III. 1G
est dans tous les pays où il y a une Église d'État. L'Église était restée attachée au pouvoir qui la payait, et le peuple avait pris en horreur cette Église qui, au commencement de la révolution , s'était trouvée royaliste quand tout le monde était républicain. Il y avait donc peu de sympathie pour cette Église. Or, un homme qui n'était pas un bon chrétien, il faut l'avouer, mais qui était un grand ami de la liberté, Jefferson, proposa un bill pour l'établissement de la liberté religieuse. C'est à lui que se rattache un mouvement qui, aujourd'hui, ne fait que commencer chez nous. Jefferson partait d'une idée parfaitement juste , mais que des siècles de préjugés ont obscurcie en Europe : c'est qu'il y a certaines choses qu'il n'appartient pas à l'État de régler, et, parmi ces choses, les rapports de l'homme à Dieu, les droits de la conscience. Il faut donc mettre en dehors de la politique la liberté de conscience; or, cette liberté implique nécessairement pour chacun le droit de se réunir avec ceux qui pensent de la même façon, et par conséquent le devoir de payer son Église, sans demander à un tiers qui pense autrement que lui de contribuer à l'entretien d'un culte qui n'est pas le sien. Cette idée fut accueillie avec un certain étonnement dans l'assemblée de Yirginie; on ne voulait pas aller aussi loin que le demandait Jefferson. Le bill fut ajourné. L'année suivante, Jefferson était en France ; Madison reprit la question. Madison n'était pas de la trempe de Jefferson. C'était un esprit modéré, et qui, à cause de sa modération même, faisait réussir les causes auxquelles il s'attachait. Il em-
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porta le vote de ce bill, qui fut dès lors la loi de la Virginie.
Cette loi ne fut pas adoptée partout dès le premier jour : c'est seulement en 1835 que le Massachusetts, le dernier de tous les États de l'Union, a accepté la liberté religieuse. Mais aujourd'hui qu'on jouit pleinement de cette liberté, on se demande comment, pendant si longtemps, on a refusé ce qui est l'avantage de l'Église, des fidèles, et, en dernière analyse, de la religion et de l'État.
Dans cette assemblée de Virginie, Madison continua l'œuvre qu'il avait commencée au congrès. Il voulait arriver à constituer un pouvoir central, à fondre les intérêts communs des treize colonies de façon à donner à l'Amérique cette tête qui lui manquait. L'Amérique, en effet, était alors un grand corps qui n'avait pas de tête. La Virginie avait intérêt à ce que le commerce fût réglé d'une façon uniforme. Ce n'était pas un pays commercial; par conséquent elle avait à souffrir des droits particuliers que mettaient à l'entrée les États qui lui fournissaient les marchandises de l'Europe et des Antilles. De plus, la Virginie avait des querelles avec le Maryland pour le règlement des eaux communes aux deux pays. Madison, inspiré et soutenu par quelques patriotes, proposa de former une convention où les délégués des États intéressés dans cette question feraient une législation uniforme pour toutes les parties. C'est ce qu'on a appelé la Convention d'Annapolis. C'est là qu'en 1785 Madison se trouva auprès d'Hamilton.
Nous avons vu comment Hamilton profita d'une si-
tuation désespérée pour en appeler au pays, et décida l'Amérique à se sauver elle-même. Madison soutint avec énergie le projet patriotique de son jeune ami. 11 rentra ensuite en Virginie. La Virginie était l'État qui avait mené la révolution. L'agitation politique était partie du Massachusetts; mais la Virginie, par son importance, la richesse de ses habitants, la grande figure que faisaient ces riches propriétaires avec leurs nègres ou leurs attachés, n'avait pas joué un moins grand rôle. C'était là qu'était l'aristocratie coloniale.
Si la Virginie se prononçait pour la révision, il était sûr qu'elle entraînerait le reste de la confédération. Madison finit par emporter toutes les voix, et, le 4 décembre 1786, la Virginie déclara, avant tous les autres États, qu'elle voulait une réforme de la constitution, et elle nomma des délégués à la future Convention. Ce fut à la sagesse de Madison qu'on dut de voir figurer le nom de Washington sur cette liste, et ce grand nom entraîna ceux qui pouvaient hésiter. Ce sont certainement là de beaux services rendus par un homme de trente-cinq ans.
Madison en fut récompensé en voyant son nom porté sur la liste. 11 fut envoyé le quatrième à la Convention fédérale. Il prit dans cette assemblée un rôle remarquable. Il sentit d'abord qu'il se faisait là une grande expérience : il s'agissait de savoir si la république était possible sur un immense territoire. Il n'y avait pas d'exemple d'un tel fait dans l'histoire. L'antiquité nous montre des petites cités qui vivent en république; le système de l'antiquité est municipal. Quand Rome a
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voulu devenir une grande république, elle est devenue un empire, une démocratie sans représentation, sans garanties politiques et à la merci de la soldatesque. Les Pays-Bas n'avaient été qu'une collection de petites républiques, et n'avaient pas su se donner l'unité nécessaire pour faire un grand pays. L'Amérique cependant voulait être un grand pays. Madison sentait cela , et cherchait à organiser de la meilleure façon possible le pouvoir national de façon à ce qu'on pût constituer une république. C'était sa pensée, qu'il assistait à une œuvre décisive pour l'Amérique et pour l'humanité. Aussi , tandis que ses collègues s'occupaient de ce qu'ils avaient à faire dans l'assemblée, il consacrait ses nuits à tenir un procès-verbal très-exact de ce qui s'y disait. Et ce procès-verbal, connu sous le nom de Papiers de Madison et publié cinquante ans plus tard, est aujourd'hui le plus sûr commentaire de la constitution.
A ce moment, les idées de Madison étaient plus sages et plus pratiques que celles d'Hamilton. Hamilton rêvait une république aristocratique : l'Angleterre avec un président au lieu d'un roi, et des sénateurs viagers au lieu de lords héréditaires. Madison, au contraire, voulait une organisation entièrement démocratique, mais avec un pouvoir exécutif énergique et deux chambres. Il regardait l'institution d'une seule chambre comme mortelle pour la république. Il voulait, en outre, un pouvoir judiciaire indépendant; en deux mots, un gouvernement assez fort pour maintenir l'unité, mais hors d'état d'écraser l'indépendance locale.
C'est lui qui eut la conception la plus nette do la
constitution qui pouvait le mieux convenir aux États- Unis. Ce n'était pas un esprit de grande portée; mais s'il voyait les choses un peu terre à terre, il les voyait bien, et en outre il avait cet esprit de modération qui, en politique, est la vertu principale.
Lorsqu'après quatre mois de travail on vota cette constitution qui ne satisfaisait personne, et c'est peutêtre pour cela qu'elle était excellente, Madison sentit qu'il fallait la défendre. On s'imagine aujourd'hui que cette constitution fut reçue avec acclamation : tout au contraire. On accusait les gens qui l'avaient faite d'être des usurpateurs de la souveraineté ; ils avaient trompé Washington, disait-on, et rêvaient l'établissement du despotisme à leur profit. Chez les patriotes les plus exaltés, il y eut une opposition violente contre cette œuvre qui devait être adoptée par le peuple. C'est que les hommes les plus considérables de la révolution, ceux qui avaient joué un rôle de 1763 à 1787, n'avaient pas du tout l'idée de cette consolidation du pouvoir. Ayant passé leur vie à lutter contre la métropole, il leur semblait que l'affaiblissement du pouvoir était la première condition de la liberté. Fanatiques de l'indépendance locale, ce nouveau système de gouvernement, qui faisait de l'Amérique un grand État et qui annulait les vieilles colonies, était quelque chose d'étrange pour eux, qui avaient vécu pendant tant d'années sous l'empire d'idées tout opposées.
La première façon de triompher de cette opposition, c'était la presse. C'était le peuple qui devait décider de la constitution, c'était au peuple qu'il fallait s'adres-