‹ Histoire des États-UnisChapitre 21 sur 119 · ÉTABLISSEMENTS DES ANGLAIS · texte numérisé non relu

ÉTABLISSEMENTS DES ANGLAIS

la liberté américaine , sachant bien qu'il fondait un empire.

Yoici maintenant, à soixante-diî ans de distance, la conjfirmation des prophéties de M. de Vergennes, si l'on peut appeler prophétie une \ue aussi sûre; ce sont les paroles mêmes de l'homme d'État français dans la bouche d'un président américain, M. Polk, qui, dans sa courte magistrature, a eu la gloire et le bonheur de terminer la querelle de TOrégon, et cette guerre du Mexique, qui a donné aux États-Unis la Californie.

C'est au sujet de TOrégon, dans son message de 184S, que le président Polk fait l'énergique déclaration de principes qui suit :

« La rapide extension de nos établissements sur nos territoires jusqu'alors inoccupés^ l'addition de nouveaux États à ceux que comprend la confédération (c'est du Texas qu'il s'agit), l'expansion des principes de liberté, notre grandeur naissante comme nation, ont attiré l'attention des puissances de rCurope ; et dernièrement on a émis, chez quelques-unes, la doctrine d'un équilibre des Éiats d'Amérique pour arrêter notre progrès. Les États-Unis ont le désir sincère de conserver des relations de bonne intelligence avec toutes les nations , mais ils ne peuvent cependant, par leur silence, autoriser aucune intervention européenne sur le continent de TAmérigue du nord. Si on essaye de cette intervention, nous y résisterons à tous hasards.

ir On sait en Amérique et chez toutes les nations, que notre gouvernement n'est jamais intervenu dans les relations qui existent entre les autres États. Nous n'avons jamais pris part à leurs guerres et à leurs alliances, nous n'avons pas essayé de conquérir leur territoire, nous ne nous sommes pas mêlés aux partis dans leurs dissensions intestines, et tout eacco\aQt

que notre forme de gouvernement est la meilleure, nous n'avons jamais essayé de la propager par des intrigues, par la diplomatie, par la force*

« Nous avons le droit de réclamer pour ce continent une pareille exemption de toute intervention européenne. Les nations d'Amérique sont souveraines et indépendantes aussi bien que celles d*Europe. Elles possèdent le même droit d*ôtre à l'abri de toute intervention étrangère, de faire la guerre, de conclure la paix, de régler leurs affaires intérieures comme elles Tentendent.

« Le peuple des États-Unis ne peut donc pas voir avec indifférence que des puissances européennes essayent d'intervenir dans l'action indépendante des nations de ce continent. Le système du gouvernement américain est complètement différent du système européen. La jalousie des divers souverains, la crainte que l'un ne devînt plus puissant que l'autre, a fait désirer en Europe l'établissement de ce qu'on nomme l'équilibre politique ; mais il ne faut pas permettre que ce terme ait un sens pour le continent du nord, et en particulier pour les États-Unis* Nous devons toujours maintenir le principe que le peuple de cet hémisphère a seul le droit de décider de sa propre destinée. Si une portion de ce peuple, constituant un État indépendant, propose de s'unir à notre confédération, c'est une question à décider entre ce peuple et nous, sans intervention étrangère. Nous ne souffrirons jamais que les puissances d'Europe interviennent pour empocher une telle union» sous prétexte que cela dérange la balance des pouvoirs qu'elles désirent maintenir parmi nous.

«t II y a près d'un quart de siècle que dans le message d'un de mes prédécesseurs (Monroe) fut distinctement annoncé au monde ce principe, que les continents américains, par la position libre et indépendante qu'ils ont prise et qu'ils maintiennent, ne doivent plus être considérés désormais par les puissances européennes comme un champ ouvert à des colonisations nouvelles. Ce principe doit être maintenu avec une

£TABUS6£W£2fTS DES ANGLAIS. 59

énergie plii0 graade encore, si c'eai dans TAnK^rique du nord qu'âne pui3$su9ce d'Europe essaie (JL'^t^ir ums nouvelle colonie.

« Dans les .circonstances présentes il est à propos de réitérer, d'affirmer une seconde (bis \% principe admis par M. Monroe, de déclarer combien f en avoue la sage politique» Nous respecterons tous les droits existants des nations européennes; na^is poui; notre sûreté^ dans notre intérêt, la protection de nos lois doit s*étendre par tout notre empire, et nous devons annoncer hautement au monde, comme notre politique certaine, qu'à l'avenir aucune colonie européenne ne s'établira de notre aveu sur une part quelconque du nord de TAmérique. »

Comprenez toute la gravité de œtte politigu/e, qui sépare le nouveau continent de l'ancien, et oppose l'Amérique au reste de l'univers ; il y a là, pour l'avenir, un fait d'une portée extrême. Jusqu'à la déclaration d'indépendance, l'Amérique ne pesait pas dans la balanoe politique ; le mouvement du monde était celui de l'Europe. Les colonies étaient des satellites qui suivaient le sort de l'astre principal ; c'était sur nos champs de bataille que se décidait la possession des coloisgas de la Fiance, de la BoUande et de l'Espagne.

Aujourd'hui que l'Amérique anglaise, comme l'Amérique espagnole, comme l'Amérique portugaise» ont conquis teur indépendance et pris place parmi les États, il seoèle qu^.tioute 4^tinp.tio)i d'prigine est effacée entr^.les métropoles et les aolonies, et qu'il n'y a plus qu'un monde et qu'une politique. Européens, ou Américains, nous devons redouter la tyrannie, de quelque côté qu'elle vienne, et surtout la tyrannie destxve^^^

moins saisissable mais noD moins dangereuse que Toppression d'un conquérant. L'intérêt de tous est donc qu'il n'y ait point une puissance trop grande et qui mette en danger la paix générale. Sans doute l'Europe n'a plus le droit d'aller coloniser à son profit des territoires qui sont la propriété d'États souverains. Mais cela n'a rien de commun avec la prétention qu'affichent les États-Unis d'exclure l'Europe de toute intervention dans les affaires américaines. Ce qu'ils poursuivent ainsi, ce n'est plus la neutralité que conseillait Washington, c'est une politique d'action ; c'est le droit de conquérir le Mexique comme on a conquis la Californie, et d'accomplir la prophétie de Vergennes en substituant partout la race anglaise à la race espagnole. H y a là un danger sérieux, et il semble impossible que l'Europe accepte une pareille déchéance. Le monde n'est ni européen ni américain ; il est solidaire, et doit combattre la monarchie universelle dans le nouveau comme dans l'ancien hémisphère, que le conquérant se nomme roi ou république. Notre admiration pour l'Amérique nous coûterait trop cher si elle nous empêchait de voir le danger que prévoyait le sage ministre de Louis XYI, danger qui deviendra de plus en plus visible si les États-Unis laissent grandir un vice qui a déjà paru dans la guerre du Mexique, l'ambition, l'esprit de conquête et d'agrandissement, cause certaine de ruine pour une république, si l'on en croit Montes* quieu, et plus encore l'expérience.

FBEHI£ItS ESSAIS SE COLONISATION. — HISTOIRE DE LA TIEGISIB.

Messieurs,

Longtemps après la découverte de Colomb, l'Angleterre resta indifférente aux destinées de ce pays qu'elle devait peupler et dont la prospérité devait un jour assurer à la race anglaise une influence sans partage.

Henri TU, allié du roi Ferdinand d'Aragon, politique jaloux et habile, n'osa pas sans doute entreprendre sur la bulle d'Alexandre VI. Henri vni ne fut pas plus favorable aux projets de colonisation. Pendant une partie de son règne, la part qu'il prît aux affaires du continent l'absorba tout entier : tenir la balance entre Charles-Quint et François l", c'était assez pour occuper un politique. Plus tard, les disputes avec la cour de Rome, le schisme qui les suivit entretinrent la nation dans cet état d'inquiétude et d'agitation qui ne laisse ni le goût ni le loisir des expéditions lointaines. ,■. D'ailleurs, quelques essais tentés sous ce règne ou sous celui de Marie Tudor pour chercher le passage aux Indes par le pôle Nord (c'était déià le rêve du siècle),

62 HISTOIRE DE Lk FONDATION DES ETATS-UNIS.

furent suivis d'un trop mauvais succès pour inspirer confiance au roi et aux particuliers. Un de ces voyages de découverte eut néanmoins une fortune assez singulière pour qu'on ne l'oublie pas. En se dirigeant au nord-est pour trouver le nouveau chemin des Indes, les Anglais découvrirent le port d'Archangel : c'était à peu près découvrir la Russie.

11 peut aujourd'hui nous sembler étrange que nos aïeux fussent aussi peu avancés dans la connaissance du monde; il n'en est pas moins vrai que Richard Chancelour fut le premier capitaine européen qui entra dans la mer Blanche et y établit des relations commerciales, et cela en 1863*

Ainsi il n'y a pas plus de trois siècles que l'Europe commençait à connaître l'empire russe, et il y et a deux à peine que l'Aniérique recevait ses premiers colons. C'est presque en même temps que débutaient sur la scène du monde les deux empires auxquels une croissance rapide semble ^ssigper le grand rôle dSuis te sièdp qui va s'ouvrir.

Ce fut seulement sous le règne d'ËUsabeth, à une époque de paix, cpuand les découvertes de l'Espagne, mieux connues, exaltaient toutes les têtes, quand la fièvre de l'or excitait tous les aventuriers à rechwcher cet Eldorado que chacun imaginait au gré de sa cupidité et près duquel le Pérou n'était rien, ce fut alors seulement qu'on pensa à tirer parti des découvertes de Cabot. On ne voulait point coloniser, mais chercher de l'or, depuis les glaces du pôle jusque sous le soleil des tropiques j et ce qu'on nous raconte du vertige qui en-

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traîne en Californie des populations d'émigrants, n'est qu'une faible peinture de la passion qui, au sortir des grandes guerres, poussait les enfants perdus de l'Europe vers ce monde où des trésors inconnus devaient assouvir leur avarice et leur ambition.

Le premier essai de colonisation sérieuse fut tenté, en 1584, par sir Walter Raleigh, un des plus brillants, des plus hardis, des plus capables parad les gentilshommes de la cour d'Elisabeth ; presque le rival en faveur du comte d'Essex dont il poursuivit la ruine , et auquel il ne cédait ni pour les qualités de l'homme de guerre, ni pour les grâces du courtisan. C'est Raleigh, vous le savez, qui jeta son manteau brodé sous les pas de sa souveraine, pour qu'elle ne mît pas le pied dans lalboue : aussi chevaleresque dans la paix que dans la guerre, modèle achevé des vertus et des vices de son tempçw

Dans la position que Raleigh avait à la cour, la concession de ces terres inconnues était facile à obtenir ; il y avait d'ailleurs une raison toute particulière qui lui créait un véritable droit. Quelques années plus tôt, son frère, sir Humphrey Gilbert, après avoir obtenu la même faveur d'Elisabeth, avait été perdre, sur les côtes de l'Amérique du nord, sa fortune et sa vie ; il y avait dans l'entreprise de Raleigh, au milieu de beaucoup d'ambition, une pensée pieuse, une sorte d'acceptation de l'héritage fraternel, un titre sacré.

La concession faite à Raleigh fut des plus larges. Il est vrai qu'une f)a'rëille libéralité ne fcotttaît guère à Elisabeth, peu généreuse de son naturel^ ècotvocûA

comme l'ont toujours été les grands princes. La forme de la donation fut toute féodale. Raleigh fut constitué lord propriétaire avec des pouvoirs à peu près illimités. Il devait tenir sa nouvelle seigneurie par hommage ; les redevances étaient insignifiantes : c'était le cinquième de l'or et de l'argent qu'on découvrirait. Quant aux émigrants, la charte ne stipulait rien touchant leurs droits ; c'était affaire à régler entre eux et le lord propriétaire. Raleigh avait une juridiction absolue, une seigneurie entière : c'était à lui de concéda quand et comme il l'entendrait les terres de son nouveau domaine. /

On fit un premier voyage d'exploration le long des côtes de la Caroline, et telle fut la splendeur des descriptions fdtes par les premiers aventuriers, si vive fut la peinture du sol, du climat^ des productions du pays S qu'Elisabeth, quoiqu'elle eût décliné l'honneur de contribuer à l'expédition, voulut servir de marraine à la province nouvelle. Elle l'appela Virginie, pour iounortaliser le règne de la vierge reine sous lequel s'était foit une découverte dont on attendait de merveilleux ré* sultats.

Il en fut tout autrement : trois expéditions successives, faites sous la direction et aux frais de Raleigh, finirent par des désastres. La famine et les Indiens tuèrent ceux des colons qui ûe se sauvèrent point en Angleterre; et, à la fin du règne d'Elisabeth, en 1603,

1. L*expédiUoii rapportait le tabac, le mats et la pomme de terre (nommée openawg). Elle n'était pu cultiTée. (K. André. N.-AmertkM, p. 11.)

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'y avait pas un seui éUiblissement anglais dans l'Aménque du nord; de toutes ces entreprises rien Dfl restait que des tombeaux.

Sous le règne de Jacques 1", la toptune éclipsée de Raleigh ne lui permit point de reprendre des projets si cruellement déçus. Vous savez quelle tragique deEtinée fut la sienne, plus misérable encore que celle du rival qu'il avait ruiné. Jacques I", Tarai du comte d'Essex, g'eofit le vengeur. Raleigh, dépouillé de ses emplois, fut enveloppé dans une accusation de haute trahison; et quoique l'attorney général, le célèbre jurisconsulte' . Coke, ne l'accusât que de non-révélation de complot, il fut déclaré coupable de haute trahison par un jury lAche ou corrom pu : c'était un arr^t de mort.

La sentence ne fut point exécutée ; on l'enferma dans la tour de Londres où il resta pendant douze ans. C'est là que son génie, se déployant sous une nouvelle face, il servit de sa plume la colonisation à laquelle il s'était dévoué ; il la servit avec un talent qui justiOe l'admiration de Spenser pour celui que dans ses poésies il p^ gnait BOUS le nom du grand pasteur de COcéan. Une foule d'écrits militaires , maritimes, géographiques, et surtout son Histoire du monde, un des écrits les plus remarquables du siècle, un livre qui faisait les délices de Cromwell et qu'on lit encore aujourd'hui, ne laissèrent point refroidir l'attention publique sur le coat> Dent nouveau, sur la nécessité de s'y établir.

Raleigh obtint enfin sa liberté, mais sans recevoir sa grâce. II partit pour la Guyane, à la poursuite de cet Eldorado qui défiait toutes les espérancea, k %o\\\tViva,

n'ayant rien trouvé de ce qu'il cherchait, il suivit Tusage du temps où la piraterie était encore la guerre, où Drake illustrait son nom en arrêtant les galions de l'Espagne avec laquelle l'Angleterre était en paix; Raleigh se vengea de sa mauvaise fortune en pillant et en détruisant l'établissement espagnol de Saint- Thomas.

Justement irrité d'une conduite qui le compromettait avec l'Espagne, le roi Jacques voulut punir le coupable; mais au lieu de le poursuivre, comme il était Juste, pour l'acte qu'il avait commis, Jacques recourut à un moyen de basse vengeance, que nous ne comprenons plus aujourd'hui, on peut le dire à l'honneur de notre siècle. Il fit revivre, après quinze années, Taticienne accusation et l'ancienne sentence. Raleigh, cité devant la cour du banc du roi, plaida le pardon qu'A avait au moins implicitement reçu ; mais la cour maiii*tint la condamnation, et le lendemain de cet arrêt, le 26 octobre 1618, Raleigh, âgé de soixante-dix ans, porta sa tête sur l'échafaud. Il mourut avec un courage et une fermeté qui ne démentirent point le reste de sa vie, laissant l'exemple d'un des plus effroyables abus de justice que se soit jamais permis la tyrannie.

Ce fut cependant sous ce roi de triste mémoire qu'eut lieu le premier établissement durable en Amérique. Jacques se montra favorable aux entreprises lointaines , et , quoique son intervention dans les affaires coloniales n'ait pas toujours été heureuse, il est juste de reconnaître que ce fut chez lui une politique constante de diriger l'ardeur de ses sujets vers des

eipéditions pacifiques, et de propager ainsi l'industrie et la civilisation.

En 1606, il divisa en deux grandes portions à peu près égales cette partie de rAmérique qui comprit plus tard les treize colonies , et qu'on nommait alors dans toute son étendue la Virginie. L'une, à qui plus tard resta le nom de Virginie, fut appelée la première colonie ou colonie du Sud; l'autre fut appelée colonie du *Nord, colonie de Plymouth, et plus tard Nouvelle-Angleterre : c'est sous ce nom qu'elle nous est connue.

Ces deux colonies, la Virginie et la Nouvelle- Angleterre , ont été le noyau des États-Unis. C'est siu* ces deux territoires que se sont formés des États qui plus tard, en se détachant de la colonie mère, ont pris un nom et un gouvernement particulier. La Nouvelle-Angleterre a été partagée en huit États différents : New- Wymouth , Massachusetts , Rhode-Island , Providence , Connecticut, New-Haven, New-Hampshire, Maine. C'est aux dépens de la Virginie qu'ont été formés les deux Carolines, le Maryland, la Pensylvaniej la Géorgie, par suite de concessions royales contre lesquelles la Virginie protesta jusqu'au moment de la révolution. A cette époque, elle ratifia une séparation depuis longtemps achevée, et qui d'ailleurs n'avait plus d'importance au moment où la confédération réunissait par un lien plus intime des États trop longtemps séparés.

L'histoire de la Virginie, l'histoire de la Nouvelle- Angleterre : voilà donc le fond même de l'histoire d'Amérique , les deux points auxquels tout nous ramène. La colonisation de ces deux grandes provinces ne s'est

point faite par les mêmes hommes, ni sous l'empire des mêmes idées ; il y a eu dès Torigine une différence foncière, et qui ne tenait pas seulement au climat, entre les gens du nord et les gens du sud, distinction qui subsiste aujourd'hui, compliquée, il est vrai, de l'esclavage, et envenimée par ce mal profond. Il est donc naturel de partager l'étude des colonies : de traiter d'abord des deux concessions primitives, et de parler ensuite des Ëtats nouveaux qui se sont détachés du premier domaine. Comme la plupart des chartes se ressemblent, et qu'on peut les ramener aux deux types primitifs du nord et du midi, cette division simplifiera nos études.

Commençons par la Virginie, qui fut la première en date des colonies.

La concession de la Virginie, l$i charte de la nouvdla colonie fut accordée à une compagnie de Londres, dont les chefs étaient sir Thomas Gates, sir Georges Summers, et Richard Hakluy t , du chapitre de Westminster. Hakluyt est l'homme auquel l'Angleterre doit la colonisation de l'Amérique; il usa sa vie à réunir tous les récits des voyageurs anglais, à traduire toutes les relations espagnoles, et pendant le règne d'Élisa* beth et de Jacques I*^ il fut le centre où aboutirent tous les renseignements , d'où sortirent toutes les instructions. Sa collection de voyages est encore aujourd'hui ce que l'on possède de plus curieux et de plus complet sur ces premiers établissements.

La charte de Yirginie mérite notre attention par la lumière qu'elle jette sur l'état civil et politique de la

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et par ce qu'elle nous apprend sur les idées économiques et le système colonial du dix-septième siècle; car ce que fit l'Angleterre ne diffère en rien de ce qu'on essayait alors en d'autres pays.

Remarquons d'abord que c'est à une compagnie qu'on fait la concession. L'âge féodal est fini, ce n'est plus à un seigneur comme Raleigh qu'on donne ce ddu* veau domaine; maïs ce n'est pas non plus l'État qui prend en main la colonisation. L'âge des compagnies, gui aujourd'hui n'est point encore expiré, a fait la transition entre la concession féodale et l'intervention directe de l'Étal; la Hollande, la France, l'Angleterre, ont eu leurs grandes compagnies des Indes orientales et des Indes occidentales, et si les nôtres ont échoué, il en est d'autres plus heureuses, comme la compagnie anglaise des Indes qui ont conquis et gouverné des en> pires.

En ce moment, le seul point sur lequel j'înstste parce qu'il nous expliquera bien des choses dans la suite de no3 recherches, c'est le caraclère particulier que donnât à l'établissement colonial la forme même des concessions. Jacques I" ne croyait pas accorder la fondation d'un empire à quelques marchands. C'était une compagnie qu'il autorisait à trafiquer, à pécher et à planter en des pays inconnus. Ce qu'il établissait, c'était non pas un gouvernement, mais une société avec un directeur, un conseil d'actionnaires, et une gérance en pays lointain. La colonie n'était point une province de l'empire, mais à peu près ce qu'est aujourd'hui un ehemiu de fer, c'est-à-dire une administration particu-

lîère, qui, pourvu (ju'elle ne TÎole pas les lois de l*Ltat, s'organise comme elle Tentend. On comprend ainsi comment l'esprit de liberté et d'indépendance a pu s'établir longtemps avant que 1q gouvernement anglais se préoccupât de possessions qui ne lui appartenaient qu'indirectement. Vous verrez plus tard comment ces colonies, fondations particulières, et qui n'avaient rien coûté à la mère patrie , se crurent en droit de lui refuser une reconnaissance à laquelle^ n'ayant fait aucun sacrifice, elle n'avait aucun droit,

La charte réglait la condition des personnes et des terres de la façon la plus favorable pour encourager l'émigration. La compagnie était autorisée à engager comme colons tous les sujets anglais disposés à passer en Amérique; ces émigrants et leurs enfants étaient déclarés en jouissance et possession de toutes les libertés, franchises et immunités civiles afférentes aux su^ jets aijglaîs restés dans leur patrie.

La compagnie devait tenir les terres en fief du roi, suivant la coutume du manoir d'Est Greenvt^ich dans le comté de Kent, en d'autres termes aux conditions les plus larges, et sans aucune redevance féodale. En Angleterre vous savez que l'écorce féodale est restée, c'est toujours sous des formes vieilles et gothiques qu*on accorde la liberté. La compagnie était autorisée à faire aux nouveaux habitants telles concessions qu'elle jugerait convenables, pour la durée et suivant les formes établies par le conseil de la colonie.

Au début de la plantation , quand on était campé plutôt qu'établi sur un sol menacé par les invasions eh-

Ff "M", 1

u viaotHiK. "Jl

dieBoes, on essaya d'une vie toula militaire, d'une vie comiQune ^ et à ce sujet permeUee-moî une courte digressioQ, ou plutdt laissez-moi anticiper sur les éTéaementâ. Ou ne partagea point le sol, on défricha, on cultiva, on récolta en commun. Le produit fut recueilli dans un grenier public, et chaque semaine on en faisait la distribution aux familles suivant le nombre et le besoin des membres gui les composaient;

Cet essai fut désastreux : point de goût, point d'ardeur pour un travail qui ne portait pas avec soi de récompease ; personne ne voulut prendre de peine, chacun craignant qu'un excès de labeur de SOD c6té ne favorisât d'autant la paresse et l'inertie d'un TOisiD. Aussi la colonie fut-elle dans un état languissant, jusqu'au jour où un gouverneur plus avisé fit donner à chaque colon un lot de lërre particulier; de ce jour date la prospérité de la Virginie, si l'on en croît les contemporains.

« Chacun, dit un undeo historien de la Vii^înie, élecit instruit alors de ce qoi lui appartenait en propre, el assuré que son travail tournerait k eoq profit, plusieurs deviarenl fort industrieux, et l'on tâcha de se surpafser les uns les autnes en planUtions, eu bQlimeats et autres commodilés de la vie. On ne craignit plus aucun danger de la part des Indiens. On fit de grosses donations à l'église, au collège, et pour élever les enrauls des ladieus â l'école. Enfin, nos gens commencerenl alors i. s'imaginer qu'ils étaient le plus heureux peuple du moode '. ■

E'Oyez, Messieurs, comme l'histoire nous révèle ly. Bfàitin de ta firginia. Parii, 1T07, ç. hh.

72 mSTOI&B DE LA FONDATION DES £tATS-VNI8.

certaines lois naturelles, ou plutôt confirme celles qu*a découvertes et reconnues la raison. Quand le maréchal Bugeaud, établissant la culture commune en Algérie, nous racontait l'échec qu'il avait essuyé, l'insouciance des colons pour la récolte commune , tout leur travail, toute leur ardeur concentrés sur le petit jardin qui était leur propriété, on pouvait accuser le maréchal de prévention, prétendre que ses observations n'étaient pas justes, ou que ses efforts étaient mal dirigés; mais certes ce n'est pas pour le besoin de la cause que des historiens, qui ont écrit il y a un siècle et demi, nous content la mauvaise fortune des essais de communauté tentés en Virginie. Il en fut de même dans la première colonie de la Nouvelle-Angleterre ; et, quoique les colons puritains fussent unis par une foi ardente et l'amour de l'égalité chrétienne, un essai semblable amena d'aussi tristes résultats. Hormis les couvents, toutes les entreprises pareilles ont avorté, révélant ainsi un Mi constant, et ce qu'on peut nommer une loi naturelle : c'est que l'homme a le sentiment et le besoin de h propriété, et que la propriété est la première condition du travail individuel, de la vie de famille et de la société.

C'est là une vérité qu'on ne contestait pas autrefois, une vérité que nous démontre l'étude de l'homme, et qu'il n'est pas inutile de confirmer par l'histoire, la pierre de touche de toutes les théories, l'écueil où se brisent toutes les idées fausses et creuses, si brillantes qu'elles soient en apparence.

Je reviens maintenant à la charte de concession dont

LA YIBGINIE. 73

il nous reste à examiner les dispositions politiques.

La colonie étant TœuYi'e et en quelque façon la propriété d'une société dont le siège était à Londres, c'était à Londres qu'on avait établi le conseil supérieur auquel appartenait le gouyernement de la plantation. Mais comme on ne peut administrer que sur place, la direction fut remise à un président et à un conseil local, nommés tous deux par le conseil supérieur, sous le contrôle du roi. Ces deux autorités se partageaient le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif. Les décisions comme les ordonnances rendues dans la colonie n'étalent toutefois valables qu'autant qu'elles n'étaient pas en opposition avec les lois d'Angleterre; le conseil supérieur ainsi que le roi avaient en toutes choses le dernier ressort.

L'administration coloniale n'avait pas non plus de pouvoir sur la vie et sur les membres des colons ; quand le crime était grave, c'était en Angleterre qu'on devait envoyer l'accusé pour y être jugé. Pour les délits moins sérieux, le président et le conseil les punissaient du châtiment qu'ils jugeaient convenable.

Quant aux colons, on ne leuf accordait point de droits poUtiques. Ils étaient soumis aux ordonnances d'une corporation commerciale dont ils ne pouvaient être membres, à la domination d'un conseil local qu'ils ne nommaient pas , au contrôle d'un conseil supérieur qui ne leur reconnaissait aucun titre au gouvernement, et enfin à l'arbitraire du souverain. Les historiens américains, qui de nos jours ont retracé les annales de leur pays, et dans le deravet ç>\feç\fc^ ^^-

bertson, qui avait commencé une histoire des colonies, anglaises que malheureusement il n'a pas achevée, ne peuvent assez s'étonner que sous l'empire d'une charte aussi peu Ubérale, il se soit trouvé des Anglais pour s'établir en Amérique. Quitter sa patrie pour aller vivre sous des lois semblables, n'était-ce pas abdiquer les plus nobles privilèges de l'homme et du citoyen ? Mais raisonner ainsi, c'est se tromper de siècle. Des aventuriers, des chercheurs de fortune, simples agents d'une compagnie, ne pou^vaient avoir les prétentions du citoyen anglais. Vivre et s'enrichir dans la plantation nouvelle, c'était sans doute leur unique ambition. Ce ne fut que plus tard, quand la propriété acquise eut éveillé le sentiment de l'indépendance, qu'on sentit le besoin de la liberté.

Revenons à la colonie naissante. La première expédition faite en 1607 sur une petite échelle, et dans laquelle on comptait un ouvrier contre quatre aventuriers et gentilshommes, est plus célèbre par les exploits du capitaine Smith que par les résultats qu'elle a' donnés. Le capitaine Smith est le seul héros de roman que possède l'histoire d'Amérique, trop récente pour supporter ces fables charmantes qui cachent le berceau des nations. Lui-même nous a conté , dans un curieux récit, sa vie aventureuse, ses combats contre les Turcs, sa prison, sa fuite au travers de la Russie, et enfin l'épisode le plus touchant de ses voyages , sa prison chez les Indiens, son indomptable courage, et comment il fut sauvé de la mort par la jeune fille du chef indien Powhattan, la belle Pocahontas, — la princesse Poca-

hontas, fille du roi Powhattan, suivant le capitaine. — Le charmant récit d'Atala n'est que l'histoire de Pocahontas et de Smith, avec cette différence que la pitié et non l'amour guidait la jeune Indienne, qui plus tard, adoptant la foi des étrangers, épousa un des émigrants, M. Rolfe, et le suivit en Angleterre où elle mourut.

La colonie, attaquée par les Indiens, épuisée par la vie commune, et composée de gens venus pour chercher de l'or et incapables de remuer la terre, fut bientôt décimée par la faim, la misère et le désespoir. Ce fut Smith qui, par son courage, en sauva les débris ; il en fut le chef et le véritable fondateur. Le premier aussi il reconnut avec une habileté et un courage admirables la baie de la Ghesapeake, centre de la colonisation future. Abandonné par le conseil colonial et Ja compagnie, son courage ne lui &i pas défaut. Il revint à Londres pour essayer de deux expéditions dans la Nouvelle-Angleterre ; et enfin, brisé de fatigues, il consacra le reste de sa vie à écrire l'histoire de cette province de Virginie dont il a mérité d'être surnommé le père.

De nouvelles expéditions faites par la compagnie sous les ordres de lord Delav^râre, relevèrent un peu la colonie ; mais elle dut son salut et sa croissance à une cause qui montre assez ce qu'il y a de fortune dans les événements humains; cette cause, ce fut la culture du tabac. C'est le tabac qui a peuplé le midi de TAmérique et fait la grandeur de l'Angleterre sous ces nouveaux climats.

L'usage du tabac avait été introduh en Angleterre par les aventuriers de la première expédition de Raleigh. Durant une courte résidence, ils avaient emprunté aux Indiens l'habitude de fumer. Les Indiens qui ne connaissaient ni le vin, ni Fopium, ni les liqueurs enivrantes qu'on obtient par la distillation ou la fermentation, trouvaient dans le tabac ce stimulant du système nerveux que recherchent tous les peuples, quel que soit leur degré de civilisation. L'usage s'en répandit promptement en Angleterre, malgré les efforts du roi Jacques qui écrivit 'un livre tout exprès contre cette plante maudite. Dans les comédies anglaises da dix-septième siècle, les élégants, les beaux fumaient; cela dura jusqu'au règne de Georges III où, à l'imitation des marquis français, la mode vint de se barbouiller le nez de tabac d'Espagne. La demande de cette plante fut si grande et le prix offert était si avantageux ( on calcule que c'était à peu près dix fois le prix autuel), que les colons n'y pouvaient suffire ; on se livrait à la culture avec une telle ardeur que les rues et les places de Jamestown étaient plantées, en tabac, et que les colons manquèrent plus d'une fois mourir de faim» faute d'avoir cultivé le grain nécessaire à leur subsis- \ tance.

\ Ce fut longtemps la seule production et la seule exportation de la Virginie , et comme l'argent y était rare, ainsi qu'il arrive toujours dans les pays nouveaux, le tabac devint la monnaie courante, la mesure commune des valeurs de la colonie. Les miiodstres des cultes, les fonctionnaires publics, étaient payés en

et quand, en 4620, la compagnie expédia aux colons une cargaison de femmes a pures et sans tache ,» cefulau prix de cent vingt ou cent cinquante livres de tabac, ce qui valait à peu près soixante-quinze dollars qu'on céda leur main aux émigranls. L'année d'après le prix avait doublé'. C'est avec celte valeur qu'on payait la plupart des taxes publiques ; et, comme le piiz en variait suivant l'abondance des récoltes, le conseil colonial fixait chaque année le prix courant du tabac pour qu'on pût payer en cette monnaie le grain, la viande et les autres articles de consommation générale.

La Virginie nous donne ainsi dans son histoire la démonstration d'une des vérités les plus vieilles de l'économie politique, vérité qu'on a singulièrement méconnue. C'est que l'argent, ou la monnaie, n'estrien de plus que le tabac; c'est-à-dire un simple moyen d'échange et non pas la richesse, une marchandise qui hausse et baisse comme les autres. Tout subordonner à sa possession comme on le faisait dans le fameux système de la balance du commerce; ou vouloir l'exclure du njarché pour supprimer l'intérêt du capital, comme on le demandait naguère, c'est poursuivre une double chimère. L'exemple de la Virginie rend l'erreur visible. L'État eût été insensé s'il eût cru s'enrichir en acca-

I. En n&S.e'ort encore ainsi qu'oo pAjalt le clergj. Lebadgetdn cotte anglican éttît nri\i, en 1748, à eolxanle mille livres de laLac Le prix de la livre k deux pence , ou eaize ahSIilngs et huit peoM to quintal. {Wirl, Li/c of Patrick HeiiTy, p. 24.)

J. Uildratli, t.], p. 119,

parant tout le tabac, et en défendant de Téchanger ; et, d'autre part, personne ne se fût avisé de demander au planteur qui le premiefr mettait le tabac en circulation^ de ne point tirer de son trav)ail le profit légitime, ou, si Ton veut, l'intérêt auquel il avait droit. Ainsi, changea les termes du problème, la solution en devient des plus aisées; et dans toutes les discussions d'économie politique où vous ne vous rendez pas bien compte du rftle de la monnaie, rappelez«vous l'exemple de la "^rgime, la question s'éclaircira.

Au moment où la colonie commençait à se livrer à la culture du tabac, un événement eut lieu qui a mat^ ^dé tristement dans les amnales d'Amérique, et qui a eu la plus grande influence sur la destinée de la Yii^ ginie et le caractère de ses habitants. Un vaisseau hot« landais, arrivant de la côte de Guinée, entra en 4&30 dans la rivière Saint-James, et vendit vingt nègres* a«x colons.

Le grand proffit qu'on pouvait tirer du travail des esclaves, la résistant qu'ils opposaient au climat et le prix élevé auquel se vendait le tabac, donnaient aux planteurs le désir et le moyen d'acquérir beaucoup de noirs ; toutefois le nombre en fut moins considérable qu'on ne pourrait le crràre, par une raison qui mérite d'être indiqtïée.

C'est qu'au dix-septième siècle, en un temps où vous» erayez sans doute que tout esclavage était aboli, dans un âge de civilisation et de lumières, et si vous le voulez à l'époque la plus brillante du règne de Louis XIY, l'Angleterre expédiait en Amérique les pauvres et les

Là VIAGINIE. 79

.' conâaiîinés [convicts) pemr les somnettre à uo escla*» vàge temporaire, il est vrai, mais qui â'^n était pas moins des plus rudes. L'écume des prisons était envoyée aut plàùtatîons ; ce n'était qu'une part infime de la population coloniale, ûiais c'en était assez pour appeler le dédain de TAngleterre sur les habitants du nouveau monde, et ceci vous explique les injures qu'on adressait aux Américains lors de la révolution ; c'étaôi une ràdé de convicts ^ nous eos^ons dit dér galériens»

Ce n'était pas toujours le crime qui emportait l'exil et fesclavlage dans les cotonies. Les guerres civiles fur'ént aussi une cause de déportation. L'une des dernières expéditions de ce genre et des pins tristement célébrée fut celle qui eut lictt en 1&85 après la dé- £edte*du duc de Montmôuih, et qui alla peupler d'esclaves la Jaïnalqde. Pins de mille prisonniers furent condafrïnéâ à la transportation , et ce qui est plus abomiMble que la peine, partagés comme un bétail entre les seigneurs et les dames de la cour qui venddietit ces misérables à des marchands de chair humaine. C'était là traite des blancs avec toute l'inhumanité de la traite des noirs ^.

A côté des convicts, il y avait des engagés ou serviteurs par contrat {indmted servants) *, ce qui dura jusqu'à la révolution, et ee qui explique le nom de free-

U Voy. in/ra, X1I« leçon. Le Maryland,

2. VIndenturo est un vieux mot français resté dans la langue du di^it anglais, et qui désigne ta acte dont on i détaché un talon denteléf pour constater, par le rapprochement des deux morceaux, l'authenticité de la pièce produite; c'est ce c|ue nous avons nommé efttttte^ partie.

men donné dans toutes les constitutions aux citoyens américains. Gomme la plupart des émigrants n'avaient pas le moyen de payer le passage, on se chargeait de les transporter moyennant qu'ils donneraient à un maître quelques années de service, cinq ans en général, quatre ans dans Tusage le plus doux. En soi, cela n'avait rien d'exorbitant ; mais ce qui était condamnable, c'est la façon dont on traitait les engagés. Des marchands les achetaient en Angleterre pour les vendre en Amérique comme des nègres, et leur condition n'était pas meilleure. Us étaient à l'entière discrétion du maître et traités rudement, comme je le dirai plus bas. En J672, le prix moyen des engagés était de dix livres pour cinq années de service; le nègre coûtait de vingt à vingt^cinq livres, mais il servait toute sa vie.

L'abondance de ces serviteurs de race blanche et la baisse de prix du tabac, arrêtèrent à ce point l'impor* tation des esclaves, qu'en 1671, suivant un rapport officiel du gouverneur, sir William Berkeley, sur une population totale de quarante mille habitants, lé nooh bre des engagés était de six mille et celui des nègres de deux mille. Il n'y avait eu que deux ou trois cargaisons de nègres en sept ans, tandis que l'importation des blancs se montait en moyenne à quinze cents par année, parmi lesquels, dit Berkeley, il y avait un grand nombre d'Anglais, peu d'Écossais et encore moins d'Irlandais. Mais avec le temps, le travail des nègres fut préféré à celui des blancs ; le noir coûtait moins cher à nourrir et à habiller ; il ne se croyait pas de môme race que le maître, et d'ailleurs il lui était bien

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plus difficile de fuir l'esclavage, et d'échapper au patroQ.

L'indépendance naturelle des engagés, le droit qu'Us avaient de se plaindre aux magistrats des mauvais traitements de leur maître, étaient autant de causes qui faisaient rechercher les noirs, auxquels toute plainte était interdite et toute justice refusée.

La législation coloniale fournit des preuves nombreuses de la fréquence et de la facilité des évasions d'engagés ; et de la sévérité de la punition on peut conclure l'étendue du mal. En 1642, les serviteurs fugitifs étaient condamnés, en cas de récidive, k être marqués d'un fer rouge à la joue, et quinze ans plus lard on crut adoucir la peine en ne brûlant plus que l'épaule. En 1662, OQ déclara qu'en cas de fuite la durée du servage, qui était communément de quatre ou cinq ans, serait prolongée à la discrétion du magistrat, et que le maître pourrait y joindre une punition corporelle modérée. L'année suivante, la classe nombreuse de gens qu'on avait déportés après la restauration de Charles Q fit une tentative d'insurrection et de meurtre qui lut découverte au moment d'éclater. Une population que l'ancienne habitude et le goût de la liberté rendaient aussi dangereuse était faite pour inquiéter la colonie; aussi, en 1670, le gouverneur et la conseil prirent-ils sur eux d'interdire l'importation dea convicts, qu'ils appellent des oiseaux de prison. La conspiration récente des engagés ne justifiait que trop une pareiUe mesure.

Soue l'empire de ces événements, te nombre des o^

gres augmenta si rapidement, qu'en 1732 la législation de Virginie essaya d'en décourager Timportation en mettant une taxe de cinq pour cent, et plus tard de dix pour cent sur chaque esclave introduit datis l'État. Mais ce droit n'empêcha point uil commerce des plus considérables; nous voyons que de 1671 à 1790, dans un espace de cent dix-neuf ans, le nombre des noirs s'était élevé de deux mille à deux cent trois mille quatre cent vingt-Sept, c'est-à-dire dans la proportion de un à cent quarante-neuf^ tandis que la population blanche était montée de trente-huit mille à quatre cent cinquante mille huit cent quatre-vingt-un, c'est-à-dire n*avait augmenté que dans la proportion de un à douze. Depuis lors, l*împortation des nègres a été prohibéei et le mouvement des deux populations a été à peti prts le même, avec uti faible avantage pour les blancs *.

Ce n'est pas le moment de discuter la question de l'esclavage, cette lèpre de 1* Amérique, ce tissu de Nèfcsus qui la rongera si elle ne FarrafChe avec le courage indomptable dont elle a déjà donné tant de pfetÉveiii; mais il est à propos de dire quel fut l'effet de l'iath)duction des nègres et des engagés sur la coloni^tîôti de la Virginie et le caractère des habitants. Ce n*eÈt pas la première fois que d'une mauvaise institution il ûtftt des résultats imprévus.

Au début de la plantation, la facilité de trouvet des bras encouragea rémigratiou des gentilshommes et des

1 . Tucker, Progress of the United State» in population and wealtk i»Â/fP years, p. 55.

gens aisés, qui vécurent en Virginie dans de grands domaines, isolés, indépendants. Le pays est coupé par une multitude de rivières qui rendent le transport facile; sur le bord de ces cours d'eau s'établirent de riches planteurs, véritables suzerains féodaux, au milieu de leurs nègres et de leurs engagés. Il n'y avait point d'industrie, le tabac était la culture par exceW lence , on ne vécut donc pas dans les cités. Au commencement de la révolution, Williamsburg, la plus grande ville de la Virginie (et la Virginie était alors la colonie la plus considérable), Williamsburg n'avait pas plus de deux mille habitants. En vain on essaya d'encourager le peuplement des villes par des chartes de cohabitation, en vain on exigea de chaque comté qu'il bâtit et possédât un certain nombre de maisons à Jamestown ou à Williamsburg, les nécessités et les charmes de la vie du planteur firent qu'on laissât ces maisons sans habitants. ccLes lois, suivant la fine expression de Jefferson *, disaient bien qu'en tel endroit il y auradt une ville, mais la nature disait non, et la nature avait le dernier mot. »

Le [riche planteur vivant sur son domaine, où il ne voyait que des hôtes ou des serviteurs, membre de TAssemblée, colonel et juge de paix du district, garda le caractère du squire anglais. Il en eut les goûts, les idées, les passions; ce fut un parfait gentilhomme avec toutes les vertus et aussi tous les vices de l'aristocratie. La vieille province {old dominion)^ c'était la nom de la

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