DIX-NEUVIÉME LEÇON
aÉsuMÉ DE l'organisation politique et civils
Messieurs,
Pour mieux comprendre le principe d'égalité aux États-Unis, pour le distinguer du principe de liberté avec lequel on le confond trop souvent, nous avons fait une excursion en dehors de F Amérique, excursion assurément permise, car c'est l'Angleterre que nous avons étudiée; c'est à ce pays où l'égalité n'a pas encore pénétré dans les mœurs que nous avons demandé ce que pouvait donner le principe de liberté abandonné à luimême et sans mélange étranger.
En même temps nous avons cherché quelles causes ont empêché de se développer en Angleterre ce principe d'égalité, qui tient au fond de la nature humaine^ et qui triomphe par le seul progrès de la civilisation , quand des obstacles extérieurs ne s'y opposent point. L'histoire nous a révélé pourquoi sur ce sol conquis par Guillaume il n'y avait point eu de place pour l'égalité ^
el comment tout au contraire c'était la hiérarchie d'une armée qui avait ordonné les hommes et les terres. Nous avons vu que peu à peu cette féodalité s'était non point détruite mais transformée en aristocratie, le seul ré-
, gime qui soit incompatible avec l'égalité (car la monarchie s'en est souvent accommodée), et enfin je vous ai dit comment dès le premier jour une noblesse habile et patriote avait lié assez étroitement son intérêt à celui de la nation, pour qu'aujourd'hui même l'opinion, aussi bien que la science, défende une organisation sociale qui a donné à l'Angleterre au dedans une Uberté complète, au dehors une puissance infinie, l'empire du commerce et des mers.
L'Amérique va nous offrir un tout autre spectacle; dès le premier jour nous y verrons régner l'égalité. Ce ne fut point de parti pris que les émigrants l'établirent; tout au contraire, ils étaient assez imbus des idées anglaises pour n'accepter qu'avec défiance ce régime inconnu. Ce furent les circonstances, les nécessités du premier établissement qui firent naitre et maintinrent partout l'égaUté.
En ce point, sans doute, la religion eut une grande action, le puritanisme tourna de bonne heure les
.^ idées de ce côté; mais peut-être n'est-ce point là qu'il faut chercher la cause principale qui fit triompher ce principe nouveau. Encore moins faut-il demander cette
cause à quelque théorie poUtique. Il n'y eut rien de prémédité, rien de systématique dans l'organisation de la société américaine ; l'égaUté n'y fut pas comme cha nous le résultat prévu de certaines "^ doctrines que b
philosophie fait passer de la science dans les lojs. L'égalité s'établit naturellernsnt eu Amérique, comme la féodalité s'était établie naturellement en Angleterre six siècles plus tût. La nécessité y eut plus de part que la sagesse humaine.
Le fait capital qui a donné à la société anglaise ce caractère tout particulier de subordination, d'hiérarchie, c'est au fond l'inégale division du sol , inégalité maintenue , renforcée par la loi ou les mœurs.
Le fait capital qui a donné à la société américaine le trait distinctif qui la sépare de la société anglaise, c'est l'égale distribution du sol; et cette égalité fut dès l'origine l'effet naturel de la colonisation.
En arrivant dans le nouveau monde on n'y trouva pas, comme en Angleterre, une population nombreuse, aitachée au sol , laborieuse comme étaient les Aoglo- Saxons; tout au contraire, on n'eut affaire qu'à une poignée de sauvages, si étrangers à la civilisation des ■ vainqueurs qu'ils ne purent l'accepter et disparurent devant les émigrants, laissant le champ libre à l'activité des nouveaux venus.
De cette différence dans la condition des deux établissements sortit la différence des deux sociétés.
Si, conune en Angleterre, le sol avait été occupé par un peuple agricole, il y aurait eu sans doute assujettissement des vaincus, chaque conquérant fût devenu un propriétaire féodal, ayant des vassaux et des serfs, dont le travail eût fourni à ses besoins et à ses désirs. Certefl, dans cette organisation, rien n'eût gêné rorgueil et l'audace des premiers aventuriers; rien n'eùl choqué
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les idées d'un Raleigh, et plus tard d'un Glarendon ni d'un Shaftesbury, puisque Locke, dans sa charte, imaginait encore une société pareille. L'inégalité, la subordination dçs propriétés, leur maintien dans les mêmes familles, c'étaient là des idées favorites de l'époque et que n'eussent point repoussées les émigrants, ceux du sud surtout , qui prenaient leur modèle en Angleterre.
Si donc ce régime ne s'établit pas, c'est qu'une cause naturelle, plus puissante que les idées ou les préjugés apportés d'Europe, s'y opposa complètement.
Cette cause, c'est que le pays était un désert et une forêt. Pour en tirer parti, force était de se faire bûcheron et laboureur. Il n'y avait point, comme en Angleterre au temps de Guillaume, des domaines tout cultivés, dont on avait chassé ou tué les maîtres, et qui n'attendaient qu'un nouveau possesseur ; il n'y avait . point de serfs prêts à travailler pour le conquérant, et à enrichir de leurs sueurs quelques heureux vainqueurs, n fallut reprendre les choses à l'origine , et si on peut employer cette expression, il fallut recommencer la société. Dans les premières pages de la Bible, vous pouvez lire l'histoire des premiers temps de l'Amérique. Chacun, noble ou roturier, prit la hache et la charrue^ se nourrit, se logea, se vêtit de ses propres mains. A ce métier, un homme en vaut un autre; l'égalité est; forcée ; il est difficile d'admettre qu'entre gens qui travaillent de leurs mains on ait jamais tenu grand compte de la naissance et du rang.
De cette condition du sol résultèrent deux e£fets favo-
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rables à Tégalité. D'abord, la terre fut également divisée ; c'est un effet de la culture personnelle. Une division inégale suppose qu'on peut disposer des bras d'autrui. En second lieu, il n'y eut point comme dans notre so-^ ciété des propriétaires et des fermiers; la propriété étant accessible à tous, souvent même offerte gratuitement, qui donc eût consenti à travailler pour autrui? Dans un pays sans industrie, sans commerce, sans po« pulation, sans débouchés, qui donc eût partagé avec le maître d'une terre sans valeur; qui donc n'eût pas gardé pour soi des fruits entièrement dus à son propre travail?
Quand les colonies se séparèrent de la métropole ^ elles étaient loin d'avoir mis en valeur leur domaine primitif, et elles n'avaient pas encore touché à cet em* pire de l'Ouest qu'elles venaient de conquérir sur les Indiens et sur les Français. Ces terres furent cédées au gouvernement fédéral, et depuis cette époque, malgré le flux immense de l'émigration, on n'en a vendu que la moindre partie. Ainsi, non-seulement aujourd'hui les États-Unis sont un peuple de propriétaires, qui cultive de ses propres mains, mais on ne peut pas prévoir le moment où cette condition s'altérera; où, par conséquent, l'inégaUté pénétrera dans les mœurs avant de s'introduire dans les lois. Peu importe qu'il y ait des fortune^ princières dans quelques grands centres de commerce, à Boston, à New-Tork, à Philadelphie; ce sont là des faits isolés et sans portée. Ces riches négociants ne peuvent pas donner le ton dans un pays immense, où il n'y a point même de place pour ce que
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nous nommons le gentilhomme campagnard, où le nom de fermier {f armer) désigne non point celui qui culti^ la terre d'autrui, mais un propriétaire indépendant.
Pour bien apprécier combien cet homnie doit aimer Tégalité, faisons son histoire. Voyons les difficultés qu'il lui faut vaincre pour être propriétaire, sa vie dans le domaine qu'il a conquis par son travail, le secours qu'il attend de ses semblables et de l'État ; nous comprendrons alors quel fut l'esprit des premiers émigrants. Les siècles en passant ont sans doute altéré les mœurs et les idées; mais la nature est la môme, la lutte avec elle n'est pas moins rude, par conséquent la conclusion que nous tirerons sera légitime.
Supposez donc un émigrant qui veut s'établir dans l'Ouest avec sa famille : il part, il emmène avec lai quelque bétail, quelques outils, quelques provisions, toutes ressources qui manquaient au début de la plantation. Le premier soin du nouveau colon est de chercher l'endroit où il veut s'établir ; il s'adresse donc au Registrator des terres publiques, afin de , connaître les terres qui sont à vendre dans le comté. Ces terres sont arpentées et divisées par toute l'Amérique, suivant un système uniforme et qui rappelle en plus d'un point le droit agraire des Romains. On sait que chez les Romains, quand il s'agissait de partager les terres publiques (c'était là l'objet des Leges agrariœ)^ des arpenteurs, ou agrimensoresj tiraient suivant une certaine orientation^ ordinairement du nord au midi, une ligne droite nommée kardOf coupée à angles droits par une ligne trans- ' versale nommée decumanus ; puis, traçant une suite
le lignes parallèles à ce kardo maximus et à ce decumanus maximus, ils partageaient le sol en un certain nombre de carrés ou centuries, qu'on assignait ensuite .1UX colons.
Il en est de même en Amérique ; les arpenteurs tracent un carré, ayant de côté six milles anglais, ce qui donne une surface do trente-six milles carrés. C'est là ce township, dont nous avons parlé plus liaut, comme étant l'unité communale aux Etats-Unis ' . Le township est à son tour divisé régulièrement entre trente-six cai^ rés moindres, dont chacun contient six cent quarante acres. Chacune de ces sections porte sur le plan un chiffre, et la seizième est réservée pour subvenir plus tard aux frais de l'école. Chacune de ces sections est ensuite subdivisée en quatre et quelquefois en huit parts de cent soixante ou de quatre-vingts acres.
Le prix de l'acre, qui se paye comptant, est de ud dollar un quart; ainsi, pour cent ou deux cents dollara, c'est-à-dire cinq cents francs ou mille francs, l'émigrant peut se trouver propriétaire d'une terre qu'il a luimême choisie et qui comprend trente-deux ou soixantequatre hectares.
Mais cette terre, qu'on lui vend à si bas prix, dans quel état la trouve-t-il? et que lui reste-t-il à faire? C'est ici que commencent des difficultés sérieuses et devant lesquelles un Français recule presque toujours.
Celte terre, c'est une forêt vieille comme le monde» c'est un pays perdu, loin de toute habitation, sans aucune ressource; il faut que l'émigrant se suftise à lui-