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même, fasse tout par lui-^mèmey n'attendant rien ni de l'État ni des hommes.
Et d'abord, il faut qu'il se bâtisse une maison, on loghouse. Pour se faire une idée de cette demeure,*^ fl iaut aToir vu en Suisse non point les charmantes habitations des vallées, mais les grossiers chalets de la montagne. Telle est la loge de l'émigrant. Les premiers arbres abattus, placés horizontalement les uns sur les autres, enchevêtrés dans des poutres transversales, voilà toute la construction: Bien heureux si Ton n'est pas trop loin d'un moulin à scier qui fournisse qudques bardeaux pour couvrir le toit! Un peu de boue délayée pour fermer les interstices du bois ; une pierre pour établir le foyer de la cheminée; quelques planches pour échapper à l'humidité du sol, et voilà bientôt terminée la maison qui doit abriter toute une familk, habituée quelquefois au bien-être de l'Europe. Ce n'est pas tout, il faut maintenant que le planteur défriche le sol. C'est avec la hache et le feu qu'il attaque ces arbres séculaires, puis entre les souches gu'il ne peut extirper faute de bras ^ d'outils, il gratte la terre, et dans ces cendres sème quelques grains de blé ou de mais, quelques pommes de terre pour se nourrir pendant la première et si rude saison.
Maintenant suivez cet homme après quelques années et si la fièvre ne l'a pas emporté, s'il a pu résister aux miasmes dangereux qui, sous l'action du soleil, ae lèvent de ces débris végétaux accumulés depuis tant de siècles, vous trouverez un individu qui vous rappetten Robinson dans son lie*
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Le colon se suffit à lui-même, sans se soueier du reste du genre humain; il se nourrit du blé qu'il a semé, du bétail qu'il élève, du gibier qu'il tue, du poisson qu'il.pêche. H s'habille de la laine ou de la peau de ses troupeaux, s'éclaire avec leur graisse, fume le tabac qu'il plante, boit le cidre de ses pommes, l'eaude-vie de ses pêches, et sucre son café de |seigle et de chicorée avec le sucre qu'il tire d'une variété de l'érable. Cet homme vit, comme autrefois les patriarches, sans argent, sans richesses, et toutefois dans une certaine abondance.
Peu à peu la civilisation s'approche, le pays se perce ; les communications devenues plus faciles, la population plus nombreuse, le grain se vend, le bétail s'exporte. Une maison de briques ou de pien*e remplace la loge, et au lieu d'un émîgrant misérable nous trouvons un propriétaire aisé.
Demandez- vous quels sont les sentiments, quel est le caractère de cet individu? Évidemment, comme les premiers Romains, il n'estimera au monde que les vertus qu'il a pratiquées : le^travail, l'économie, la patience; il sera rude et loyal, attaché à cette terre qu'il a fécondée, indépendant des hommes qu'il ne connaît guère et dont il n'a pas grand besoin.
Réunissez maintenant un grand nombre de ces petits propriétaires, faites-en un peuple, et à ce peuple essayez d'imposer Torganisation de la société anglaise, parlez-lui de noblesse héréditaire, de substitution, de droit d'aînesse, il ne vous comprendra pas 5 non-seulement ces institutions n'ont point chez lui de raison
d'être, mais elles y seraient souveraiiiement iojustes et oppressives.
Pourquoi une noblesse en un peys où tous sont égaux par le travail et la propriété ; pourquoi un droit d^alnesse là où tous les enfants prennent une part égale à l'œuvre commune ? Pourquoi des substitutions qui favorisent l'oisiveté, là où la société tout entière n'a qu'un but, le travail?
Voyez-vous comment de cette société ainsi constituée ne peut sortir que l'égalité civile et politique ; car, je le répète, 6tez les richesses princières et rextréme misère de quelques ports de mer qui rappellent l'Europe, la grande, la très-grande majorité des Américains se compose de propriétaires qui cultivent par eux-mêmes; et, par exemple, dans les vastes États de l'Ouest, le défrichement est de date récente, c'est à peine si Ton est à la seconde génération des planteurs. Cincinnati, la capitale de l'Ouest, qui compte aujourd'hui plus de cent mille âmes \ était, en 1800, un village de sept cent cinquante habitants. Il y en avait deux mille cinq cents en 1810, et dix mille en 1820. Ajoutez qu'il y a encore plus de trois millions d'acres à mettre en culture dans TOhio ; il y en a neuf dans l'Indiana, seize dans riUinois, huit dans le Michigan, six dans l'Iowa et dans le Wisconsin ; en d'autres termes, la colonisation est d'hier !
Reportons-nous maintenant au début de la plantation, à une époque où les difficultés étaient plus sévè-
1. Cent quinze mille quatre cents en 1850; ce nombre a fort aoffmenié depuia lors.
I re8 et l'isoleme:
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l'isolement plus grand qu'aujourd'hui, car la société n'était point à quelques vingt lieues, elle était au delà des mers ; donnons à ces émigrants les idées et les habitudes anglaises, n'est-il pas évident qu'en face d'une situation aussi nouvelle leurs idées se modifîeront et qu'ils abandonneront des usages faits pour une condition sociale toute différente.
C'est là un fait inévitable et dont les lois coloniales nous donnent la complète démonstration.
Parmi ces lois, les plus intéressantes sont les lois de succession. En tout pays, ces lois ont une importance majeure, car c'est par elles que le législateur agit avec eSïcacité sur la répartition des richesses, et il est évident que suivant qu'on parviendra à concentrer ou à répandre la richesse, le gouvernement tournera à l'aristocratie ou à la démocratie. L'exemple de la France est une preuve visible de cette vérité; cinquante années de Code civd ont fait de la société française un peuple tout nouveau et y ont tellement développé l'esprit démocratique que nous ne comprenons, plus les idées de nos pères. La révolution en ce point est si profonde que ceux même qui révent un autre gouvernement que la république, ne peuvent imaginer que des institutions démocratiques, quelque chose comme la monarchie belge, c'est-à-dire une démocratie, avec un président héréditaire sous le nom de roi. Cet état de choses ne vient pas des dix constitutions contraires que nous avons usées si vîte, il vient du Code civil ; c'est lui qui a nivelé la France, lui seul.
On voit, parcetcxemple, quelle est l'énergie des lois
de succession. Elles font le passage du droit politique au droit civil, et par le droit civil influent sur les mœurs et Tétat social. Grâce à ce double caractère, elles sont, pour l'historien et pour le philosophe, le thermomètre exact d'un peuple à un moment donné.
Les lois de succession dans les colonies vont donc nous montrer comment ce principe nouveau d'égalité modifia et transforma les coutumes de la mé^f opole.
La loi anglaise toute féodale, tout aristocratique dans son esprit, ne s'explique que par son origine ; le fief étant un domaine qui devait fournir au service militaire, c'est en vue de ce service que tout fut calculé du jour où le fief devint héréditaire; la voix du sang ne fut pas écoutée et ne devait pas l'être, car c'eût été énerver la défense et compromettre la société.
En partant de ce principe, que le service militaire est la loi suprême du fief, on comprend ëdsément que le fief devait être indivisible, car le diviser c'était ruiner le service. Le fief étant indivisible, un seul des enfants pouvait l'obtenir, à charge d'aider les autres; cet enfant devait être l'atné, celui qui par son âge était le plus avancé dans le métier des armes. L'exclusion des filles se justifie aisément; un héritage tombé en quenouille n'eût point fourni de soldats.
Droit d'aînesse, exclusion de femmes, voilà ce que donne le droit féodal dans sa rigueur primitive.
Quand la féodalité eut amené l'aristocratie en perpétuant le sol dans les mêmes maîns, l'idée de la famille remplaça le principe du service militaire, et donna au droit de succession un caractère particulier. L'héritage
appartînt aux descendants de celui qui, le premier, avait mis Timmeuble dans la famille. La terre était désormais inséparable de la famille; le propriétaire actuel n*en avait que le dépôt, comme un roi, par exemple, n'a que l'usufruit de sa couronne. ' , De là certaines règles de succession qui, aujour- |d'hui, nous étonnent : le père et la mère sont exclus de l'héritage ; car si la terre était venue de leur côté elle serait restée dans leurs mains, ou en la donnant ils se seraient réserve le droit de retour. La succession se divise par souches et non par têtes, les parents plus éloignés sont préférés aux parents plus proches mais qui ne descendent pas de l'auteur commun ; des substitutions enchaînent le sol ; en un mot, tout est subordonné , tout concourt au maintien de cet être de raison qu'on nomme la famille. Voilà l'esprit du droit anglais.
Dans les colonies il était difficile de conserver une pareille législation en face des idées puritaines si favorables à l'égalité chrétienne, et de cette égaUté forcée qui sortait de la culture du soL En ce point vous allez voir combien, parmi des hommes de même race, la différence des circonstances (et aussi celle des idées religieuses) amena de variété dans les institutions.
Les plantations du Midi, en y comprenant la Virginie, devinrent des colonies à esclaves, c'est-à-dire qu'il y eut comme en Angleterre, et avec de bien plus grands privilèges, une classe d'hommes qui se reposait pendant qu'une autre travaillait pour elle. Il fut donc
aisé de rester fidèle aui usages de la métropole*, k Tépoque de la révolution^ la propriété dans le Sud était encore partagée en grands domaines et possédée par les familles des anciens planteurs; les branches cadettes dépendant en mille points de la branche aînée, qui avait ainsi quelques-unes des prérogatives des baronnies anglaises.
L*aristocratieest si naturelle en un pays où règne l'esclavage , quand un despotisme supérieur ne comprime pas tout sous son inflexible niveau, que la Virginie se montra plus jalouse des substitutions que TAngleterre, et qu'en 170S elle déclara ne plus admettre les moyens de procédure par lesquels, dans la métropole, on éludait la disposition du fondateur, et on faisait rentrer dans le commerce le bien substitué.
Au Nord, où l'esclavage était repoussé par le climat, où le cultivateur libre avait seul vaincu le désert, la coutume anglaise fut-repoussée, et dans la Nouvelle-ADgleterre (Rhode-Island excepté) le partage égal entre tous les enfants fut la seule règle admise, toutefois avec cette modification empruntée de la loi mosaïque, que l'aîné aurait double part. Ce n'était plus l'idée aristocratique, c'était l'idée religieuse qui modifiait en ce point le principe d'égalité*
Le Maryland, depuis 1715, la Pensylvanie dès son établissement adoptèrent l'égalité dans le droit de succession ; New-York et New-Jersey , provinces royales, conservèrent la coutume anglaise jusqu'à la révolution; mais quoique en ces provinces une partie de la population , d'origine hollandaise , eût accepté une position
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"paysan et payât certaines redevances qui permettaient le loisir de quelques grands propriétaires, la loi anglaise y fut plutôt souiFcrte qu'acceptée, elle tomba dès le lendemain de la révolution.
Un procès qui eut lieu en 1727, nous montre combien l'idée d'égalité était chère aux colons du Nord. La charte du Coonecticul, comme toutes les autres, por tait que l'assemblée coloniale aurait le pouvoir législatif, mais sans qu§ les lois pussent Stre contraires aux lois d'Angleterre, Sur ce motif de contrariété on attaqua devant le roi en son conseil ta loi coloniale qui donnsit' part égale aux fils et aux Glles, et on la fît annuler.
Cette décision alarma singulièrement le Connecticut et les provinces voisines; et sur l'insistance des agents de la colonie, sur les réclamations générales, le décret fut rapporté, la loi maintenue.
Il fut ainsi décidé que, dans cette question si importante du droit de succession , les législatures localea étaient compétentes, et qu'elles pouvaient modifier le droit de succession sans toucher à ces lois de la métropole, qu'on plaçait sans les définir au-dessus des pouvoirs coloniaux.
Dans toutes les provinces où prévalut le partage égal des successions, tes concessions premières, loin de se' maintenir dans leur étendue originaire se divisèrent en fermes de médiocre grandeur; cette égalité générale des propriétés amena des habitudes d'économie et de travail, dont les effets sont visibles dans les mœurs, les lois , l'adminislration des colonies. Et , par exemple , il est visible que l'organisation communale de la Non-
velle-Angle terre n'était possible que dans un pays où tout le monde était propriétaire, et, à ce titre, intéressé au maintien de Tordre et des lois. En ce point comme en beaucoup d'autres, il est impossible de méconnaître la liaison intime qui existe entre la distribution du sol et le fonds môme du gouvernement. Quel qu'en soit le nom politique , empire , république ou monarchie , un pays où le plus grand nombre est propriétaire, et où les propriétés sont divisées avec une certaine égalité , sera forcément une démocratie , je prends le mot dans son meilleur sens, car si je voulais exprimer la différence de la démocratie à la démagogie, je dirais que l'une est un gouvernement de petits propriétaires, et l'autre le gouvernement de ceux qui ne possèdent rien.
Les hommes d'État de la révolution américaine sentirent tout ce qu'il y a de force dans ces lois de succession. Aussi l'homme qui, aux États-Unis, personnifie le principe d'égalité , Jefferson , dès le lendemain de Tindépendance, proposa-t-il à l'assemblée de Virginie d'abolir le droit d'aînesse et les substitutions.
Son but était de détruire cette espèce de patriciat qui s'était formé peu à peu dans la colonie sous l'empire de lois aristocratiques. En effet, les grands domaines immobilisés dans certaines familles, il avait fallu compter avec Tinfluence de la richesse et de la propriété. C'est parmi les grands propriétaires que le gouverneur prenait les membres du conseil , et l'espoir de cette distinction mettait le corps entier à la discrétion de la couronne. Dans les contestations fréquentes qui s^élevaient entre le gouverneur et le peuple, les grands proprié-
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taires seuls étaient assez puissants pour faire triompher les prétentions de la royauté , et assez accessibles à la faveur pour être facilement disposés à prendre ce parti. Jefferson voulut, suivant ses propres expressions, sans recourir à la violence, sans reslreindr:; le droit naturel, mais tout au contraire, en lui rendant son empire, «annuler le privilège et Taristocratie de la richesse, car c'est toujours un danger plus qu'un bienfait pour la société, et il est essentiel à une république bien ordonnée que toutes les routes soient ouvertes à Taristocratie de la vertu et du talent, les deux forces auxquelles la nature a destiné la direction de la société et qu'elle a répandues d'une main égale dans toutes les conditions ^ »
Pensée profondément juste ! L'idée de détruire toute aristocratie , d'empêcher que personne ne s'élève audessus du niveau commun, est un rêve de démagogue; c'est l'envie et la jalousie érigées en vertus républicaines. La véritable démocratie est celle qui, ne reconnaissant point de privilèges héréditaires, laisse le gouvernement accessible à tous, y élève les supériorités naturelles, et s'abandonne, non point à l'aristocratie artificielle de la richesse ou de la naissance, mais à la véritable aristocratie j c'est-à-dire comme l'indique l'étymologie, aux meilleurs et aux plus capables.
La loi de JefTerson, qui abolissait les substitutions, ainsi que celle qui supprimait le droit d'aînesse et le privilège de masculinité, ont répondu au but qu'on se