II PRÉFACE
un sujet qui me permît en même temps d'exposer les idées auxquelles j'ai consacré ma vie et de servir mon pays dans la mesure de mes forces en un moment de crise et de danger. La France, on s'en souvient peutêtre, souffrait alors des vices d'une constitution impraticable, elle envisageait avec effroi l'avenir que lui avaient préparé ses législateurs. Sortir de l'abîme que l'inquiétude et les passions creusaient chaque jour, c'était le cri de la nation, je voulais m'associer à cette œuvre commune. Professeur, je n'entendais ni attaquer la Constitution que j'avais condamnée comme citoyen, ni pousser au mépris d'une loi mauvaise; grâce à Dieu, je m% fais une autre idée de mes devoirs : mais je voulais chercher à la clarté impartiale de l'histoire, et en dehors de l'agitation publique, quelles sont les conditions duraUes de* la liberté, et comment un pays qui souffre de l'anarchie peut réformer ses institutions, sans suspendre la vie nationale et sans se jeter tète baissée dans les aventures. C'est le pluâ grand problème de la politique, c'^était alors pour la patrie une question de vie ou de morX. Quel plus beau si^et d'études et de réflexions! Et quelle joie si Thistoire offrait un remède à tant de mauxi
Au lendemain de février j'avais demandé à mes livres ce que les livres ne refusent guère à ceux qui las consultent sans passion : une consolation et des conseils. C'est une règle d'hygiène morale que je recommande aux honnêtes gens quand les événements trompent leurs espérances les plus douces et les plus légitimes. Au lieu de s'irriter dans la solitude, qu'ils écoutent la voix grave et impartiale du passé; il est des moments oii Tacite fait du bien, où la parole même d'un ami ne vaut pas la vertueuse tristesse de ce grand cœur qui ne voulait aimer que la liberté! Pour moi, en 4848, c'esl à rLi:itoire
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des États-Unis que j'avais demandé des leçons. Ce qui n'arvait conduit à cette étude, c'est ce que je savais en gros de la constitution américaine, et des difficultés que la libexté avait eu à vaincre dans le nouveau monde avant d'y faire ses miracles; et plus je vis de près ce grand spectacle, plus j'en fus frappé comme d'une révélation. C'étaient nos fautes et nos souffrances; mais avec queVcourage et quelle sagesse les Américains s'é^ taient tirés du péril , quelle différence dans leur façon de comprendre et d'établir la liberté I On eût dit que dans le projet dà constitution française nos modernes Lycurgues eussent fait exprès de prendre Iccontre-pieddes idées américaines ; leur œuvre était un démenti donné à la sagesse de Washington/ un défi jeté àji'eicpéri^ce des siècles. Ce fut alors que, dans une inquiétude et une tristesse profondes, j'écrivis, en juillet 1848, des Consi-dérations sur la Constitution^ et que le sentiment du danger me poussa h joindre à cette publication la lettre suivante, adressée au général Cavaignac par un homme malheureusement trop inconnu pour qu'on l'écoutât au milieu des cris et de la fureur des partis.
Au général Cavaignac y président du Pouvoir exécutif.
a Général,
« En remettant dans tos mains les deftlnéfs de la patrie, les événements TOUS ont fait une position comparable à celle de Washington. Déjà, dans une guerre plus cruelle qu'une guerre étrangère, vous avez montré une fermeté et une humanité dignes de ce grand homme. Pour que l'histoire achève un paraUèle si noblemeoti commencé, il vous realB à fonder, avec nos législateurs, une constitution durable , une consUtution vraiment libre, Traiment républicaine. Puissent en ce
U Publiées dane la Revue4o léijitlation^ juillet 18^8, et séparément ehei A. Durand.
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point TOUS servir également d'exemple et la sagesse et le sens eiqula du héros des Ëtats-Unis ! Les questions qui nous partagent aujourd*iiui sont les questions mêmes qui divisèrent les fondateurs de la république américaine : la déclaration des droits, l'indépendance du pouvoir exécutif, le maintien du pouvoir législatif dans ces bornes hors desquelles il dégénère en insupportable tyrannie. Les solutions de Washington, adoptées par ses contemporains, ont fait la grandeur de TAmérique; le temps a prononcé pour elles et leur a donné son irrésistible sanction. Ce sont cependant ces solutions que repoussent aujourd'hui nos constituants, dédaignant une voie sûre et frayée, pour mener la France vers un abîme où restera sa liberté. C'est à vous^ Général^ placé par votre position et votre caractère au-dessus despartia, qu'il appartient de réfléchir sur la responsabilité que l'histoire fera peser sur votre tète, si, sous le nom de république, vous ne donnez à la patrie que le despotisme d'une assemblée sans contre-poids. A voue de vous demander si, dans la position faite au pouvoir exécutif par la constitution, vous pourrez demain régir la France avec cette indépendance d'action sans laquelle il n'y a' pas de gouvernement. Un mois déjà passé aux affaires vous donnera sur ce point plus de clartés qu'un penseur n'en peut acquérir en vingt ans d'études solitaires.
« Quand le pays est à la merci des flots, comme un navire désemparé, chacun a le droit , sinon de se mêler à la manœuvre, au moine d'indiquer ce qu'il croit le nord; c'est à ce titrci Général, que je vous adresse mon opinion. C'est celle d'un républicain du lendemain, mais d'un démocrate de la veille, et qui croit ne le céder à personne pour l'amour qu'il porte à son pays.
a J'ai l'honneur d'être. Général, avec un profond respect^ votre tout dévoué concitoyeoy
• Éooiuan LifiouLATE. »
Nommé professeur, mon devoir était écrit. C'était de fîii re connaître l'Amérique à la France, et de lui defliaiider des exemples et des secours pour l'orage qui îipp rochait. J'abordai donc cette étude avec ardeur, et ae négligeai rien pour faire un exposé complet de ces événements qui avaient pour nous un intérêt si direct. Bancroft me donna l'histoire des colonies, qui fait l'objet de ce premier volume; Story me donna l'histoire de Ja ConstiintiOïï; mais à ces deux auteurs, mes guides