‹ Histoire des États-Unis (volume 3)Chapitre 35 sur 107 · MADISON, FRANKLIN · texte numérisé non relu

MADISON, FRANKLIN

Messieurs,

La révolution américaine a passé par trois phases distinctes. Il y a pour ainsi dire trois actes dans ce grand drame qui a commencé par l'émancipation des colonies et qui a fini par l'installation du gouvernement libre de 1789.

Dans la première partie, celle qui s'étend de 1763 à 1775, on reste dans les limites de la légalité. L'Angleterre élève des prétentions contre lesquelles les Américains protestent. On se querelle, et peu à peu on se fait à l'idée d'une séparation. A ce moment, les acteurs principaux sont des avocats, des gens qui parlent ou qui écrivent ; c'est James Otis à Boston, Patrick Henry dans la Virginie. En Angleterre, c'est Franklin qui défend les droits de ses compatriotes. Washington est encore dans l'ombre, et, on ne pense pas à la guerre.

Le second acte commence au congrès révolutionnaire de 1775 et va jusqu'à la fin de 1782. C'est le règne de la guerre. L'épée est tirée du fourreau; Washington

Xe LEÇON. — MADISON, FRANKLIN. 239

prend le premier rang dans le cœur de ses compatriotes. Il y a cependant des hommes qui parlent et écrivent encore : Samuel et John Adams, Jefferson, le rédacteur de la déclaration d'indépendance , et quelques autres. Mais la parole est au canon.

Puis vient le troisième acte du drame. Il y a un gouvernement impuissant ; la confédération n'est pas assez forte pour réunir en un faisceau le peuple des Etats- Unis. C'est alors que de nouveaux acteurs paraissent sur la scène. Ce sont des hommes arrivés pendant la révolution, qui n'ont pas connu la puissance anglaise, qui sont animés par un commun patriotisme, et qui veulent donner à leur pays, non pas la centralisation, mais l'unité. Ce sont des jeunes gens. C'est Hamilton qui a trente ans à peine, Madison qui a trente-six ans. Les gens qui ont fait la révolution ont tellement lutté contre la tyrannie, qu'ils en ont pris l'horreur du pouvoir, comme les hommes qui luttent contre la superstition finissent par avoir l'horreur de la religion. Capables de tout détruire, ils sont incapables de rien fonder. Il faut que des esprits plus modérés , des hommes qui n'ont pas eu à souffrir de la lutte avec l'Angleterre, des jeunes gens prennent à leur tour la direction des affaires. C'est Hamilton et Madison qui ont le plus contribué à la constitution. Je vous ai fait la biographie d'Hamilton, je vous parlerai aujourd'hui de Madison et d'un vieillard qui couronna sa vie en se faisant le champion de la constitution, c'est Franklin.

Madison était né en J 7oi dans le comté d'Orange, en Virginie; il appartenait à une de ces familles riches qui

vivaient sur leurs terres comme la gentry anglaise. Il reçut une excellente éducation , et joua de bonne heure un rôle dans l'État. Dans les pays de population nombreuse, dans les grandes villes, il y a souvent beaucoup d'hommes capables qui sont étouffés dans la foule et ne peuvent se faire un nom ; mais dans les pays clair-semés, où l'administration communale est remise entre les mains des familles les mieux assises, un homme peut réussir de très-bonne heure, et c'est ainsi qu'en Amérique comme en Angleterre on s'habitue fort jeune à la pratique des affaires publiques.

Élevé à Princeton, dans le New-Jersey, Madison revint en Yirginie en 1773, et se fit inscrire au barreau. En 1776, on le mit dans la convention qui rédigea la constitution de Yirginie. 11 y fit ses premières armes, et il lui est arrivé cette singulière fortune que, cinquantetrois ans plus tard, il put réformer cette constitution qu'il avait faite étant jeune homme. En 1780, on l'envoie au congrès. Ce fut le commencement de sa vie politique. Il se trouva auprès d'Hamilton, partisan, comme lui, de l'unité nationale, et dans cette assemblée il rendit de véritables services.

Après la paix de 1781, vous vous rappelez que faute de ressources le congrès se trouva dans l'impossibilité d'agir, soit à l'intérieur, soit au dehors. Hamilton demandait aux États de laisser établir un impôt de douane qui aurait donné au congrès un élément de puissance, l'argent. Ce fut Madison qu'en 1783 on chargea de rédiger l'adresse qui sollicitait les États de faire ce sacrifice. Cette adresse est restée célèbre. Rarement on a

Xe LEÇON. — MADISON, FRANKLIN. 241

parlé un langage plus noble, rarement on a mieux fait sentir à un pays qu'il a des devoirs à remplir et que l'honnêteté est son plus grand intérêt.

Madison sortit du congrès en 1783. Pendant la révolution on avait pris une telle crainte du despotisme, les esprits s'étaient tellement montés contre l'Angleterre, qu'on redoutait toujours que les excellents bourgeois du congrès ne devinssent des tyrans et ne voulussent s'éterniser au pouvoir. On imagina donc de décider que personne ne resterait plus de trois ans de suite au congrès. C'est ce qu'on appela le système de rotation. En d'autres termes, quand un homme avait fait son apprentissage politique, on le renvoyait pour le remplacer par un nouveau député qui ne savait rien. C'est un mauvais système auquel les Américains, qui sont des gens pratiques, ont depuis longtemps renoncé. La politique est un métier qui demande un apprentissage comme tous les métiers, et plus un homme y vieillit, plus il peut rendre de services.

En Virginie, il fut donné à Madison d'attacher son nom à un des actes les plus considérables de la révolution, un de ceux qui ont eu le plus d'influence sur les destinées de l'Amérique, et celui peut-être qui aura l'action la plus forte sur les destinées du vieux continent. La Virginie avait été constituée en vertu d'une charte royale. On avait eu soin d'y établir des immunités pour l'Église anglicane ; on avait décidé que les citoyens contribueraient à l'entretien du culte national, sans égard à leur croyance ni à leur confession. Le résultat de ce privilège avait été ce qu'il

Page 1