Martha’s Vineyard, à Nantucket, et dans sept pauvres hameaux autour de Boston. Les Narragansetts, les Wampanoags et les autres tribus voisines gardèrent leurs habitudes sauvages et leurs vieilles croyances. Les colons se vantaient de n'enlever aux Indiens aucune terre sans acquérir d'eux le titre de propriété, mais le prix en était le plus souvent dérisoire. Un vêtement ou quelques haches payaient tout un canton. Les chefs avec lesquels ces achats étaient traités avaient-ils le droit d’aliéner les terres de leur tribu et comprenaient-ils bien les conventions que l’on passait avec eux? Entourés d'ennemis détestés, perdant peu à peu leurs champs et leurs terrains de chasse, repoussés dans d'étroites péninsules le long des côtes, appelés fréquemment à Boston ou à Plymouth pour répondre à une accusation ou expliquer leurs desseins, ils songeaient en soupirant à « l’ancienne indépendance dans l'immensité des forèts ».
Après la mort de Massasoit, ce chef indigène qui avait souhaité la bienvenue aux pèlerins de Plymouth et qui plus tard offrait l'asile de son wigwam au fondateur de Providence, Philippe, son fils ou son neveu, le roi Philippe de Mount Hope, comme l’appe-
laient les contemporains, devint chef des Pokanokets ou Wampanoags. Les autorités de Plymouth le tenaient en suspicion. On l'avait forcé de livrer ses armes à feu. Accusé de violer certains engagements, il fut condamné à payer une forte amende. Trois de ses gucrriers furent pendus pour avoir tué un Indien converti qui avait accusé Philippe d'ourdir un complot contre les Anglais. Pour se venger, celui-ci se jeta sur le village de Swansey (frontière occidentale de Plymouth) et les colons se trouvèrent soudainement engagés dans une guerre qui devait à la fois les conduire euxmêmes bien près de la ruine et aboutir, à l’anéantissement de plusieurs tribus indiennes. « Je ne trouve aucune trace, dit Bancraft, d'une conspiration délibérée entre toutes les tribus. Un accident détermina la guerre. Un grand nombre d’Indiens hésitèrent même longtemps à se tourner contre les Anglzis. » Philippe et ses guerriers furent traqués dès le début des hostilités dans un marais, près de Mount Hope ‘, par des volontaires de Boston et de Plymouth. Mais il put s'échapper et trouva un refuge chez les Nipmucks, tribu de l'intérieur du Massachusetts. Aussitôt, de tous les côtés, des Indiens se levèrent. Ceux de la rivière Connecticut attaquèrent et brülèrent les établissements isolés, comme Brookfield et Northfield. C'était une guerre d'embuscades et de surprises. Jamais les Angiais ne rencontraient l'ennemi en rase campagne; on ne pouvait le voir, mais on entendait à chaque détour du sentier le sifflement de ses balles *?. Presque tous les villages de la frontière furent saccagés. Pendant une année la Nouvelle-Angleterre fut tenue dans un perpétuel état de terreur. Le bourg de Hadley fut sauvé par l’intrépidité de Goffe le |: régicide qui, sortant de la retraite où il se tenait caché, rallia les 4 habitants épouvantés et chassa les Indiens. Par contre, le capitaine Lathrop, envoyé de l’est au secours des villages du fleuve et ‘1 escortant avec quatre-vingts hommes un convoi de blé, fut surpris près du pic Sugar Loaf et périt avec tous ses compagnons. Le petit cours d'eau qui serpente au pied du pic s'appelle depuis ce temps the Bloody Brook (ruisseau sanglant). Deerfield et Spring-
1. Presqu’ile de Bristol, à l’est de la baie de Narragansett, ji | 2. Les Indiens étaient maintenant pourvus d’armes à feu, ce qui les rendait de 14 ! bien plus redoutables ennemis que n'avaient pu être les Pequods,
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field furent livrées aux flammes. Au nord les Indiens du Merrimac attaquaient les villages voisins. Partout les colons abandonnaient leurs fermes, cherchant un refuge à Boston. La colère des blancs se tourna contre les Indiens convertis; ceux-ci, soupçonnés de se réjouir des succès de leurs frères, furent chassés de leurs établissements ct parqués dans des iles étroites au milieu des ports de Boston et de Plymouth.
La superstition se donnait pleine carrière. Des habitants déclaraient avoir vu des arcs indiens dans le ciel et des chevelures scalpées dans la lune. Ils entendaient d’invisibles cavaliers passer au galop dans les airs, et les hurlements des loups présageaient des calamités sans fin. La Cour générale du Massachusetts déclara que c'était en punition de leurs péchés que le ciel envoyait de tels maux aux colons. Les magistrats eurent avec les « anciens » de longues consultations sur ces péchés. IL fut décidé que les plus graves étaient : la négligence apportée par les churchmen (membres de l'église) à l'éducation des enfants, les parures coquettes des femmes, l'habitude prise par les jeunes gens de porter des cheveux longs et bouclés, la tolérance envers les quakers, la tendance à abréger la durée du service religieux. Chacun de ces péchés fut l’objet d'une pénalité sévère. Heureusement les autorités coloniales prirent des mesures plus efficaces. Les Narraganselts ne s'étaient pas encore déclarés, mais on les soupçonnait de vouloir se joindre à Philippe le printemps suivant. On résolut de les prévenir. Six compagnies du Massachusetts, deux de Plymouth et cinq du Connecticut, en tout un millier d'hommes commandés px Josiah Winslow, fils de l’ancien gouverneur de Plymouth, pénétrèrent dans leur pays et après une lutte acharnée s’emparèrent de leur principale forteresse. On mit le feu à six cents wigwams et toutes les horreurs du massacre des Pequods furent renouvelées. Les pertes des colons étaient sérieuses; six capitaines et deux cent trente hommes tués ou blessés, tel fut le prix de cette victoire décisive, the swamp fight. Le peu qui restait de la tribu alla grossir les bandes de Philippe. A trente-deux kilomètres de Boston le bourg de Medfeld fut attaqué furieusement et à moitié incendié, malgré ses trois cents défenseurs. Dans Rhode-lsland les villes de Warwick et de Providence furent en partie détruites par
les flammes. Dans la colonie de Plymouth, pas un village n'était intact. Mais les Indiens étaient épuisés; ils n'avaient plus ni munitions, ni provisions. Quelques colonnes volantes réussirent à dégager en juin 1676 le territoire des deux colonies; la plupart des Indiens, chassés du pays, allèrent chercher un refuge chez les Mohawks ou au Canada. Philippe, abandonné des tribus du Connecticut qui faisaient leur soumission, revint dans son pays, près de Mount Hope, comme le gibier revient au gite pour mourir. Le capitaine Church, le héros de cette guerre, le suivit de près, surprit son camp, tua plus de cent de ses guerriers et s'empara de sa femme et de son fils, un tout jeune enfant, qui fut expédié aux îles Bermudes pour y être vendu comme esclave. Attaqué enfin dans le marais où il se tenait caché, il fut tué d'un coup de feu par un indigène allié des Anglais. La rage des colons ne put s’apaiser de quelque temps; la vengeance fut féroce. Les Indiens furent traqués partout comme des bêtes fauves; un grand nombre furent réduits en esclavage pour dix années; des chefs furent exécutés à Boston et à Plymouth ‘. Les tribus des Narragansetts et des Wampanoags, comme autrefois celle des Pequods, étaient
exterminées.
1. Les colons n'avaient reçu d’autre aide du dehors qu’un don de 500 livres sterling envoyé par l'Irlande pour les victimes de la guerre.
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