‹ Histoire des États-Unis (volume 3)Chapitre 33 sur 107 · X° LEÇON. — ALEXANDRE HAMILTON · texte numérisé non relu

X° LEÇON. — ALEXANDRE HAMILTON

« Après une épreuve trop certaine de l'impuissance du gouvernement actuel, vous êtes appelés à délibérer sur une nouvelle constitution pour les États-Unis. Énoncer ce sujet, c'est en dire l'importance. Il s'agit de l'existence de l'Union, de la sûreté et de la prospérité des États , du sort de l 'Empire le plus intéressant de l'univers; car il semble réservé à l'Amérique de décider la grande question de savoir si les hommes sont capables de se donner un bon gouvernement, par réflexion et par choix , ou s'ils sont condamnés à recevoir éternellement leur gouvernement du hasard et de la force. La crise où nous sommes est décisive pour ce problème. Si nous nous trompons, notre erreur sera fatale à tout le genre humain.

« Heureux , si notre choix est dirigé par une saine appréciation de nos intérêts véritables, par un jugement libre et dégagé de toute considération étrangère au bien public! Nous devons le souhaiter plus que l'espérer. Le projet soumis à vos délibérations blesse trop d'intérêts particuliers, contrarie trop d'institutions locales, pour qu'il ne soit pas attaqué par une foule de motifs qui lui sont étrangers; par des passions et des préjugés peu favorables à la liberté.

« Comme dans toutes les grandes discussions nationales, il est à craindre que l'animosité et les passions mauvaises ne connaissent plus de digues. A voir la conduite des partis opposés, il sera facile déjuger qu'ils n'espèrent faire triompher leur opinion, et augmenter le nombre de leurs prosélytes que par la violence de leurs déclamations et l'amertume de leurs invectives.

« Un zèle éclairé pour l'énergie et l'efficacité du gouvernement sera dénoncé comme le crime d'un ami du despotisme, d'un ennemi de la liberté.

« Une inquiétude trop scrupuleuse pour la conservation des droits du peuple... sera dénoncée comme le moyen d'usurper une grande popularité aux dépens du bien publie.

« D'un côté, on oubliera que la jalousie est inséparable

d'un violent amour, et que le noble enthousiasme de la liberté va aisément jusqu'à la défiance.

« De l'autre côté, on oubliera que la force du gouvernement est essentielle au maintien de la liberté. Que dans l'opinion d'un esprit sain et éclairé, ces deux intérêts sont inséparables, et qu'une dangereuse ambition se cache plus souvent sous le voile spécieux de l'amour du peuple, que sous l'apparence peu séduisante du zèle pour le gouvernement.

« L'histoire nous apprend que la première de ces deux routes a, plus souvent que l'autre, conduit au despotisme, et que la plupart des hommes qui ont détruit la liberté des républiques ont commencé par capter la bienveillance du peuple, et se sont faits démagogues pour devenir tyrans.

« Si je publie ces réflexions, c'est pour mettre mes concitoyens en garde contre toutes les tentatives que, de part et d'autre, on fera pour influencer leur décision par d'autres mobiles que la raison et la vérité.

« Je crois fermement qu'il est de votre intérêt d'adopter la constitution: je crois que votre liberté, votre puissance, votre prospérité y sont engagées.

« Je n'affecte point une réserve que je n'ai pas. Je ne veux pas vous tromper par l'apparence du doute, quand mon opinion est faite. J'avoue franchement ma conviction, et je vous dirai librement les raisons sur quoi elle est fondée. Quand on a conscience de la droiture de ses intentions, on dédaigne les détours.

« A cet égard, je ne multiplierai pas les protestations. Mes intentions sont le secret de mon cœur; mes raisons seront exposées à tous les yeux, chacun pourra les juger. Elles seront présentées avec un courage qui ne faillira point à la cause de la vérité. »

Yous voyez combien cela est écrit avec fermeté , et combien c'est véritablement le langage qu'on doit parler

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à des hommes. On ne manqua pas d'accuser Hamilton d'aristocratie, d'arrogance et de fierté. Son seul crime était de se mettre en travers des partis. Ce qu'on pardonne le moins aux gens, c'est d'avoir une idée à eux. Rien n'est plus odieux aux coteries qu'un homme qui n'épouse pas toutes leurs passions, et qui ose avoir et dire son avis. Crier avec la foule, c'est le grand secret de faire fortune. Mais Hamilton était de ces hommes qui connaissent deux popularités : il y a la popularité d'aujourd'hui, celle à laquelle on arrive en se laissant emporter par le flot, sauf à être rejeté demain à la côte; puis il y a la popularité de l'avenir, qu'on obtient en se consacrant à la défense constante de la justice et de la vérité. C'était celle-là seule qui séduisait le noble cœur d'Hamilton.

Dans le Fédéraliste, Hamilton n'a pas de peine à démontrer la nécessité de l'union entre tous les membres

de la confédération ; puis il établit, avec une netteté trèsgrande et une parfaite connaissance de toutes les questions, lanécessité d'un pouvoir exécutif fort, d'un pouvoir législatif et d'un pouvoir judiciaire indépendants. Le Fédéraliste est un manuel de liberté.

Grâce aux efforts d'Hamilton et de ses amis, l'État de New-York se prononça pour l'adoption de la constitution, et en décida le succès.

Hamilton eut la gloire d'avoir conquis à l'Union sa ville adoptive , et d'être choisi bientôt par New-York pour rédiger la constitution de l'État, qui est imitée de la constitution fédérale.

En 1789, Washington fut nommé président. Sa po-

^ij^on était délicate. Son premier soin fut de s'entourer des hommes en qui il avait confiance ; mais il le fit avec une grande modération. Dans un gouvernement nouveau, au lendemain d'une révolution, quand tout était encore en suspens, il fallait ménager des partis que la paix ferait peu à peu disparaître. Washington appela dans son cabinet les hommes des opinions les plus opposées, les chefs de partis, afin que, s'il y avait division, elle fût secrète, qu'on n'agitât pas le pays, qu'on ne remuât point les passions. Il fallait que le président, le sénat et la chambre donnassent à l'Amérique l'exemple de l'accord et de l'union. C'est ainsi qu'il appela dans son cabinet Jefferson, le chef du parti démocratique, qui trouvait qu'on n'avait pas assez donné à l'indépendance des États, et Hamilton, qui trouvait qu'on n'avait pas donné assez à la puissance centrale; il leur adjoignit le général Knox et Jay, ses deux vieux amis.

Dans ce cabinet, le poste le plus difficile, le ministère qui demandait le plus d'habileté et de travail, c'était le ministère des finances; car, à vrai dire, l'Union n'avait pas de finances. Il n'y avait plus de crédit, on n'avait qu'un papier sans valeur; il fallait tout créer, et tout créer dans un pays qui n'était pas centralisé , où il n'y avait pas de statistique, où on ne savait ni le chiffre des dépenses ni celui des ressources. C'est là que commence le troisième acte de la vie d'Hamilton. La conduite qu'il avait tenue au congrès, lors de la liquidation des pensions des officiers, avait montré que cet officier, qui connaissait si bien la guerre, avait en lui l'étoffe d'un administrateur; aussi Robert Morris, le financier de la

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confédération, désigna-t-il Hamilton comme le seul

homme capable de dissiper le chaos. Hamilton entreprit de créer tout un système financier en Amérique. C'est là une œuvre qui aurait pu demander la vie d'un homme, et en peu de temps il réussit.

Son secret était simple. Payer n'était pas possible; mais quand un État ne peut pas payer ses créanciers, iljpeut au moins leur donner des garanties et remettre entre leurs mains un titre négociable. Toute la question est que le prix du marché n'équivale pas à une banqueroute faite aux créanciers. Le gouvernement fédéral ne pouvait trouver dans sa caisse ce qui n'y était pas ; mais, à force d'honnêteté et de soin , il pouvait relever son crédit. Hamilton proposa tout dfabord de ne pas faire banqueroute, de reconnaître

les titres tels qu'ils existaient et de les payer. Cela semble aujourd'hui tout simple, mais à cette époque le gouvernement n'avait à sa disposition qu'un papier qui per-

dait quatre-vingts pour cent, et on se croyait patriote

en proposant de forcer les créanciers de l'État à prendre au pair ce papier déprécié. Payer aux créanciers leur capital intégral , c'était, disait-on , leur accorder plus quils n'avaient droit d'espérer; c'était une dilapidation. Hamilton déclara qu'il fallait tout payer. Cette mesure si juste, il ne la fit adopter qu'avec des difficultés extrêmes; il fallut l'influence de Washington, pour que Jefferson se résignât à ce que l'Amérique payât ses dettes. On. reconnut donc la dette totale de l'Amérique; on affecta au payement de cette dette les droits de douane, et il fut certain qu'après un nombre d'années,

qui ne serait pas très-considérable, l'Amérique se serait acquittée intégralement.

De plus, Ilamilton ne voulut pas qu'il y eût des dettes particulières à chacun des treize États. Les dettes des États avaient été contractées pour la révolution, il proposa de les unifier toutes, et d'en faire la dette fédérale. Pour les démocrates c'était empiéter sur la puissance des États. Nouvelle querelle avec Jefferson qui avoue naïvement que, dans le cabinet de Washington, lui et. Hamilton étaient comme deux coqs.

Une fois cette proposition adoptée, et elle ne le fut qu'à une très-petite majorité, Hamilton voulut rétablir la circulation métallique, la chose la plus difficile du monde. Le début des assignats est toujours agréable; comme les prix s'élèvent peu à peu, il semble que chacun s'enrichisse, hormis les rentiers, dont nul ne se soucie quand on n'en a pas besoin. On est dans cette erreur aujourd'hui aux États-Unis. Mais le jour où le change devient défavorable, où il n'y a plus de commerce avec l'étranger, alors il faut que chacun liquide sa situation et perde des bénéfices imaginaires ; c'est une des épreuves les plus périlleuses par lesquelles un peuple puisse passer. Il y faut venir cependant, car il n'y a de commerce possible avec les peuples voisins que sur le pied d'égalité ; et, pour cela, il faut une commune mesure des marchandises, c'est-à-dire une monnaie métallique, ou un papier échangeable contre une monnaie métallique.

Hamilton proposa de rétablir la circulation métallique ; et, pour y parvenir, il fonda la banque des États-

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