LA GÉORGIE
Jusqu'à présent, en parlant de la fondation des colonies, il n'a été question que de compagnies ou de lords propriétaires. L'État n'a paru nulle part au début; il n'est intervenu que plus tard entre les compagnies et les planteurs, comme en Virginie, ou entre les propriétaires et les habitants, comme dans la Nouvelle-Jersey ou la Caroline. Établir une colonie par les ressources directes de l'État n'était rien moins qu'une idée favorite au dix-septième siècle^ on n'y songeait même pas; la Géorgie est, dans l'Amérique du Nord, le premier et le seul exemple d'une plantation faite avec le concours de l'État, mais aussi est-elle, de date récente. C'est en 1732 qu'on a» colonisé la Géorgie, et pour faire une oeuvre de bienfaisance, ce qui la distingue tout à fait des plantations du dix-septième siècle et la rapproche des entreprises de notre temps.
Un homme de bien, un philanthrope, comme on dirait aujourd'hui, James Edouard Oglethorpe, officier de l'armée, membre du parlement, et d'une famille dévouée à la monarchie, eut l'idée de fonder une colonie
1. Sur toute cette question de resdavage, il faut lire lei admirables écrits du Fénelon américain, Channing. l'^fc/avage. Paris, 1855; in- 12.
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OÙ Ton recueillerait les prisonniers pour dettes, les pauvres, et enfin (ce qui rattache la Géorgie aux autres colonies), les protestants à qui TÉglise anglicane refusait la liberté religieuse, ou qui étaient persécutés dans le reste de FEurope. Dans un siècle où régnaient les idées de Locke, où la propriété était le premier des droits, Temprisonnement pour dettes était perpétuel, et vous avez vu, dans le joli roman du Vicaire de Wakefield, ce qu'était cette prison, où l'honnête homme malheureux était confondu avec le malfaiteur. Ainsi la charité et la tolérance, tels étaient les mobiles d'Oglethorpe ; il n'y avait qu'une exception, toujours la même, au dernier siècle : les papistes étaient exclus de cet asile ouvert à toutes les communions et à toutes les misères.
Il ne fut pas difficile à Oglethorpe de trouver des associés pour cette œuvre de bienfiaisance. Sur le rapport favorable du Bureau de commerce, une charte de Georges II, du 9 juin 1732, érigea en province le pays situé ehtre la Savannah et l'Alabama, et lui donna le nom de Géorgie. Ce fut une commission de personnes riches et bienfaisantes qu'on chargea de gouverner la plantation pendant vingt et un ans. Le sceau de la corporation, qui portait pour emblème un groupe de vers à soie filant, avec la devise : Non sibi sed aliis^ exprimait le désintéressement des patrons de la colonie; et en effet un article inséré à leur demande leur refusait toute concession de terre ou tout autre avantage dans la plantation.
C'est à cette corporation qa*on remettait la souve-
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raineté législative ; mais les lois ne devaient être en vigueur qu'après avoir été approuvées par le roi en son conseil. Quant au pouvoir exécutif, il était exercé par un conseil de trente -quatre personnes, dont quinze étaient nommées dans la charte et devaient conserver leur place quoad se bene gesserintj c'est-à-dire à vie; quant aux autres, on en laissait la nomination aux commissaires, qui devaient élire à toutes les vacances.
C'était le conseil qui faisait les concessions de terre; cinquante acres étaient données à tout émigrant, moyennant une quitrent de dix shillings ; mais il était défendu d'accorder plus de cinq cents acres à la fois. On voulait éviter les grands domaines et les accaparements de territoire qui, en Virginie et en Caroline, avaient donné lieu à des abus et à de justes plaintes. En d'autres termes , on voulait faire une colonie modèle, qui fût tout ensemble une œuvre de bienfaisance et de politique ; on repoussait le monopole des compagnies et des propriétaires.
La charte accordée, les souscriptions affluèrent. Le clergé y mit une chaleur extrême ; le parlement donna dix mille livres sterling. On attendait des merveilles de cette fondation. On voyait déjà la prison pour dettes abolie, la taxe des pauvres réduite. Ces malheureux sauvés d'une longue servitude, transportés gratuitement dans un pays de liberté et d'abondance, - fournis aux frais de la société de tous les moyens d'améliorer leur condition, allaient oublier leurs chagrins sous un ciel meilleur. En outre, la charte porterait avec elle sa récompense : l'Angleterre devait gagner plus d'un mil-
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iOQ Sterling annuellement, rien qu'en soie brûle, et Madère était dépassée dans la production du vin.
Oglethorpe se mit à la tête de la première expédition qui fonda la ville de Savannah. Il fut suivi par une colonie de Moraves, que conduisit l'excellent et pieux ZinzendorT, et par une émigration protestante qui abandonna le pays de Salzbourg pour fonder en Géorgie la communauté évangélique d'Ebenezer. Le calcul était sage, les intentions parfaites, le zèle sincère; cependant l'entreprise échoua complètement.
L'organisation de la Géorgie reposait sur des bases toutes différentes de celles des autres colonies. Il y avait surtout trois dispositions très-raisonnables en apparence, et inspirées par d'excellents sentiments, qui génèrent la vie de la plantation, et ne tinrent point devant l'expérieDce'.
En fondant la Géorgie, on avait songé au voisinage des Espagnols, maîtres des Florides ; il avait paru sage d'interposer une colonie militaire entre les possessions espagnoles et la Caroline, pays d'esclaves et par conséquent de peu de défense.
On avait donc décidé que dans la Géorgie les terres seraient partagées entre les babitants m&les seulement, et à charge de service militaire. Les filles n'avaient aucun droit à l'héritage, car ces domaines étaient des âefs. Le besoin de la défense ramenait au dix-huitième siècle les lois du moyen âge.
On avait aussi défendu l'introduction des escl&ves ;
(( L*escla\age, disait-on, le malheur sinon le déshonneur des autres plantations, est absolument proscrit. Que Tayarice le défende comme elle Fentendra, il ,y a dans le cœur humain une honnête résistance à Fidée de \endre et d'acheter nos semblables, et de les considérer comme notice richesse et notre propriété \
a L'esclavage , ajoutait Oglethorpe, est contraire à l'Évangile aussi bien qu'aux lois fondamentales de l'Angleterre. Nous avons refusé de faire une loi qui permît un crime si horrible. »
Ace motif pieux s'en joignait un autre tout politique. Les Espagnols appelaient à eux les nègres de la Caroline et en faisaient des soldats contre leurs anciens maîtres, dépeuplant et ruinant ainsi doublement le pays. On ne voulait point, suivant l'expression des commissaires, posséder une province vide de blancs, pleine de nègres, propriété précaire d'un petit nombre, exposée tout à la fois à la trahison intérieure et à Tinvasion étrangère.
Ainsi, on repoussait Tesclavage, non -seulement comme injuste et cruel (c'est ainsi qu'on commençait à le considérer), mais comme fatal aux intérêts des pauvres émigrants en vue de qui on établissait la colonie.
Enfin, une disposition tout humaine, et que de nos jours ont reproduite des sociétés de tempérance, défendait l'introduction du rhum et des liqueurs spiritueuses ; et pour empêcher cette cause de démoralisation, tout commerce avec les Antilles était interdit.
Ces trois dispositions échouèrent, parce que» avec
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une apparence de justice, elles étaient impraticables dans la colonie.
Les émigrants de Salzbourg, accoutumés au travail des mains, résistaient à l'introduction de resclavage; mais il n'en fut pas de même des émigrants anglais, pris en majeure partie parmi les prisonniers pour dettes, c'est-à-dire parmi des gens habitués à^ Tindustrie plus qu'au rude labeur des champs, et la plupart déjà usés par la misère et la débauche; ils se plaignirent hautement qu'on les avait trompés. A les entendre, le sol n'était pas assez fertile ; c'était à la compagnie à les soutenir, à leur fournir des outils, des secours, en un mot à se charger du succès, puisqu'elle s'était chargée de l'émigration.
Au lieu de s'en prendre à eux-mêmes de leur mauvaise fortune, les émigrants s'en prirent à la clause qui prohibait l'esclavage; et, chose singulière, ils appelèrent la religion à leur aide, préteridant que la servitude était un moyen de propager l'Évangile» Les pau* vres esclaves de F Amérique sont devenus de libres citoyens de la céleste Jérusalem, disait un pieux missionnaire.
Les émigrés de Salzbourg eurent des scrupules et consultèrent en Allemagne : « Si vous prenez des eS'claves suivant la foi, leur fut-il répondu, et avec l'inttnlion de les conduire au Christ, l'action ne sera point un péché, mais peut même devenir une bénédiction. » C'était la fausse et mauvaise doctrine d'un petit mal pour un grand bien.
Les esclaves furent alors introduits en foule dans la
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Géorgie, et pour éluder la loi on imagina de les considérer comme des engagés libres, seulement l'engagement était fait pour cent années. C'est de la même façon, et avec la même hypocrisie légale, que de nos jours les Américains rétablirent resclavage dans le Texas, afiranchi par les lois libérales du Mexique. Devant cette opposition des planteurs les commissaires durent céder; tout ce qu'ils purent faire, fut d'bbliger les maîtres, sous peine d'une amende de cinq livres, à donner aux nègres l'instruction religieuse au jour du Seigneur. C'est l'origine du caractère religieux qui distingue les nègres de la Géorgie.
S'il avait été difficile d'empêcher l'établissement de l'esclavage, il était plus impossible encore de retenir les planteurs dans une colonie naissante où les terres sont la seule richesse, en leur montrant en perspective la dépossession de leurs femmes et de leurs filles, comme conséquence d'un État militaire. L'égalité de succession établie dans les autres plantations ne laissait point de . place dans la Gréorgie aux essais de quelques théoriciens.
Enfin, quel que fût le motif qui eût fait prohiber Fintroduction des esprits, les conséquences de cette mesure étaient désastreuses ; car, d'une part, l'usage des spiritueux était nécessaire pour corriger la mauvaise qualité des eaux, et, de l'autre, on favorisait la contrebande, c'est-à-dire la plus corruptrice des industries.
Sous le régime de restrictions, la Géorgie ne fit que languir. En 17S1, après vingt ans d'efforts désintéressés, après des sacrifices considérables {le Parlenoent
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seul avait donné 136,000 livres sterling, plus de trois millions) , quand les commissaires rendirent leur charte, la colonie ne comptait que trois petites villes et quelques plantations dispersées, avec dix-sept cents habitants libres et quatre cents nègres. Les exportations, pendant les trois dernières années, n'avaient pas dépassé 80,000 francs.
C'est là une de ces leçons comme TAmérique nous en offre tant, une preuve nouvelle que la colonisation par l'État est toujours la plus coûteuse et la moins profitable , car elle ôte le suprême ressort de ces difficiles établissements : le sentiment individuel, la nécessité de se tirer d'affaire atout prix et par ses seuls efforts.
Pater ipse colendi • Haud facilem esse viam voluit^ primusque per artem Movit agrosy caris acuens mortalia corda <•
Le besoin et la certitude de se gouverner soi-même, d'être maître absolu de son travail et de sa vie, voilà les deux conditions de 'succès pour toute entreprise humaine ; c'est dans l'extrême liberté et dans l'extrême responsabilité qu'on trouve l'énergie qui fonde les colonies; ce sont les deux seules forces dont jusqu'à présent nous n'ayons pas su nous servir.
Sortie de ces premiers embarras, et devenue province royale, la Géorgie fit des progrès rapides. A l'époque de la révolution d'Amérique, elle était en bonne position , quoique sa population n'atteignit pas cent mille habitants.