Bracton, lib. HT, c. tiii
398 HISTOIRE DE LA FONDATION DZS fTATS-UMIS.
jours une administration séparée ^ Seul, le eomtéde Durham s'était maintenu , parce que , tombé entre les mains des évéques, il était devenu une de ces propriétés de mainmorte qui ne changent plus; toutefois, sous Henri YIll, les privilèges en avaient été fort réduits, mais il lui restait encore les apparences et quelques-uns des attributs de la souveraineté. Les mandements de justice, par exemple, étaient dressés au nom du comte, et toutes les confiscations lui appartenaient.
C'est à ce dernier débris de la féodalité que , suiTant rattachement des Anglais aux anciens usages, on avait emprunté la formule d'une concession de territoire faite à un simple particulier, mais la forme seule était féodale , le fond de la concession ne rappelait que de fort loin l'attribution des privilèges souverains dont avaient joui les barons féodaux.
Dans les gouvernements de propriétaires, les gouverneurs étaient nommés par le concessionnaire au lieu d'être nommés par le roi. C'était aussi le propriétaire qui nommait le conseil et qui convoquait l'assemblée, mais il n'avait point un pouvoir absolu. Parfout on avait stipulé pour la liberté des planteurs , et nous avons vu qu'aux termes des chartes, les émigrants avaient droit à une représentation coloniale. Ainsi, la liberté des colons s'appuyait sur le titre même qui fondait l'autorité des propriétaires, et la condition des planteurs n'était pas moins franche que celle des sujets anglais résidant dans les provinces royales.
1 . Dans le cabinet anglais ligure encore un chancelier du comté 4l# Lancaâlre.
A répoque de la révolution , il n'existait plus que trois gouvernements de propriétaires. Le Maryland, qui appartenait à la famille de lord Baltimore ; la Pensylvanie et le Delaware , qui appartenaient à la famille de Penn ; mais New-Hampshîre, les Carolines, la Nouvelle- ' Jersey étaient depuis longtemps des provinces royales , sans que ce changement, avantageux du reste pour Tadministration coloniale , eût en rien modifié la condition politique et civile des habitants.
Les chartes du Maryland et de la Pensylvanie, copiées l'une de l'autre, donnaient au propriétaire et aux planteurs les mêmes droits dans les deux pays; il y avait seulement cette différence, que dans le Maryland, fondé en 1632, avant la révolution, à une époque où le roi était moins jaloux de son autorité que ne le fut plus tard le parlement, on n'avait point réservé à la couronne la suprématie législative^ tandis que dans la charte de la Pensylvanie (qui comprenait le Delaware), il y avait au profit de la métropole réserve expresse du droit de contrôler et de réviser les lois de la plantation.
Venons maintenant à la troisième forme de gouvernement : les gouvernements de charte, c'est-à-dire les provinces concédées à des compagnies.
Blackstone définit ces provinces comme des espèces de corporations ou personnes civiles, ayant droit de faire des règlements pour leur organisation intérieure, pourvu que ces règlements ne soient point contraires aux lois d'Angleterre, et restent dans les limites fixées par la charte d'institution.
400 HISTOIRE DE LA FONDATION DVS ilÀTS-UNIS.
Dans sa définition et son énumération de pouvoirs, Blackstone ^ a confondu deux états très-différents des colonies : ce qu'elles furent à l'origine , et ce qu^elles étaient à l'époque oii il écrivait. De la durée de la charte ' il a conclu à l'immobilité du gouvernement, comme si rien n'avait changé en présence du prodigieux développement des plantations^ comme si les règlements faits pour une poignée d'hommes avaient pu régir un État sans s'altérer.
Dans l'origine, sans doute, les concessions de charte furent faites à de simples compagnies de commerce. On partait pour l'Amérique sans trop savoir si on coloniserait ou si on se contenterait de trafiquer avec les indigènes. L'idée de fonder un empire était peut-être dans l'intention des premiers émigrants, mais c'était une pensée étrangère aux hommes d'État qui faisaient la concession, et qui certes ne l'eussent pas faite, aveuglés comme ils étaient par les préjugés de religion, s'ils avaient lu dans l'avenir. La première charte du Massachusetts, comme celle de la compagnie de Plymouth, ne constituaient donc rien de plus qu'une corporation civile, et de la part des émigrants il y eut usurpation évidente du pouvoir exécutif, législatif et judiciaire, ^ quand ils transportèrent leur charte en Amérique, et d'une compagnie firent un État.
Mais lorsque Charles II accorda les chartes de Rhode- Jsland et de Connecticut, et surtout lorsque, en 1691, une charte de Guillaume et Marie réforma, réorganisa
U Blackstone, 108«
la province de Massachusetts, il est clair que ce ne fut point une corporation que le roi prétendit régler, mais bien une province ; c'est un État qu'on voulut constituer, et la définition de Blackstone est trop étroite pour un pareil régime.
Il est aisé de comprendre que , dans cette dernière époque, les gouvernements de chartes se rapprochent tout à fait des gouvernements provinciau:![. L'administration et la législation y sont confiées à un gouverneur, à un conseil annuellement élu, non par le roi, mais par l'assemblée générale, et enfin à une chambre de représentants.
Dans le Connecticut et Rhode-Island (les deux seuls États qui, au moment de la révolution, fussent, avec le Massachusetts , régis par une charte), le gouvernement était une pure d)émocratie. Le gouverneur, le conseil et l'assemblée étaient choisis annuellement par les plan* teurs, et tous les fonctionnaires nommés par l'autorité populaire. C'étaient de vraies républiques longtemps avant que le nom n'en fût prononcé.
On voit maintenant sur quel plan uniforme étaient constituées les colonies , quelle que fût la différence d'origine. Partout un gouverneur, un conseil, une chambre de représentants; en d'autres termes, la copie de l'organisation anglaise : roi, lords, communes; le modèle futur de l'organisation fédérale : président, sénat, assemblée de représentants.
Il est vrai qu'il y avait une différence dans le mode de nomination des gouverneurs et du conseil, et qu'en certaines plantations il en devait résulter une constitu-
tien plus OU moias énergique du pouvoir exécutif; un magistrat choisi annuellement parles planteurs du Cobnecticut n'avait pas sans doute le pouvoir d'un gouverneur de la Virginie ou de la Caroline , qui n*attendait rien que de la couronne. Mais outre que Tautorité executive était enfermée en d'étroites limites dans un pays qui n'avait ni armée ^ ni marine, ni centralisation, il y avait, dans toutes les colonies, deux forces puissantes qui restreignaient l'administration et lui traçaient partout un champ à peu près égah
Ces deux forces, c'était le jury et la représentation nationale.
Le jury remettait aux mains des planteurs toute la justice criminelle et une partie de la justice civile. Je dis toute la justice criminelle, c'est-à-dire l'accusation et le jugement ; en France le jury n'a qu'une portion de la justice criminelle : le jugement. C'est la part la plus im{)ortante il est vrai dans les résultats immédiats, mais peut-être, comme garantie de la liberté, n'est-ce pas la plus considérable. Au contraire, dans les colonies comme en Angleterre , le droit d'envoyer un homme devant la justice fut toujours un droit réservé aux citoyens réunis en jury d'accusation.
Être jugé par ses pairs, sur accusation admise par ses pairs, c'est là depuis longtemps un des plus nobles privilèges du citoyen anglais; les émigrants y tenaient avec jalousie et comme à la part la plus précieuse de cet héritage de libertés qu'ils avaient emporté de la mère patrie.
La représentation nationale était encore un de ces
orgânisatioh politique. 403
privilèges, ou plutôt un de ces droits de la vieille Angleterre, que les émigranfs réclamèrent dès le premier jour.
n est remarquable que toutes les colonies antérieures au règne de Charles II établirent d'elles-mêmes un libre gouvernement, quoique la charte n'eût rien disposé à cet égard. Il n'y a d'exception que pour le Maryland, si l'on peut nommer cela une exception, puisque la charte contenait une clause expresse en faveur de la représentation nationale. ' «
La Virginie , colonie entreprise par une compagnie , œuvre privée de quelques actionnaires, fut administrée, pendant quelques années, par un gouverneur et un conseil, dont la nomination comme la révocation ne dépendaient pas du peuple; mais la plantation se révolta contre ce régime inconnu , et dès 1 620 , c'est-à-dire moins de quinze ans après la fondation de la Virginie, on voit paraître une chambre de freemen. C'est la colonie qui se donne elle-même ces libertés auxquelles n'a pas songé le roi.
Si la Virginie à l'origine n'était qu'une compagnie, le Massachusetts n'était qu'une Église ; aussi dans les premières années le gouverneur et les assistants conduisirent-ils le peuple comme avaient fait les juges d'Israël, et le peuple y consentit. Mais cette organisation ne dura pas plus de deux ou trois ans, et quoique dans la charte rien n'autorisât une représentation coloniale, en i 634 on vit tout à coup apparaître une assemblée , acclamée par les planteurs, au grand étonnement des magistrats, au grand effroi de quelques ministres.
L'histoire du Massachusetts est celle du CoDnectîcuty de New-Haven , du New-Hampshire ; partout le peuple entend n'obéir aux lois, et ne payer de taxes qu'autant que par ses représentants il a \oté les unes et les autres.
Et cette représentation, c'est la représentation mobile, révocable d'une démocratie^ car vous vous rappelez peut-être que lord Say, un favori des ministres puritains, demanda l'établissement d'une chambre héréditaire, pour apporter à la colonie son expérience et sa fortune, et que cette demande fut unanimement rejetée par les planteurs.
Ce goût d'une représentation nationale, ce droit de voter l'impôt avaient régné en France avec autant de vivacité qu'en Angleterre. Il suffit de lire les remontrances des états généraux au seizième siècle pour ressaisir ces traces de l'esprit de liberté! Mais chez nous la monarchie absolue qui commence, non pas à Louis XIV mais aux Valois, étouffa de bonne heure ce germe précieux; en Angleterre, au contraire, rien n'en arrêta les jets vigoureux. La révolution même ne fit que lui donner une énergie nouvelle que n'abattit point la restauration. Depuis le règne de Charles II il n'y a pas d'exemple d'une colonie fondée sans une représentation ; il n y a pas d'exemple non plus de tentative faite ][)our priver les plantations de ce droit des citoyens anglais, si Ton excepte les folles entreprises de lacques II, qui menèrent ce malheureux prince à sa ruine.
Le principe ne fut donc jamais contesté en Angie* terre, mais plusieurs fois on disputa sur sa nature, et
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ORGiKISATEOtl TOLITIOUB. 403
ces disputes nous montrent sous uq jour çlus vif l'esprit libre et démocratique des colons. Dans les gouvernements de propriétaires ou de chartes, le droit du peuple d'être gouverné par une législature locale n'était point mis en doute, c'était un article du contrat; mais dans les gouvernements provinciaux, c'était une question de savoir si la représentaUon était un droit (noua dirions un droit naturel), ou simplement un privilège dont la durée et l'étendue pouvaient être réglées par le souverain. La première doctrine était celle des colons, la seconde celle des avocats de la couronne. Plus d'une fois les colonies firent à ce sujet des déclarations de droits que la couronne rejeta comme une invasion de ses prérogatives, et que les planteurs renouvelèrent avec une infatigable décision.
Quand elle ne contestait pas le droit des colons, la couronne essayait de le tourner. Par exemple, elle réclamait comme étant de sa compétence exclusive le droit de décider du nombre des représentants, et des lieux où se ferait l'élection ; les assemblées locales repoussèrent toujours ces prétentions.
La couronne s'attribuait le droit de dissoudre à volonté les assemblées, ou de les prolonger pour un tempe indé&ni, à son plaisir, sans nouvelle élection, moyen sûr de détacher les députés des intérêts du peuple. Les colons admettaient le droit de dissolution qui existait en Angleterre, mais Us repoussaient avec force l'autre prétention, comme destructive du droit de représentation. Des élections fréquentes étaient à leurs yeux une des conditions vitales d'un libre gouvernement; c'était
(comme le dit emphatiquement la déclaration d^îndépendance) un droit inestimable pour la colonie j et formidable aux seuls tyrans^
Dans la colonie de New-York , la couronne réussit en 1749 à faire établir des assemblées septennales à rimitation du parlement de la métropole, mais ce fut une mesure si désagréable au peuple, qu^elle constitua un des griefs dont on se plaignait au commencement de la révolution.
Ainsi, et dès le premier jour, les plantations possédèrent un gouvernement libre, un gouvernement représentatif, et quand vint la révolution de 1776, il y avait un siècle et demi que ces formes protectrices étaient enracinées sur le sol américain.
D'où venait ce goût des institutions représentatives? Qui avait donné aux Anglais établis dans le nouveau monde cet amour de la liberté , plus énergique , plus ardent que dans la mère patrie? J'ai essayé de vous faire connaître les éléments divers de cet esprit de liberté qui seul explique l'histoire et l'avenir de l'Amérique ; je n'y reviendrais pas, si je n'en trouvais un résumé éloquent , profond , dans un admirable discours prononcé au parlement d'Angleterre par Thomme qui a le mieux compris les conditions de la liberté, le caractère et le rôle des constitutions, Burke, le vrai rénovateur de la science politique, celui qui Ta retirée du monde des rêves, pour la fonder sur l'observation.
Au milieu des orages soulevés par la révoltrtion américaine, quand la passion populaire, quand un fatal entêtement, un faux patriotisme , poussaient TÂngle-
terre dans cette lutte fatale, Burke ne cessa de parler I' en faveur de la paix, de la justice, des droits des colo- ^ nies. D eut Thonneur de défendre avec une haute éloquence une noble nation qu'il aimait parce qu*il Tavait profondément étudiée 5 il eut la gloire d'annoncer l'avenir avec cette sûreté que 4onne la science. Lui seul, dédaigné par les grands politiques du jour, lui seul songeait alors qu'avant de gouverner une colonie ; ou de traiter avec elle, il fallait connaître son caractère, et pour lui le caractère américain se résumait en deux mots : l'amour de la liberté.
Voici le passage du discours auquel je fais allusion ; il a été prononcé en 1778, quand Burke soutenait contre le ministère qu'il fallait se réconcilier avec l'Amérique. Ces quelques pages résument admirablement l'histoire et les institutions des États-Unis.
« Dans le caractère des Américains, disait-il, Tamour de la liberté est le trait prédominant qu'on retrouve partout; et, comme une affection ardente est toujours une affection jalouse, vos colonies deviennent soupçonneuses, rétives, in* traitables aussitôt qu'elles voient la moindre tentative de leur arracher par force, ou de leur soustraire par chicane le seul avantage pour lequel il vaille la peine de vivre. Ce fier esprit de liberté est probablement plus fort dans les colonies anglaises que chez aucun peuple de la terre , et cela par un grand nombre de causes puissantes qu'il n'est pas inutile d'expliquer plus en détail, pour comprendre les véritables sentiments des Américains, et la direction que prend cet esprit de liberté.
« D'abord b peuple des colonies descend d'aïeux anglais» L'Angleterre est une nation qui, je l'espère, respecte encore sa liberté, Qt qui naguère l'adorait. Les colons vous ont quit-
tés quand ce trait de votre caractère était dominant ; ils ont pris cette direction, ce penchant au moment môme où ils sont sortis de vos mains. Aussi sont-ils non-seulement dévoua à la liberté, mais à la liberté suivant les idées anglaises, à la liberté fondée sur les principes anglais.
« La liberté abstraite , comme bien d'autres abstractionSi ne se trouve nulle part. La liberté s'attache à quelque objet sensible; chaque nation s'est choisi un objet favori, qui est devenu pour elle et par excellence l'idéal du bonheur. En Angleterre, et dès les premiers temps, les grandes luttes pour la liberté ont porté principalement sur la question de l'impôt. Dans les républiques anciennes, la plupart des contestations roulaient sur le droit d'élire les magistrats, ou sur la balaDce à maintenir entre les divers ordres de TÉtat. La question d'argent les touchait moins. Mais en Angleterre il en fut autrement : cette question de Timpôt a exercé les plumes les plus habiles et les langues les plus éloquentes ; pour elle ont agi, pour elle ont souffert les plus grands cœurs.
« Ceux qui ont défendu l'excellence de la constitution anglaise ont démontré non-seulement que le droit d'accorder l'impôt était en fait un des plus certains et des plus anciens privilèges du citoyen anglais; ils ont établi comme un principe fondamental que, dans toutes les monarchies, le peuple doit posséder, directement ou indirectement, le pouvoir d'ao coi der son argent, ou que, sinon, il n'existe pas môme l'ombre de la liberté.
« Les colonies ont reçu de vous, avec le sang, ces idées et ces principes. Leur amour de la liberté s'est, conune chez vous, fixé, attaché à ce point spécial de l'impôt. La liberté pouvait être respectée ou mise en danger de vingt autres côtés, sans leur causer de joie ni d'inquiétude, c'est là qu'était pour elles le pouls de la liberté, et, suivant qu'il battait, elles se trouvaient malades ou bien portantes.
« Je ne dis point qu'elles eussent tort ou raison d'appliquer Yos raisonnements à leur propre situation; ce n'est pas chose
aisée que de garder pour soi le monopole des principes et de leurs conséquences. Le fait est qu'elles ont ainsi entendu ces règles générales, et la manière dont vous les avez gouvernées, soit douceur ou indolence, soit sagesse ou erreur, les a confirmées dans ridée qu*eUes avaient, aussi bien que vous^ un intérêt dans ces communs principes.
a Elles ont été en outre confirmées dans cette erreur qui les charmait, par laforme môme de leurs assemblées provinciales. Lettrs divers gouvernements sont populaires au plus haut degré; quelques-uns môme sont purement populaires. En tous la représentation populaire est l'élément le plus considérable. Cette participation du peuple au gouvernement ne manque jamais de lui inspirer des seniiments altiers, et une profonde aversion contre tout ce qui tend à le priver de son plus grand privilège.
« S'il manquait quelque chose à cette action forcée que la forme du gouvernement exerce sur les esprits, la religion lui eût donné tout son effet. La religion, qui est toujours un principe d'énergie , n'est rien moins qu'épuisée ou affaiblie chez ce nouveau peuple, et le culte qu'il professe est encore une des causes principales de son esprit de liberté. Ces hommes sont protestants, et de cette catégorie qui est la plus opposée à toute soumission implicite de l'esprit ou de l'opinion. Ce n'est pas là seulement un sentiment favorable à la liberté, la liberté même en est l'essence.
« La raison de cette aversion que portent les Églises dissidentes à tout ce qui a l'apparence du gouvernement absolu, il faut la chercher moins dans leurs doctrines religieuses que dans leur histoire. Chacun sait que la religion catholique romaine est au moins de môme date que les gouvernements où elle prévaut; elle a marché en leur donnant la main; elle a reçu de l'État, et des faveurs, et des secours de toute espèce. L'Église d'Angleterre,, elle aussi, s'est formée dès le berceau sous les soins protecteurs d'un gouvernement établi. Hais les opinions dissidentes sont apparues tout à coup en op-
ra
position directe avec tous les pouvoirs ordinaires du mondet et n'ont pu justifier leur opposition qu'en réclamant avec force la liberté naturelle. Leur existence même tenait à l'assertion puissante et perpétuelle de ce droit de liberté. Toute espèce de protestantisme, même la plus froide et la plus passive, est une espèce de dissidence; mais la religion qui prévaut dans nos colonies du Nord est un raffinement du prin- '' cipe de résistance ; cfest la dissidence de la dissidence, le protestantisme de la religion protestante. Cette religion^ partagée en plusieurs sectes de noms différents, et qui ne sTaccordent en rien que dans ce commun esprit de liberté, est dominante dans la plupart des provinces du Nord, tandis que TÉglise d'Angleterre, malgré les droits que lui reconnaît la loi, n'y est en réalité qu'une espèce de secte privée, qui peutêtre ne comprend pas la dixième partie du peuple.
« Les colons ont quitté l'Angleterre quand cet esprit était dans le plus fort de son ardeur, et ces émigrants étaient de tous les sectaires les plus passionnés. Quant à ce ûot d'étrangers qui s'est constamment porté vers les colonies, composé pour la plus grande part des dissidents de toute l'Europe, ils ont porté avec eux des habitudes, un caractère qui n'est rien moins qu'étranger au caractère du peuple avec ^equel ils se sont mêlés.
« Je m'aperçois, à l'attitude de quelques personnes, qu'on conteste la généralité de cette observation, parce que, dans les colonies du Sud, l'Église d'Augleterre forme un corps considérable et a un établissement régulier. Gela est vrai , sans doute; mais il y a dans ces colonies un fait qui, dans mon opinion, balance complètement cette différence, et rend l'esprit de liberté plus fier et plus hautain encore dans le Midi que dans le Nord. C'est que dans la Virginie et dans les Carolines les habitants possèdent une vaste multitude d'esclaves. Pa^ , tout où règne l'esclavage, ceux qui sont libres sont de tous les hommes les plus fiers et les plus jaloux de leur liberté. La liberté n'est pas seulement pour eux une jouissaoce, c'est une
OBGANISATION POLITIQUE. 411
espèce de noblesse et de privilège. La liberté leur paraît quelque chose de plus grand et de plus relevé qu'en ces pays où, commune à tous, aussi répandue, .aussi générale que Tair, elle s'unit avec un travail abject, avec de grandes misères^ avec tout Textérieur de la servitude. Je n'entends point recommander la moralité de ce sentiment, qui renferme au moins autant d'orgueil que de vanité , mais je ne puis changer la nature humaine. Le fait est là; le peuple des colonies du Sud est plus fortement attaché à la liberté, et avec un es* prit plus altier et plus indomptable que le peuple du Nord, Telles étaient toutes les républiques de l'antiquité; tels étaient nos gothiques aïeux; tels ont été de nos jours les Polonais; tels seront toujours les maîtres d'esclaves qui ne seront point esclaves eux-mêmes. Chez un pareil peuple, l'orgueil de la domination se combine avec l'esprit de liberté, le fortifie et le rend invincible.
« Permettez-moi de signaler une autre institution qui, dans nos colonies, contribue sensiblement à développer, à entretenir cet esprit indomptable ; je veux parler de l'éducation. Dans aucune autre contrée du monde, peut-être, le droit n*est aussi généralement étudié. Les hommes de loi y sont nombreux et puissants, et, dans la plupart des provinces, dirigent l'opinion. Le plus grand nombre des députés envoyés au congrès se compose de légistes ; mais tous ceux qui lisent, et c'est la majorité, essayent de se donner quelque teinture de cette science. J'ai appris d'un excellent libraire qu'après les livres de dévotion populaire, aucune autre branche de la librairie ne donne lieu à une exportation plus considérable que les livres de droit. Les colons les réimpriment maintenant pour leur usage, et il s'est vendu autant de Commentaires de Blackstone en Amérique qu'en Angleterre...
a Cette habitude de la loi donne aux colons de la finesse, le la prévoyance, de la dextérité; ils sont prompts à l'attaque, prêts à la défense, pleins de ressources. En d'autres pays, le peuple, plus simple et d'esprit moins fin, juge d'un mauvais
principe de gouvernement seulement lorsqu'il en souffre; mais là-bas on anticipe le mal, et Ton juge du dommage à Tenir par la méchanceté du principe. On devine le mauvais gouvernement à distance, on sent rapproche de la tyrannie dès le premier souffle empoisonné.
« Enfin, il est une dernière cause qui inspire Tesprit de désobéissance à vos colonies, et qui n*est pas moins puissante que les autres, car elle n*est pas seulement morale, elle tient à la nature même des choses. Trois mille lieues d'Océan vous séparent. Il n'est p*oint d'invention humaine qui puisse empêcher la distance d'affaiblir le gouvernement. Les flots roulent, les mois passent entre Tordre et l'exécution, et ne pouvoir s'expliquer promptement un seul point, c'en est assez pour ruiner tout le système. Vous avez, il est vrai, des ministres ailés de vqs vengeances, qui dans leurs serres portent vos chaînes aux extrémités des mers. Mais là un pouvoir les arrête, qui limite la rage des passions et la furie des éléments et qui dit : Tu iras jusque-là et non pas plus loin.
« Qui donc êtes-vous pour vous indigner et mordre avec rage les chaînes de la nature? Rien ne vous arrive qui n'arrive également à toutes les nations qui ont un empire étendu, quelle que soit d'ailleurs la forme de leur gouvernement. Quand le corps est immense, la circulation du pouvoir est moins énergique aux extrémités. La nature l'a voulu. Le Turc ne peut pas gouverner l'Egypte, l'Arabie, le Curdistan, comme il gouverne la Thrace, et il n'a pas en Crimée et en Alger la domination qu'il exerce à Brousse et à Smyrne. Le despotisme lui-môme est obligé de transiger. Le sultan obtient ce qu'il peut d'obéissance. Il gouverne en relâchant les rênes pour pouvoir au moins gouverner; et ce qui fait la force et la vigueur de son autorité dans le centre de l'empire, c'est préci* sèment l'indulgence prudente dont il use avec les frontières. L'Espagne , dans ses provinces, n'est peut-être pas aussi bien obéie que vous dans les vôtres. Elle se montre facile, elle se soumet, elle attend. C'est la condition immuable, la loi éte^ Delle des empires étendus et divisés.
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« Ainsi, c*est donc de ces six sources capitales, i*origine^ la forme de gouvernement, la religion dans le Nord, les mœurs dans le Sud, l'éducation^ i'éloignement du moteur central du gouvernement, c'est, dis-je, de toutes ces causes qu'est sorti ce fier esprit d'indépendance. Il a grandi avec le peuple de nos colonies, il s'est accru avec leur richesse; c'est cet esprit qui en se heurtant contre des prétentions qui, fussent«elles légales, seraient inconciliables avec aucune idée de liberté, bien moins encore avec celle que s'en font les colonies, c'est, disje, cet esprit qui allume cet incendie qui menace de nous consumer tous ^. »
Je n'ajoute rien à ces nobles paroles. C'est le privilège du génie d'exprimer la vérité sous une forme si parfaite qu'on n'y peut toucher sans l'affaiblir.
Nous avons vu comment les colons, empruntant à l'Angleterre l'esprit de liberté, l'ont encore accru et perfectionné; nous verrons dans la prochaine leçon, en étudiant le droit civil, comment se développa un prin cipe nouveau, étranger à l'Angleterre : l'égalité. C'est le côté par où l'Amérique se distingue de l'Angleterre, et en même temps se rapproche de nous; ce caractère nouveau a donc pour nous un intérêt particulier.