Madison Pnpers
s'il aurait assez de troupes en bon état pour figurer à côté de l'armée française, et cependant nous envoyions un petit nombre de soldats en Amérique. Notre corps d'armée était de six mille hommes. Washington pouvait en avoir seize à dix-sept mille mal armés.
Ce qui ajoutait à la difficulté de la situation, c'est qu'avec une galanterie toute française le roi Louis XVI avait décidé que cette armée serait considérée comme auxiliaire, céderait la droite aux troupes américaines, et serait sous les ordres de Washington. Elle était commandée par le général de Rochambeau. Les officiers en étaient des hommes de la plus haute noblesse : les Ségur, les Noailles, les Chastellux, lesLauzun qui se trouvaient en présence de soldats vêtus deblouses de chasse, armés de fusils en mauvais état. 11 fallut toute l'affabilité de nos officiers pour ne pas faire sentir aux Américains leur misère. Quant à Washington, son rôle était celui de Caleb dans le roman de Walter Scott; il lui fallait faire croire à une armée qui n'existait pas. Mais quand nos officiers virent les Américains au feu, ils conçurent pour eux une grande estime.
La faute de cette situation déplorable était l'absence de gouvernement.
Ce fut à ce moment, le 1er janvier 1781, qu'en Pensylvanie deux régiments se révoltèrent, et parlèrent d'aller demander au congrès leur licenciement ou la solde qu'on ne leur payait pas. Washington fut obligé de recourir aux prières; ce fut par la persuasion et le respect qu'il inspirait qu'il put maintenir son année dans l'obéissance. Il est vrai que, deux jours plus tard,
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ies troupes du New- Jersey voulant en faire autant , Washington s'assura des officiers et fit fusiller les chefs de la révolte.
C'est dans cette extrémité que, le 15 janvier 1781, Washington écrivit une lette qui doit se trouver à Paris au ministère des affaires étrangères. Cette lettre était confiée à l'aide de camp de Washington, le colonel John Laurens.
Le général avait senti le besoin de s'adresser de nouveau au roi de France , car la position de l'Amérique était critique. La guerre pouvait durer indéfiniment, et il suffisait d'une affaire malheureuse pour anéantir les forces des colonies. Washington écrivit alors une lettre pressante que John Laurens devait remettre à Franklin qui devait la communiquer à son tour à Louis XVI. Sous des formes froides, mais avec une chaleur concentrée, Washington expose quelle est la situation. JUe pjîuj3le aj^ mais bientôt sont venues des misères très-grandes , aggravées par la dépression du papier-monnaie; on souffre de toutes parts : le peupje est à se demander s'il n'a fait que changer de tyrannie ; les réquisitions l'écrasent. On paye mal les soldats ou on ne les paye pas, le mécontentement les gagne, il y a des séditions dans l'armée. La situation financière est déplorable, il n'y a pour toute ressource que des assignats sans valeur; l'Amérique a un besoin absolu du secours de ses alliés. Ce que demande Washington au roi, ce sont deux choses : de l'argent et des troupes. De l'argent, pour rétablir le crédit; des troupes françaises, parce que, grâce à leur discipline et à leur
tenue, les troupes françaises ont conquis le respect et la confiance des Américains. 11 demande en outre des forces navales supérieures aux forces anglaises ; il dit qu'il faut transporter la guerre maritime en Amérique. La France, même à armes égales avec l'Angleterre , y lutterait dans des conditions bien plus avantageuses. Tous les ports de l'Amérique lui sont ouverts; ses flottes y trouveraient des populations amies, des ressources de toute espèce, du bois, des cordages, etc. Mais, ajoute Washington, si Sa Majesté hésite, qu'elle nous envoie surtout de l'argent ; car, sans argent, il nous est impossible de nous relever, et cette campagne peut être la dernière de celles que fera l'Amérique.
En demandant à la France des vaisseaux, des troupes et de l'argent, ce que le général Washington demandait en réalité c'était un gouvernement. Ce qui manquait à l'Amérique, ce n'était ni le patriotisme ni le dévouement ; ce dévouement, ce patriotisme existaient ; mais l'anarchie des pouvoirs paralysait tout, tandis qu'une administration militaire et financière donnait ce gouvernement dont l'Amérique avait besoin pour ne pas périr.
Vous savez comment Louis XVI répondit à cette demande. Le roi envoya un subside de six millions, et garantit un emprunt de dix millions qu'on faisait en Hollande. En d'autres termes, c'était seize millions qu'on prêtait à l'Amérique ; mais le roi stipula que les fonds seraient mis à la disposition de Washington. On avait si peu de confiance dans le congrès, qu'on ne s'en remettait qu'au seul homme qui avait la sympathie uni-
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verselle. C'était à Washington qu'on faisait ce prêt de
seize millions.
Telle était la situation en 1781 , au moment ou le Maryland se décida à ratifier l'acte de confédération. Cette ratification est un fait considérable dans l'histoire de l'Amérique. Ce qui empêchait leMaryland de faire cette ratification, c'était une question très-grave : celle des territoires inoccupés. Chacune des colonies américaines avait des terres désertes qui attendaient des bras poulies défricher; mais il y en avait trois : la Pensylvanie, le Massachusetts et la Virginie qui avaient en arrière d'elles, de l'autre côté des Alleghanys, d'immenses solitudes parcourues par les hordes indiennes et qui pouvaient un jour être habitées par une nombreuse population. A qui appartenaient ces territoires? Les concessions primitives les donnaient aux colonies; mais, en fait, ces terres n'appartenaient à personne; on les avait arrachées à l'Angleterre et conquises en se révoltant. C'était le bien commun de la confédération. Ce fut sur ce point qu'on discuta longtemps. New-York céda le premier, la Virginie céda la dernière; mais le jour où on décida que ces terres appartenaient à la confédération, on décida, en principe, sur un point qui n'avait pas en apparence de caractère politique, une des plus grandes questions politiques de la révolution, on décida qu'il y avait une union. On avait créé, sans le savoir, une communauté d'intérêts entre les treize colonies ; il allait se fonder sur ces territoires des États qui tiendraient leur existence non plus d'un État particulier, mais du gouvernement central. Des hommes appartenant à toutes
les provinces allaient s'établir sur ces territoires, et y fonder des États qui ne seraient plus comme les anciens États des souverainetés distinctes, mais des souverainetés s'établissant sous la protection fédérale.
Dans le moment on fut très-satisfait de ce résultat; mais cela ne donnait pas à l'Amérique des forces nouvelles pour résister à l'Angleterre. La position des armées restait toujours la même. Ce fut alors probablement que Washington écrivit une lettre qu'on a trouvée dans les papiers de Madison. On n'est pas très- sûr qu'elle soit du général, cependant Madison avait écrit de sa main, sur la lettre même, qu'ellle était de Washington.
« Le Maryland ayant ratifié les articles de la confédération, l'alliance des États est maintenant complète; à l'avenir le congrès sera gouverné par cette charte. Si les pouvoirs que cet acte confère au corps qui représente les États, sont insuffisants (en ce point j'en appelle à l'expérience;, ne serait-il pas sage d'examiner les vices de cette charte et d'y remédier, tandis que le danger commun nous presse de nous réunir, tandis que les États voient et sentent la nécessité d'élargir les attributions du congrès en ce qui concerne la guerre. Différer peut être dangereux , tandis que de l'accord résultera un prompt remède.
« La disposition présente des États est favorable à l'établis ■•= sèment d'une union durable. Il faut saisir l'occasion. Si nous la laissons échapper, peut-être ne reviendra-l-elle pas. Après avoir résisté aux envahissements de l'Angleterre avec gloire et succès, nous pouvons tomber victimes de nos folies et de nos dissensions.
« Je sais quel est le danger d'accorder de trop grands pouvoirs; je n'ignore pas quelle est, en ce point, la répugnance
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des États, et j'attribue la bonne volonté présente à la leçon que les événements leur ont donnée. Quand on en viendra à l'application, on verra paraître tous les défauts de la confédération. Le congrès les signalera aux États, et leur demandera leur concours pour des changements nécessaires. Il est un de ces changements, et de la plus haute importance, qui est déjà en discussion. Il faut donner au congrès le pouvoir de forcer les États à fournir le contingent d'hommes et d'argent auquel ils sont obligés.
« Les États ont cédé au congrès le droit de fixer la somme nécessaire aux dépenses publiques; ils s'engagent à fournir leur part contributive, conformément au mode prescrit. Ils cèdent aussi au congrès le droit de fixer et de répartir le nombre d'hommes exigé pour la défense commune; mais il n'y a aucun moyen de contraindre un État désobéissant à s'exécuter.
« Faute de ce pouvoir de contrainte contre les États réfractaires, on ne peut poursuivre la guerre avec vigueur, et le salut de tous est mis en danger; sans parler du surcroît de charges que supportent les États qui s'exécutent, sans parler non plus de la prolongation de la guerre.
« Si, dans le droit accordé au congrès de fixer la part contributive de chaque État, est compris implicitement le pouvoir de contraindre à l'obéissance, comment, par quel moyen punira-t-on l'État réfractaire?
« En fermant ses ports? Eu faisant marcher des troupes? En privant l'État de ses droits?
« Ce sont là des questions délicates, mais inévitables, que je vous indique en toute franchise, dans l'espoir qu'avec une franchise égale vous me communiquerez vos sentiments à ce sujet.
« Ne croyez pas que je désire élargir outre mesure les pouvoirs du congrès. Je le déclare devant Dieu : mon seul but est l'intérêt général, et en temps de guerre cet intérêt exige, selon moi, le pouvoir que je demande pour le congrès; j'en-
tends le pouvoir d'exiger le concours, et de disposer des ressources des États.
« Sans cette autorité dans le congres, sans une obéissance des États plus ponctuelle que celle dont nous avons été témoins, on ne peut faire la guerre avec avantage. Tandis que certains États, exposés au danger, s'épuisent jusqu'aux derniers efforts, d'autres, éloignés du péril et dans l'abondance, sont indifférents et négligents. Ce n'est pas ainsi qu'on peut mener énergiquement les opérations militaires. 11 y faut l'effort de tous, le concours direct ou indirect.
« Donner cette autorité au congrès, c'est peut-être le moyen d'empêcher qu'on ait jamais à l'exercer, c'est amener une prompte et facile obéissance. Et, d'autre part, il est évident que si ce pouvoir était reconnu au congrès, rien ne le ferait agir qu'une désobéissance obstinée et les nécessités pressantes de l'intérêt public1.
Je tenais beaucoup à vous faire cette citation; je crois que rien n'est plus intéressant que de voir comment se forme un gouvernement, de voir les maux qu'entraîne l'absence du pouvoir, d'examiner de près comment des hommes de cœur ont pu tirer l'Amérique de cette anarchie, faire une constitution, établir un gouvernement qui a tous les avantages de l'ancienne confédération sans en avoir les inconvénients.
Il y a dans tout ceci une leçon pour nous. A première vue, il semble que cela ne nous touche guère; au fond, cela nous touche beaucoup. Nous sommes fiers de notre unité nationale, et nous avons raison d'en être fiers, car deux fois elle nous a permis de
1* Madison Papers, t. I, p. 48.
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nous relever. Elle a surpris les étrangers eux-mêmes, lorsqu'après avoir été deux fois vainqueurs en 1814 et 1815, et avoir largement rançonné notre patrie, ils s'aperçurent que, dès 1818, la France avait retrouvé son élasticité. Mais cette unité, il faut savoir en quoi elle consiste; il ne faut pas s'imaginer que la France soit faite pour l'unité comme d'autres peuples pour la division. Il y a là une œuvre de sagesse, de calcul, qui a été faite par les gens qui nous ont précédés, et qui, peu à peu, ont donné au pays ses habitudes, et l'ont façonné tel qu'il est aujourd'hui. Au moyen âge, personne n'avait l'idée de l'unité française ; cette unité s'est formée peu à peu par l'action de la politique, du gouvernement et des mœurs. Or, il est très-bon de savoir en quoi consiste cette unité, qui nous paraît si naturelle.
11 en est de cette étude comme de celle de l'organisme humain. Quand on se porte bien, personne ne s'en occupe, sauf les médecins qui en vivent. Mais quand on est malade, on s'intéresse aux gens qui ont un mauvais estomac, une mauvaise poitrine, qui jouissent, comme on dit, d'une mauvaise santé ; on se rend compte de ce qu'il y a d'heureux à avoir un corps bien constitué, on jette un regard d'envie sur les jeunes gens qui ont l'impertinence de se porter toujours bien. Il en est de même de l'unité nationale. Nous ne nous en préoccupons pas, parce que nous la possédons. Rendons -nous compte de ce qui la constitue, nous saurons pourquoi nous nous portons bien.
11 y a au fond de toute unité nationale une force qui
commande, et à laquelle il faut obéir, une force légitime.
Ainsi, par exemple, les Français sont de très-braves soldats, et je ne crois pas être aveuglé par la vanité nationale, en disant qu'il n'y a pas en Europe un peuple plus militaire que le peuple français. Mais d'où cela vient-il? Sans doute des longues guerres de la Révolution et de l'Empire, qui ont peu à peu répandu chez nous l'esprit guerrier, mais cela vient aussi de notre organisation militaire. Le jour où vous allez prendre aux champs un paysan pour en faire un conscrit, le premier sentiment que la plupart du temps il éprouve, c'est qu'il serait très-heureux de rester au coin de son feu. Ce serait encore plus l'opinion de son père et de sa mère; mais il y a une conscience visible, en habit bleu et en baudrier jaune, qu'on appelle le gendarme, à laquelle le conscrit sait qu'il n'échappera pas; il se décide à regret, mais il se décide. 11 arrive à la caserne, on lui coupe les cheveux, on l'habille de la façon que vous savez; on lui dit : Tu es un brave, le pays compte sur toi. Cette parole n'est pas dite en vain; au bout de quelque temps il est devenu en effet un brave soldat. Mais, sans le gendarme, aurait-il pris si courageusement son parti?
11 en est de même pour l'impôt. Chaque année, le gouvernement se félicite de la facilité avec laquelle rentre l'impôt. Sans doute, le percepteur est un fonctionnaire utile, et nous mettons beaucoup de zèle à nous acquitter de nos devoirs envers lui. Pourquoi? C'est que derrière le percepteur figurent tous ces petits
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papiers, le papier jaune, puis le papier vert, puis le papier rouge, qui nous annoncent l'huissier, le garnisaire et tous ces excellents serviteurs de la société, qui, nous le savons, ne la servent pas pour rien. Yoilà le fonds de l'unité nationale. C'est la force, une force légitime d'ailleurs, et, pour moi, j'ai le plus grand respect pour la force quand elle est au service du droit. Et ici, elle est nécessaire pour maintenir cette unité précieuse, pour faire qu'au moment où la patrie est menacée , nous soyons tous rassemblés en un faisceau puissant. Mais, remarquez-le bien, cette unité a des limites; c'est là qu'après vous avoir montré en quoi nous sommes supérieurs à l'Amérique de 1778, je me retourne, et dis : N'allons pas trop loin. J'ai vu souvent soutenir que l'unité emportait la centralisation administrative, et que l'État devait avoir toujours le dernier mot en toute chose. C'est là qu'est l'erreur. Pour que l'unité nationale existe , nous le voyons par l'exemple de la constitution américaine, ce qu'il faut, c'est que la puissance financière, diplomatique, militaire, la haute police dans l'État, le droit de forcer chacun à obéir à la loi, le droit de faire administrer la justice, appartiennent au gouvernement. Mais là sa puissance s'arrête, car partout où les citoyens peuvent avec plus ou moins de frais se charger eux-mêmes des services qui ne sont pas des services généraux, il n'est pas besoin que l'État en prenne le souci. Qu'ai-je besoin que l'État se mêle de mon salut? je peux payer moi-même le prêtre qui priera pour moi, il n'y a là aucun affaiblissement de la puissance centrale. La société a intérêt
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à ce que chacun croie à Dieu et à la responsabilité d'une autre vie; mais cet intérêt ne lui donne aucun droit sur la conscience de l'individu ; il est injuste et ridicule que l'État se charge d'être religieux pour le compte des citoyens. En fait d'enseignement primaire, je conçois que l'Etat a un grand intérêt à ce qu'aucun citoyen ne soit laissé dans l'ignorance ; mais pour ce qui est d'apprendre le latin et le grec, quel besoin y a-t-il que ce soit le gouvernement qui nous l'enseigne? Laissez les citoyens fonder eux-mêmes les collèges dont ils ont besoin, et soyez sûr que tant qu'il y aura des pères de famille qui voudront faire enseigner le latin et le grec à leurs enfants, on ne manquera pas de professeurs. De même pour l'enseignement supérieur : je suis fier de mon titre de professeur; mais si l'enseignement s'exerçait librement, je ne crois pas qu'il dépérirait. Pour ma part, je serais heureux de vous parler ou ici, ou ailleurs, du haut d'une chaire libre.
Il en est ainsi d'une foule de choses qui n'appartiennent pas à la souveraineté. Mais remarquez : il faut faire une séparation. L'erreur est de dire : l'unité est tout, ou la liberté est tout. Tout ce qu'on donne à la liberté, on le prend au gouvernement^ tout ce qu'on donne au gouvernement, on le prend à la liberté. Nous souffrons de cette erreur depuis soixante-dix ans.
Le problème est donc d'établir une limite entre ce qui est à l'État et ce qui est au citoyen, et d'avoir tout ensemble un gouvernement fort et une liberté forte. L'erreur commune est de n'avoir pas fait cette sépara-
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tion. On n'a pas vu qu'il y avait là deux sphères d'action très-distinctes; on a toujours voulu confondre ensemble les droits de l'État et ceux du citoyen. A l'État la puissance militaire, la diplomatie, la police supérieure, la justice, les finances; et personne ne lui marchandera son autorité, car il l'exerce à notre profit, et c'est ce qui fait que nous sommes une nation ; mais en dehors de cela, qu'on laisse à l'industrie ce qui appartient à l'industrie, à la conscience ce qui appartient à la conscience, à la pensée ce qui appartient à la pensée. On fera ainsi la part du pouvoir et de la liberté, on aura des citoyens énergiques , et on n'affaiblira pas l'État. Tout au contraire, en le limitant on le fortifie.
Je finis par une réflexion qui nous ramènera en Amérique. En voyant ce qu'a fait Washington , une pensée me vient souvent à l'esprit : c'est que si l'Amérique est arrivée au point de civilisation où elle s'est élevée par soixante-dix ans de prospérité , elle le doit aux grands hommes qui se dévouèrent à sa cause et agirent au milieu de l'indifférence, je dirai presque de l'abandon universel.
C'est là une des choses que dans nos systèmes modernes on remarque le moins. On nous a fait une théorie que j'ai déjà attaquée plusieurs fois: c'est cette théorie du progrès qui nous représente comme toujours meilleurs que ceux qui nous ont précédés par cela même que nous venons après eux, et moins bons que ceux qui nous suivront. Je crois que l'homme est fait pour un progrès indéfini, mais que si les hommes ne ira-
vaillent pas à s'améliorer, il n'y a pas de progrès. Et, à moins de fermer tous les livres d'histoire , il est trop évident que plus d'une société est morte de faiblesse et de corruption.
A cette théorie du progrès fatal, on en ajoute une autre qui ne me paraît ni moins fausse ni moins dangereuse. On nous apprend que nous n'avons plus besoin de grands hommes; chaque temps produit ce dont il a besoin, comme un rosier produit des boutons et des fleurs par une végétation naturelle. Bossuct, Racine, Corneille, Yauban, ce sont les boutons et les fleurs de la civilisation, tandis que le commun des martyrs représente la tige et les feuilles. D'après cette belle théorie, l'homme du génie est simplement celui qui emprunte le plus aux idées courantes; et, un moment, peu s'en est fallu qu'on n'ait déclaré que Racine et Voltaire n'étaient que d'heureux voleurs ; ils ont pris tout l'esprit de leur temps et ne lui ont laissé que le reste.
Pour moi, j'arrivejà une conclusion différente : je suis tout à fait de l'avis de Carlyle dans son livre des Héros; je crois que le monde marche par quelques hommes; je crois qu'on ne saurait avoir trop de respect et de reconnaissance pour ceux qui, en politique, en religion, en littérature, se mettent en avant et entraînent la foule comme une armée; je crois que, si le général n'était pas là, l'armée serait encore sous la tente. C'est là le rôle des gens de cœur : il n'y a pas besoin d'être un grand homme pour cela; mais toutes les fois qu'il y a un progrès, cherchez, et vous trouverez à l'origine un homme qui a combattu, qui a souffert. Toujours vous
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arrivez, eu étudiant la vie des peuples, à un, deux, trois, quatre individus qui ont eu le courage de vouloir quand les autres ne voulaient pas, et qui ont réveillé le pays quand le pays voulait dormir. L'histoire est souvent injuste envers ces hommes ; on les oublie quand on leur a pris leurs idées ; c'est pour cela que je crois que rien ne serait plus utile que de faire une histoire des idées religieuses, littéraires et politiques; on y verrait quels sont les bienfaiteurs véritables de l'humanité. Tel a semé, tel autre a arrosé, tel autre a récolté. On aurait ainsi la marche de l'esprit humain par le dévouement, parle sacrifice, parla liberté; à l'origine de tout progrès , on verrait l'action , l'énergie individuelle ; ce serait là une excellente leçon, un enseignement véritablement politique. Alors, au lieu d'attendre ce sauveur qui souvent n'est pas tel que nous l'aurions voulu, nous agirions nous-mêmes et nous sentirions d'autant mieux quelle est la grandeur morale d'un Washington.