X' LEÇON. — MADISON, FRANKLIN
ser. Madison se réunit donc à Hamilton et à Jay pour publier le Fédéraliste. Le grand rôle, dans cette polémique, fut pour Hamilton, esprit vif et philosophique. Madison était une intelligence moins puissante ; cependant il écrivit à peu près le tiers du Fédéraliste. Ses articles sont pleins de sens : ce ne sont pas, comme les morceaux dus à la plume d'Hamilton, des pages qu'on peut traduire, et qui, encore aujourd'hui, nous intéressent. Mais tout ce qu'on pouvait dire de sensé sur une question a été dit par lui.
Le Fédéraliste faisait une certaine impression sur les gens qui lisaient, mais les gens qui lisent ne sont pas la majorité. Madison se rendit alors dans la législature de Virginie, pour rendre au pays un suprême
service.
La constitution avait été faite par une Convention et adoptée par le congrès qui l'avait proposée à chaque colonie; autrement dit, dans chaque colonie, le peuple nommait une convention, qui discutait à nouveau : c'était le peuple qui, dans les conventions des treize Etats, discutait treize fois la constitution. En Virginie, la convention était réunie; Madison en faisait partie. C'est peut-être là qu'il a le mieux mérité de la patrie.
D'après l'usage reçu, il fallait neuf États pour que la constitution fût adoptée. On se disait que si neuf États adoptaient la constitution, les autres États ne voudraient pas demeurer en dehors de l'Union, et qu'on marcherait aussitôt l'Union formée.
11 y avait déjà sept États qui s'étaient prononcés pour l'acceptation; on était à peu prè= sûr du huitième, le
New-Hampshire. Le vote de la Virginie était donc décisif. Mais dans cette convention se trouvaient des hommes d'une grande valeur qui ne voulaient pas de la constitution, et à leur tête Patrick Henry, le plus ardent et le plus éloquent orateur de la Virginie, le premier apôtre de la révolution. Patrick Henry ne voulait pas de la constitution par des motifs qui paraissent aujourd'hui singuliers. Le Sud s'est séparé du Nord en prétendant que la constitution fédérale permettait à tout État de se retirer de l'Union, que ce n'était qu'un traité d'alliance entre États souverains, et que quand un État trouvait le lien trop serré , il pouvait le rompre. Eh bien, il y a soixante-dix ans, ces mêmes gens du Sud ne voulaient pas de la constitution parce qu'elle détruisait la souveraineté des États, et établissait un pouvoir central; c'est-à-dire qu'ils attaquaient la constitution il y a soixante-dix ans, en lui reprochant d'être ce qu'elle est réellement, tandis qu'aujourd'hui on lui dénie ce caractère pour plaire aux passions du moment.
« Quoi ! disait Patrick Henry, vous commencez votre constitution en disant : « Nous, le peuple des États- « Unis , nous avons décidé telle chose ! » Vous deviez dire : « Nous les Etats; » car il n'y a pas de peuple américain, mais treize États souverains. Vous usurpez la souveraineté en parlant au nom du peuple. »
La réponse était trop facile. L'acte rédigé à Philadelphie était un projet qui devait être adopté par le peuple. Un notaire parle toujours au nom de son client. C'était au peuple américain à mettre sa signature au bas de cet
Xe LEÇON. — MAD1SON, FRANKLIN. 249
acte et à se l'approprier. Mais pour Patrick Henry, cette idée était le renversement de tout ce qu'il avait vu. Henry était soutenu par des hommes considérables, tels que Georges MasonetMonroë, qui fut le successeur de Madison à la présidence. Le résultat du vote était douteux. Il y avait soixante-huit membres, et la convention était également partagée. Ce fut là que triompha l'excellent esprit de Madison. Il avait l'art peu commun de ne pas blesser ses adversaires. Nous avons des avocats habiles, qui n'ont d'autre préoccupation que l'effet que leur discours fera le lendemain dans le journal ; quand les ministres auront été bien aiguillonnés, tourmentés, le lendemain le pays dira : Voilà un beau discours ? Mais de cette façon on ne fait pas les affaires du pays. Le véritable politique est celui qui s'occupe de la cause qu'il défend plus que de sa vanité; il évite tout ce qui pourrait blesser et cherche à rendre tous les partis favorables à son client, la liberté.
C'était là le talent de Madison. Après une discussion qui ne dura pas moins de vingt jours, il obtint une majorité de huit voix, qui décida du sort de la constitution.
C'est la plus belle page de la vie de Madison celle qui nous intéresse le plus. Plus tard il a joué un grand rôle politique, mais en dehors du cadre de nos études. Je n'en dirai donc que quelques mots. Il était l'ami de Jefferson, qui a eu sur lui une influence prépondérante. Jefferson était le chef du parti qui a toujours voulu grandir les États aux dépens de l'Union, et
qui, dans toutes les querelles entre les pouvoirs locaux et le pouvoir central, a mis en avant la fatale idée de nullification, c'est-à-dire de séparation. Ministre sous Jefferson de 1801 à 1809, et son successeur comme président des États-Unis, de 1809 à 1817, Madison n'a été que le continuateur de son maître. Lui et Monroë ont été les interprètes de la politique de Jefferson ; on peut dire que Jefferson, ou pour mieux dire sa pensée, a régné vingt-cinq ans sur les États-Unis, et cette pensée a fait dévier la constitution.
En 1817, Madison se retira de la vie politique; il mourut en 1835, chargé de gloire et de jours. C'était un honnête homme dont la vie a été très-utile à son pays ; mais selon moi la plus belle partie de cette vie, si longue et si bien remplie, a été la première. Sans être injuste pour les services de Madison et le mérite de sa présidence, on peut dire que ce qu'il a fait de plus grand, c'est ce qu'il a fait dans sa jeunesse, lorsqu'associé avec Hamilton il a été un des fondateurs de la liberté.
Dans la convention de Philadelphie il y avait à côté de Madison, et au-dessus de lui, un vieillard de quatrevingt-deux ans, le Nestor de l'Amérique, Benjamin Franklin. En France, qui ne connaît cette figure pleine d'une malicieuse bonhomie? Franklin était revenu de France en 1785. À Paris comme à Versailles, il avait su, sous les dehors d'un simple fermier de Pensylvanie, se faire adopter par tout ce qu'il y avait de beaux esprits. Le bon Franklin, qui ne portait pas de poudre, avec sa tête chauve et sa canne de pommier, était le diplomate
Xe LEÇON. — MADISON, FRANKLIN. 251
le plus fin, le plus madré qu'on ait jamais vu en France, et il y avait rendu les plus grands services à son pays. Il était rentré en Amérique, fort souffrant de la pierre et fatigué par l'âge; mais sans consulter ses forces, on l'avait nommé délégué de Pensylvanie à la Convention. Il y représentait le siècle passé. Il y avait là des gens comme Hamilton, né en 1757, comme Madison, né en 1751, qui devaient regarder comme un ancêtre le politique qui, en 1754, à une époque où personne ne songeait à l'Union, avait proposé cette Union au congrès d'Albany. De 1757 à 1785, Franklin avait passé la plus grande partie de sa vie en Angleterre ou en France, mais il s'était toujours trouvé en Amérique aux moments importants; en 1776 il y avait signé la déclaration d'indépendance, et maintenant il s'y trouvait encore pour signer la constitution. C'était le bon génie de la confédération américaine; il était toujours là dans les moments de crise pour donner du courage au plus timide et de l'esprit au plus sot.
Dans la Convention, Franklin ne pouvait prendre le premier rang. C'était un esprit très-fin qui n'avait jamais fait une affaire sans réussir ; mais ces esprits-là, si utiles qu'ils soient à eux-mêmes, à leur famille et même à leur pays, ont d'ordinaire une portée assez courte. C'est ce qui frappe quand on lit ce qu'a écrit Franklin. Tout y est fin et sage, mais d'une sagesse un peu bornée. En politique, Franklin avait apporté de France des idées empruntées à Turgot et aux philosophes du temps, et l'emprunt n'était pas heureux. 11 avait apporté l'idée d'une assemblée unique, et disait que deux assem-
blées lui faisaient l'effet d'un cheval attelé par devant et d'un cheval attelé par derrière à la même charrette. Le mot était piquant, mais Franklin ne voyait pas le grand côté de la question, c'est qu'une assemblée unique est nécessairement un pouvoir sans contre-poids et sans responsabilité, c'est-à-dire un despotisme de la pire espèce, avec tous les entraînements, toutes les passions et toutes les faiblesses de ce mauvais gouvernement. Une assemblée unique, c'est l'hydre à plusieurs têtes, un pouvoir à la fois très-violent et très-faible. Dans l'histoire il n'y a pas d'exemple d'assemblée unique qui n'ait mené le pays à la révolution, à l'anarchie et au despotisme, héritier ordinaire de l'anarchie. C'est là un argument que la plaisanterie la plus ingénieuse ne peut ébranler.
Franklin avait aussi rapporté de France l'idée trèsfausse que le président d'une république et les principaux fonctionnaires ne doivent pas être payés. Cette absence de salaire constitue forcément une aristocratie, et ne rend pas les gens plus vertueux ; il faut toujours se rappeler le mot de Talleyrand à propos de je ne sais quel fonctionnaire : « Il ne demande rien, ce sera cher! »
Si Franklin, cet esprit d'ordinaire si pratique, avait eu le tort de rapporter de France certaines théories politiques qui ne valaient pas les idées américaines, il apportait en revanche dans la Convention un grand élément de concorde et de paix. Franklin, ce patriarche que chacun respectait, et dont on craignait même l'esprit et la malice, pouvait dire la vérité à tout le
Xe LEÇON. — MADISON, FRANKLIN. 253
monde sans fâcher personne. Quand s'agitaient les passions, il rappelait qu'on était là pour donner une constitution à l'Amérique, et non pour se quereller; et à ceux qui lui disaient qu'ils ne pouvaient se déjuger, il répondait finement que déclarer qu'on ne changera jamais d'avis n'était pas toujours une preuve d'esprit et n'avait jamais convaincu personne.
Quand la constitution fut terminée et qu'il ne resta plus qu'à la signer, ce qui n'était pas de peu d'importance, Franklin, à qui elle ne plaisait pas, mais qui sentait la nécessité d'établir un gouvernement, fit lire par Wilson le discours suivant. C'était son testament politique, et il est digne de lui.
« Monsieur le président,
« J'avoue qu'il y a certaines parties de cette constitution que je n'approuve pas à présent; mais je ne suis pas sûr que je ne les approuverai jamais. J'ai vécu longtemps, et l'expérience m'a souvent obligé de changer d'avis sur d'importants sujets. Je croyais avoir raison; mais de meilleurs renseignements, des études plus approfondies, me prouvaient qu'il en était autrement.
« Voilà pourquoi, plus je deviens vieux, et plus je me sens porté à douter de mon propre jugement et à avoir plus de respect pour le jugement d'autrui. La plupart des hommes, il est vrai, comme la plupart des sectes religieuses, se croient en pleine possession de la vérité ; tout ce qui diffère de leur sentiment est une erreur. Steele, un protestant, dit au pape dans une dédicace, que la seule différence des deux Églises, en ce qui touche la certitude de la doctrine, c'est que l'Église de Rome est infaillible, et que l'Église d'Angleterre n'a jamais tort. Mais quoique beaucoup de personnes n'aient pas une moins
haute idée de leur infaillibilité propre que de celle de leur secte, il en est peu qui l'expriment aussi naïvement qu'une dame française qui, dans une dispute avec sa sœur, lui disait : « Ma sœur, je ne sais comment cela se fait, mais il n'y a que moi qui ai toujours raison 1 . »
« Dans le sentiment où je suis, j'accepte cette constitution avec tous ses défauts, si elle en a, parce que je pense qu'un gouvernement général nous est nécessaire, et qu'il n'y n pas une forme de gouvernement qui ne puisse être une bénédiction pour le peuple, s'il est bien administré. Je crois, en outre, que notre gouvernement sera bien administré pendant une suite d'années, et qu'il ne pourra finir par le despotisme (comme ont fait d'autres gouvernements avant lui) que lorsque le peuple sera devenu si corrompu, qu'il aura besoin d'un gouvernement despotique, étant incapable d'en supporter un autre.
« Je doute aussi qu'avec toute autre Convention nous avions chance d'avoir une meilleure constitution. Car, lorsque vous assemblez un certain nombre d'hommes pour profiter de l'ensemble de leur sagesse, vous assemblez inévitablement avec tous ces hommes tous leurs préjugés, toutes leurs passions, toutes leurs fausses idées, tous leurs intérêts locaux, tout leur égoïsme. D'une assemblée ainsi composée peut-on attendre une œuvre parfaite? Au contraire, je suis étonné de trouver que notre œuvre approche autant de la perfection, et je pense qu'elle étonnera nos ennemis, qui attendent avec confiance la nouvelle que nos assemblées sont tombées dans la confusion comme les constructeurs de Babel, et que nos États sont sur le point de se séparer, pour ne plus se rencontrer désormais qu'afin de se couper mutuellement la gorge.
« J'accepte donc cette constitution, parce que je n'en espère point une meilleure, et parce que je ne suis pas sûr qu'elle
1. Franklin a pris cette anecdote dans les mémoires de madame de Staal (mademoiselle de Launay).
Xe LEÇON. — MADISON, FRANKLIN. 255
ne soit pas la meilleure. Je sacrifie au bien public l'opinion que j'ai eue de ses défauts. Je n'en ai jamais murmuré un mot au dehors. C'est dans ces murs que sont nés mes doutes, c'est dans ces murs qu'ils doivent mourir.
« Si, en retournant auprès de ses mandataires, chacun de nous devait y apporter ses objections et essayer de leur gagner des partisans, nous empêcherions que la constitution ne fût généralement reçue, et nous perdrions tous les effets salutaires et les grands avantages que l'unanimité réelle ou apparente nous vaudra au dehors, aussi bien qu'à l'intérieur. La force et l'efficacité d'un gouvernement, pour procurer ou assurer le bonheur du peuple, dépend beaucoup de l'opinion générale qu'on se fait de la bonté de ce gouvernement, aussi bien que de la sagesse et de l'intégrité de ceux qui gouvernent.
« J'espère donc que dans notre propre intérêt, comme membres de la nation, et dans l'intérêt de la postérité, nous agirons cordialement et unanimement pour recommander cette constitution partout où s'étend notre influence, et que nous tournerons désormais nos pensées et nos efforts à rechercher les moyens que cette constitution soit bien administrée.
« En somme, je ne puis m'empêcher d'exprimer le vœu que, s'il est dans la Convention quelque membre qui ait des objections contre la constitution, cette personne veuille bien faire comme moi, et en cette occasion douter un peu de sa propre infaillibilité, et que pour manifester notre unanimité, elle veuille bien signer cet acte. »
La proposition de Franklin ne fut pas adoptée. Il y eut trois personnes : Randolph, Mason et Elbridge Gerry qui ne signèrent pas la constitution. Le premier par une difficulté de situation, car il soutint la constitution dans la convention de Virginie ; les deux autres par haine d'un gouvernement consolidé, nous dirions
centralisé. Cependant on peut dire que l'influence de Franklin fut bonne, et que, grâce à lui, la majorité fut peut-être plus grande.
Quant à lui, il eut un mot digne de Socrate. Il avait les yeux fixés sur la place qu'occupait Washington. Derrière le fauteuil du président était un tableau assez médiocre, qui représentait un soleil. Franklin montrant ce tableau du doigt à ceux qui l'entouraient, leur dit : « Les peintres déclarent que dans leur art c'est chose difficile que de distinguer un lever d'un coucher de soleil. Bien des fois dans le cours de cette session, dans nos alternatives de crainte et d'espérance, j'ai regardé cette peinture sans pouvoir dire si c'était un lever ou un coucher de soleil; mais maintenant j'ai le bonheur de voir que ce n'est pas un soleil qui se couche, c'est un soleil qui se lève. » C'était, en effet, le soleil de la liberté qui se levait sur l'Amérique et sur le monde entier.
Lorsque la constitution fut soumise aux suffrages du peuple, Franklin était mourant et ne quittait plus sa chambre. 11 ne pouvait donc faire partie d'une convention d'État ; mais il pouvait encore écrire , et vous savez que les derniers écrits de sa plume ne sont pas les moins remarquables. Il y a notamment un pamphlet contre l'esclavage qui est une des choses les plus ingénieuses qu'il ait faites. Il est impossible de combattre cette abominable institution par des arguments plus poignants.
L'écrit que Franklin publia en faveur de la constitution est une parabole intitulée : Comparaison de la
Xe LEÇON. — MÀDISOX, FRANKLIN. 257
conduite des anciens Juifs avec celle des anti fédéralistes aux États-Unis.
Un avocat zélé de la constitution fédérale a dit, dans une certaine assemblée publique, « que la répugnance de la plupart des hommes pour une bonne constitution est si grande, que, si un ange du ciel nous apportait une constitution faite au ciel tout exprès pour nous, cette constitution n'en rencontrerait pas moins une violente opposition. »
On lui reprocha l'extravagance de son opinion, il ne se justifia point. Probablement il ne lui vint pas à l'esprit, sur le moment, que l'expérience avait été faite, et qu'elle est rapportée dans la plus fidèle de toutes les histoires, la sainte Bible; autrement il me semble qu'il aurait pu soutenir son opinion par cette incontestable autorité.
L'Être suprême avait pris plaisir à élever une famille, jusqu'à ce qu'enfin celte famille devînt, un grand peuple. Après avoir retiré ce peuple de la servitude, au moyen de plus d'un miracle accompli par Moïse, son serviteur, Dieu donna à ce serviteur choisi, et en présence de toute la nation, une constitution et un code de lois que le peuple devait observer. Ce code avait pour accompagnement et pour sanction la promesse de grandes récompenses , la menace de punitions sévères, comme conséquence de l'obéissance ou de la désobéissance.
Cette constitution, quoique la Divinité y présidât (et c'est pour cela que les écrivains politiques l'appellent Théocratie), ne pouvait être mise à exécution que par le moyen de ministres de Dieu; c'est pourquoi Aaron et ses fils, ainsi que Moïse, furent établis comme le premier ministère du nouveau gouvernement.
On aurait pu croire qu'un peuple reconnaissant aurait vu avec plaisir la nomination d'hommes qui s'étaient fait connaître en procurant la liberté de la nation, et qui avaient hasardé leur vie en s'opposant ouvertement à la volonté d'un puissant ni. 17
238 MVKE III. — CONSTITUTION.
monarque qui voulait retenir le peuple en esclavage. On aurait pu croire qu'une constitution faite pour eux, par la Divinité môme, aurait dû être universellement bien reçue.
Mais il y avait dans chacune des treize tribus quelques esprits mécontents et inquiets qui excitaient continuellement le peuple à rejeter le nouveau gouvernement, et cela par différents motifs.
Quelques-uns conservaient de l'affection pour l'Egypte, le pays de leur naissance, et chaque fois qu'ils sentaient quelques inconvénients, quelques difficultés, effet naturel et inévitable d'un changement de situation, ils réclamaient contre leurs chefs, comme étant les auteurs du mal, et ne voulaient pas seulement retourner en Egypte , mais lapider ceux qui les en avaient délivrés.
Ceux qui inclinaient vers l'idolâtrie n'étaient pas contents qu'on eût détruit leur Veau d'or. Beaucoup de chefs pensaient que la nouvelle constitution serait nuisible à leur intérêt particulier, et que les bonnes places seraient prises par la famille et les amis de Moïse et d'Aaron.
Joseph et le Talmud nous donnent certains détails qui ne sont pas dans l'Écriture, et nous disent que Corah, ambitieux de la prêtrise et blessé de la voir donner à Aaron, se plaignit que Moïse eût fait cette nomination sans le consentement du peuple; et qu'il accusa Moïse d'avoir, par divers artifices, obtenu frauduleusement le gouvernement, privé le peuple de ses libertés, et conspiré avec Aaron pour perpétuer la tyrannie dans sa famille. Et ainsi, quoique le vrai motif de Coran fût de supplanter Aaron, il persuada au peuple qu'il ne voulait que le bien public.
Et alors le peuple, ému par ses insinuations, commença à crier, et on accusa Moïse d'ambition et depéculat. Il n'y avait pas de preuves de péculat, et cependant des faits, quand ils sont vrais, sont par leur nature susceptibles d'être prouvés. Mais ces accusations réussissent toujours auprès de la populace; car il n'y a aucune accusation aussi aisément faite ou
Xe LEÇON. — MADISON, FRANKLIN. 259
aussi aisément acceptée par les coquins qu'une accusation de coquinerie.
Enfin, deux cent cinquante des principaux, fameux dans les tribus, hommes de renom, se mirent à la tête de la foule qu'ils excitaient, et la poussèrent à un tel degré de frénésie, qu'elle criait : « Lapidons-les, lapidons-les, et assurons ainsi nos libertés.
De tout ceci il appert que les Israélites étaient un peuple jaloux de sa liberté nouvellement conquise. Cette jalousie en elle-même n'est pas un défaut; mais, en se laissant mener par des hommes artificieux, qui parlaient de l'intérêt public et ne songeaient qu'à leur intérêt propre, le peuple d'Israël attira sur lui de grands malheurs.
La même histoire inestimable nous apprend encore qu'après une suite de siècles, quand cette constitution fut devenue vieille et corrompue et qu'on proposa de la corriger, la populace dont les ancêtres avaient accusé Moïse de vouloir régner en criant : « Lapidez^le, lapidez-le; » cette populace, excitée par le grand prêtre et par les Scribes, accusa le Messie de vouloir se faire roi des Juifs, et cria : « Crucifiez -le, crucifiez-le. »
De quoi il est permis de conclure que l'opposition de la foule à une mesure publique n'est pas toujours une preuve que la mesure soit mauvaise, encore bien que l'opposition soit excitée et dirigée par des hommes de distinction.
De ce qu'on s'oppose violemment et sans raison à la constitution, je n'entends pas conclure que notre Convention générale ait été divinement inspirée quand elle a dressé cet acte important. Mais j'avoue que j'ai tellement foi dans le gouvernement général du monde par la Providence, que je ne puis me figurer qu'un acte aussi important pour le bien-être de tant de millions d'hommes qui existent aujourd'hui, ou qui formeront la postérité d'une grande nation ; que cet acte,,dis-je, ait pu se faire sans être en quelque degré influencé, dirigé, gouverné par ce Maître tout-puissant, présent partout, et tou-
jours bienfaisant, en qui tous les êtres inférieurs vivent, agissent et existent.
Franklin vécut assez pour voir la mise à exécution de la constitution, et dans une lettre qu'il écrivait à Washington, en 1789, au moment où celui-ci venait de commencer sa présidence, il lui disait : « Quant à moi, dans mon intérêt, il eût mieux valu que je fusse mort il y a déjà deux ans, car depuis deux ans je souffre des douleurs cuisantes; mais je ne regrette pas de les avoir vécus, puisqu'ils m'ont permis de voir notre situation présente. J'achève ma quatre-vingt-quatrième année, et probablement ma vie ici-bas; mais, dans quelque situation que je sois placé après ma mort, s'il me reste le souvenir de ce qui s'est passé sur la terre, je garderai l'estime, le respect et l'affection avec lesquels j'ai été depuis si longtemps votre ami. »
Et dans son testament, il lègue sa canne à Washington.
« Je lègue, dit-il, ma canne de pommier sauvage surmontée d'une belle pomme d'or figurant un bonnet de liberté, à mon ami, à l'ami du genre humain, au général Washington. Si c'était un sceptre, elle serait digne de lui et bien placée dans sa main. »
Vous voyez ce que sont ces hommes qui ont fait la constitution américaine , combien ils diffèrent, hélas ! par le beau côté, des hommes de la révolution française. Dans notre révolution, nous ne trouvons que des partis se faisant une guerre acharnée, des gens qui apportent
Xe LEÇON. — MAD1SON, FHANRL1N. 20'1
chacun leur système, et qui sont impitoyables pour qui ne pense pas exactement comme eux. Je ne parie pas de la différence qui séparait les Girondins des Jacobins, quoiqu'à vrai dire, plus j'ai voulu m'en rendre compte, moins j'ai pu voir en quoi elle consiste; je ne puis pas prendre au sérieux cette accusation de fédéralisme inventée pour les faire guillotiner; mais il m'est tout à fait impossible de voir ce qui politiquement sépare Danton de Robespierre, et je n'aperçois dans leurs sanglants démêlés autre chose que des haines furieuses et de basses jalousies. Ce ne sont pas des idées qui séparent ces hommes, ce sont des passions dont la France est l'enjeu.
Au contraire, voyez ce qui se passe en Amérique. La constitution ne satisfait personne. Hamilton, qui avait été le premier auteur de la réunion , déclare que nul dans la Convention n'est moins content que lui. Pour lui, la constitution est trop démocratique. Elle ne l'était pas assez pour Franklin. Washington doute qu'elle puisse réussir. Randolph vote contre. Personne ne croit au succès. Ya-t-on se réunir pour renverser cet édifice vacillant au risque de perdre le pays en le livrant à l'anarchie? Non. Tous ces hommes sont des patriotes habitués aux affaires. Leur idée à tous est la même : « Essayons de la constitution. A force de bon vouloir, nous en corrigerons les défauts. »
Grande leçon, messieurs, et qui nous apprend qu'il n'y a pas de constitution dont on ne puisse tirer la liberté, quand elle est mise en œuvre par des gens de cœur qui désirent avant tout le bien public. C'est là le
grand côté de la révolution américaine ; elle a apporté au monde un noble exemple, celui d'honnêtes gens, divisés d'opinion, mais réunis par le patriotisme, n'ayant qu'une pensée, assurer la liberté de leur pays. C'est là ce qui fait la gloire éternelle d'hommes tels qu'Hamilton, Madison, Franklin, et du premier de tous, Washington !