CHAPITRE XVI
Annulation de la charte du Massachusetts (1684). Andros, gouverneur royal de la Nouvelle-Angleterre. — La nouvelle charte (1692). — Les exécutions pour sorcellerie (1688-1693).
Annulation de la charte du Massachusetts (1684). Andros, gouverneur royal de la Nouvelle-Angleterre.
La Nouvelle-Angleterre sortait à peine de cette lutte désespérée pour l'existence, lorsqu'elle eut à faire face à un nouvel orage qui se préparait dans la métropole contre son indépendance. Les marchands anglais ne cessaient de protester contre les violations commises par les colonies contre les acts de navigation; les héritiers de Gorges et de Mason voulaient rentrer en possession des territoires du Maine et du New-Hampshire; le Conseil privé entendait rendre effective l'autorité royale sur les plantations d'Amérique.
La Cour générale du Massachusetts se hâta d'acheter au prix de 6 000 dollars les droits de Gorges sur la partie du Maine comprise
entre le Piscatn et le Kennebec. Le littoral, depuis le Kennebec jusqu'au Pe: 50, appartenait déjà au duc d'York, frère du roi. Du Penobseo la rivière Saint-Croix, tout le pays était sous la
domination d'un Francais, le baron Saint-Castin, dont l'autorité était acceptée par les tribus indiennes du nord-est, auxquelles il fournissait des armes et des munitions. La colonie de Massachusetts dut se résigner à perdre sa juridiction sur le New-Hampshire, qui fut érigé en province royale (1679). L'Assemblée se trouva en
même temps aux prises avec un émissaire du Conseil privé, Randolph, qui ne fit pas moins de huit voyages en neuf ans de Londres à Boston. Messager de mauvaises nouvelles, il apportait chaque fois des ordres plus pressants de Charles IL. Il fallait que les lois de navigation fussent rigoureusement appliquées. Les magistrats devaient prèter un serment d’allégeance. Le roi se plaignait qu'on eût donné asile à des régicides, qu'on persécutât les quakers, que les lois coloniales ne fussent pas rendues en son nom. Toutes les sectes devaient être tolérées, sauf le papisme. Le Maine devait être cédé à l'Angleterre au prix d'achat. Le droit de suffrage ne devait plus appartenir exclusivement aux membres d'une église. Il fallait envoyer des agents en Angleterre chargés d'apporter au roi toutes les concessions demandées.
Les magistrats, résolus à n'abandonner ni les libertés populaires ni le système théocratique, éludèrent la plupart des demandes, et cédèrent sur quelques points secondaires, envoyant au roi des adresses respectueuses, même des présents. Quand Randolph, à son deuxième ou (lroisième voyage, se présenta avec une commission royale de directeur des douanes qu'il était chargé d'établir à Boston, le mécontentement devint plus vif. L'avis de sa nomination, affiché sur la place du marché, fut arraché par l'ordre des magistrats. Randolph essaya de saisir quelques navires pour violation des règlements relatifs au commerce. Assailli aussitôt de procès en dommages-intérèts, il se hâta de quitter la place, mais il revint bientôt (1682) avec une lettre du roi sommant les magistrats de consentir à une revision de la charte.
L'heure critique avait sonné; résister plus longtemps était dangereux. De grands changements s'étaient produits en Angleterre : après une lutte longue et acharnée qui avait depuis 1666 absorbé l'attention du roi et de ses conseillers, le parti de la cour, les tories, les défenseurs de la haute Église, du droit divin et du pouvoir absolu, triomphaient. Les cités anglaises rendaient leurs chartes au roi, Londres, qui tenait encore, allait perdre la sienne par jugement. Charles IT promettait, si la patente du Massachusetts était “endue de bonne grâce, qu'il n'y serait introduit que peu de modifications. Deux agents, partisans de la conciliation, Stoughton et Dudley, furent envoyés à Londres, autorisés à céder le Maine à la
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couronne et à souscrire à tous les sacrifices « compatibles avec les fins pour lesquelles les pères des colons actuels étaient allés s'établir en Amérique ». Les agents débutèrent par une offre directe de deux mille guinées destinée à amadouer le roi, démarche maladroitement faite, qui prèta fort à rire à la cour, si accoutumé que l'on y fût à ces sortes de tralic. Les pouvoirs des agents du Massachusetts furent trouvés insuffisants ; Randolph, l'infatigable ennemi des Bostoniens, traversa encore une fois l'Océan pour les aviser qu'un mandat de quo warranto était lancé contre la colonie, que la charte pouvait être considérée comme perdue si elle n’était sur l'heure spontanément rendue. On apprenait en mème temps à Boston l'exécution de Russel et de Sidney et la défaite définilive du parti populaire. Le gouverneur et les assistants, convaincus de l'inutilité d'une plus longue résistance, opinèrent pour une prompte soumission. Un avis contraire prévalut dans la Chambre des délégués où régnait un attachement obstiné à l'indépendance. Il n'y avait point de conciliation possible entre la religion du peuple de la Nouvelle-Angleterre et le bon plaisir du roi. Les changements projetés étaient destructifs de la charte. Mieux valait courir les chances d'un procès et gagner au moins du temps. Le Massachusetts en 1638 ne s'était pas soumis à la menace d'un mandat de quo warranto. En 166% la colonie avait refusé d'obéir aux commissaires du roi. Les saints ministres, après toute une journée de prières, déconseillaient la soumission : « Si Cotton, Hooker, Davenport vivaient encore, ils diraient : ne commettez pas le péché d'abandonner l'héritage de vos pères. » Le débat dura quinze jours; les délégués votèrent définitivement pour la résistance, Le procès suivit done son cours en Angleterre, et en novembre 1684 un jugement, rendu par défaut, prononça l'annulation de la charte.
« Ainsi tomba celte patente que la flotte de Winthrop avait apportée aux rivages de la Nouvelle-Angleterre, qui avait été prolégée avec une anxieuse sollicitude à travers tant de vicissitudes et sur laquelle reposait tout l'édifice des libertés populaires ". » L'indépendance du Massachusetts avait duré cinquante-cinq ans.
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Malgré la suppression de la charte, rien ne fut changé d’abord dans la marche du gouvernement; mais Charles IT étant mort (1685), son successeur fit aussitôt acte d'autorité à l'égard du Massachusetts. Il envoya comme gouverneur, avec le titre de président, Joseph Dudley, ex-agent de la colonie à Londres, un des chefs du parti modéré, du groupe nouveau des « amis de la prérogative royale ». Jacques IT comptait se servir de ses talents et de l'influence qu'il devait exercer sur ses concitoyens pour leur faire accepter la perte du privilège dont ils avaient joui jusqu'alors de choisir eux-mèmes leur gouverneur. Dudley chercha en effet à se faire pardonner sa désertion et s’efforça de tourner l'attention des colons du côté des intérêts matériels. Il ne réussit à contenter ni ses concitoyens ni la couronne. Au bout de sept mois (déc. 1686) il fut remplacé par Andros, nommé gouverneur général de la nouvelle-Angleterre. Plymouth n'avait pas de charte. Le Connecticut et Rhode-Island s'étaient rendus à merci, ne demandant pour toute faveur qu'à être réunis au Massachusetts plutôt qu'à la province de New-York. Andros arriva avec deux compagnies de soldats, les premières troupes anglaises qui eussent jamais tenu garnison dans le pays. Andros avait plein pouvoir pour composer à son choix un conseil qui aurait le pouvoir législatif, Il avait ordre de ne laisser aucune presse s'élablir dans les colonies. Il fit célébrer (1687) dans un temple puritain un service religieux selon le rite de l'Église anglicane, et proclamer au nom du roi la « Déclaration d'indulgence » en vertu de laquelle, pour la première fois, les quakers, les baptistes, les épiscopaliens, purent jouir de la tolérance dans le Massachusetts. La même année, il se rendit dans le Connecticut pour se faire remettre la charte de cette colonie. Le document fut apporté sur la table de la Cour; un vif débat fut engagé et poursuivi jusque dans la nuit. Tout à coup les lumitres furent éteintes; à la faveur de l'obscurité le précieux parchemin disparut, enlevé par une main sûre. Andros déclara la charte annulée et, au bas du procès-verbal de la dernière réunion de la Cour générale, écrivit de sa main le mot : F'inis.
Andros, naturellement fort impopulaire déjà, se rendit en outre odieux par l'établissement de plusieurs taxes arbitraires et vexatoires, Aussi la nouvelle du débarquement de Guillaume d'Orange
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en Angleterre provoqua-t-elle une insurrection à Boston. La foule s'empara du commandant de la frégate anglaise en station dans le port et du shériff qui cherchait à disperser l’attroupement. On élut Bradstreet gouverneur; les anciens magistrats furent rétablis dans leurs fonctions, Andros jeté en prison avec Dudley, Randolph et les principaux partisans de la « prérogative ». Sur l'exemple du Massachusetts, Plymouth, Rhode-Island et le Connecticut rétablirent leurs anciennes formes de gouvernement. Dans les quatre colonies, Guillaume et Marie furent proclamés rois d'Angleterre. Le Conseil privé du nouveau monarque confirm: simplement les chartes du Connecticut et de Rhode-Island. Le Massachusetts dut se contenter d’en recevoir une nouvelle, bien différente de l’ancienne et qui ne rendait pas l'indépendance.
La nouvelle charte (1692).
A bien des points de vue, la révolution de 1688 ne fut point pour les colonies un bienfait sans mélange. Elle allait, dans un avenir rapproché, faire subir aux Américains les vexations de la tyrannie mercantile et parlementaire dont quelques colonies avaient eu déjà un avant-goût. L'interdiction d'imprimer, édictée par les Stuarts, fut maintenue. Des hommes d'État whigs, comme Somers, Locke et le chief justice Holt, reconnaissaient comme légitime dans les colonies une extension de la prérogative royale qu'ils n'admellaient pas dans la métropole. Chalmers constate avec étonnement que le plus respectable cabinet qu'ait eu Guillaume IIT, composé de Somers, Pembroke, Shrewsbury, Bridgewater, Romney, Godolphin et sir William Trumbull, refusa aux habitants de la Nouvelle-Angleterre le privilège de l'habeas corpus « parce qu'il n'avait jamais été conféré aux colons par aucun roi d'Angleterre »,
Sie William Phipps, qui avait commandé récemment une expédition infructueuse contre Québec !, revint à Boston (1692) avec
1, Voir chap, xix, Phipps était l'un des vingt-six enfants d'un colon de Pemaquid, 1 avait été berger, charpentier, matelot, puis patron de navire, IL s'était associé avec quelques gentilshommes anglais dans une entreprise ayant pour
le titre de gouverneur et apporta la nouvelle charte du Massachusetts. Plymouth et le Maine étaient définitivement annexés à l'ancienne colonie de la Baie‘. La nomination du gouverneur était réservée à la couronne. Le gouverneur avait le droit de convoquer, d'ajourner, de dissoudre la Cour générale et d’opposer son veto à tous les actes de cette assemblée. Celle-ci se composait de deux Chambres, le conseil et la Chambre des représentants. Les conseillers, nommés la première année par la couronne, seraient ensuite, au nombre de vingt-huit, élus tous les ans par un vote combiné de la Chambre et du conseil précédent, le gouverneur pouvant récuser treize des élus. Le consentement du conseil était indispensable pour toutes les nominations aux fonctions publiques. Les membres de la Chambre des représentants étaient élus chaque année par le peuple. Le pouvoir judiciaire avait été précédemment exercé par la Cour générale ou par le conseil des assistants. La charte nouvelle le transférait à une cour supérieure, des jugements de laquelle on pouvait appeler au roi en conseil. Le gouverneur nommait les juges de mème que les officiers de la milice. La théocratie perdit presque tout son pouvoir légal; la tolérance fut établie pour toutes les sectes sauf pour les papistes, Le droit de suffrage, autrefois possédé exclusivement par les membres de l'Église, était assuré à tous les habitants jouissant d'un revenu annuel foncier de 9 doll. 66 ou d'une propriété personnelle de 133 doll, Le système ecclésiastique n'en conserva pas moins sur l'esprit populaire une action très forte. Si le Massachusetts perdait l'indépendance de fait, la charte de 1692 lui assurait au moins un commencement de liberté religieuse et l'extension des droits politiques à tous ses citoyens.
objet le sauvetage de grosses sommes d'or englouties jadis avec un navire espagnol sur la côte de Saint-Domingue. Chose étrange, l'affaire réussit, Phipps y gagna une belle fortune et le titre de chevalier que lui conféra Jacques IT,
1. Le New-Hampshire restait une provinee royale distincte avec son gouverneur particulier,
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