‹ Histoire des États-UnisChapitre 23 sur 119 · S13ITE DE L'UISTOIBE BE LA VIRGINIE · texte numérisé non relu

S13ITE DE L'UISTOIBE BE LA VIRGINIE

Messieurs,

Nous avons laissé la Virginie au moment où le partage du sol et la culture du tabac assuraient sa durée, d'une part en stimulant le travail, d'autre part en lui garahtissant une rémunération avantageuse. Après treize ans d'épreuve, les aventuriers étaient devenus planteurs, chefs de famille, propriétaires de domaines considérables, c'est alors que se réveilla le vieil esprit anglais ; la charte coloniale parut oppressive ; on le prit sur le ton de l'indépendance avec le gouverneur; on réclama comme un droit inaUénable les privilèges, les libertés, dont le citoyen anglais jouissait dans la mère patrie.

Pour apaiser cette agitation, sir George Yardley, gouverneur de la colonie en 1619, convoqua une assemblée générale composée des représentants des diverses plantations, et leur permit de prendre et d'exercer à côté du gouverneur et du conseil colonial, les hautes fonctions de la législature. Ce fut la première

assemblée représentative établie en Amérique, et^ remarquez-le, il n'y avait que treize ans que la colonie était fondée.

Cette institution fut si bien venue, elle parut si nécessaire à la prospérité de la colonie, qu'-en 1621 , le conseil supérieur , siégeant à Londres , rendit une ordonnance célèbre qui accordait à la Virginie une constitution écrite, et, en assurant sa liberté, assurait du même coup sa fortune.

La forme du gouvernement donné à la Virginie fut une imitation de la constitution anglaise \ elle a pour nous un intérêt particulier, car elle servit de naodèle aux ordonnances qui régirent les colonies relevant directement de la couronne, ce Le but de rordonnance, est-il dit dans le préambule de l'acte, est de procurer le plus grand soulagement et le plus grand bien-être du peuple, et de prévenir ainsi l'injustice et l'oppression. »

Les dispositions de cette charte sont peu nombreuses et simples. Un gouverneur choisi par la compagnie, un conseil permanent, nommé par la même autorité, une assemblée générale qu'on doit réunir tous les ans, et qui se compose des membres du conseil et de deux députés élus en chaque plantation par les habitants , telle est la cornposition des pouvoirs publics , qui dans ses traits principaux rappelle la constitution anglaise : un roi, une chambre haute, une chambre des communes.

A l'assemblée le plein pouvoir législatif; mais le gouverneur a un droit de veto; et nulle loi n'est valide

qu'autant qu'elle est ratifiée par la compagnie de Londres. Par contre (et cette disposition, aussi juste que bien entendue, mérite d'être remarquée), aucun des ordres de la compagnie de Londres ne peut obliger la colonie avant d'être ratifié par l'assemblée.

Quant aux cours de justice, il leur fut enjoint de suivre les lois et les formes anglaises ; c'était le rétablissement du jury, c'était l'abolition des cours martiales qu'on avait établies de l'avis de Bacon, et que défendait le comte de Warwick, déclarant que nul jugement n'était plus noble qu'une sentence militaire, puisque c'étaient des soldats, des hommes d'épée, qui prononçaient. Les planteurs préféraient déjà être traités en citoyens plutôt qu'en gentilshommes.

Ainsi, dès que la colonie se sentit vivre, il lui fallut les libertés de la terre natale, les deux prérogatives qui font la gloire et la force du citoyen anglais : le libre gouvernement, le jugement par jurés.

Dès lors, leè Yirginiensne furent plus les agents, les serviteurs d'une compagnie, mais des hommes libres, des Anglais, des citoyens \ depuis lors aussi la prospérité de la colonie a pu être troublée par les évé-* nements du dehors , par les incursions des Indienâ , par la mauvaise police du gouvernement anglais, mais à l'intérieur elle était fondée sur une base trop durable, pour être ébranlée d'un instant.

A ce sujet deux réflexions : l'une qui nous fera mieux comprendre la constitution américaihe , l'autre qui touche nos essais de colonisation , et nous montre le principal défaut de notre politique colonialâ^ aussi bl^\i

de celle que nous suitons aujourd'hui que de celle que suivit Louis XIV ; car toutes deux se ressemblent en un trait , je dirais presque en un vice essentiel : l'intervention exagérée, la tutelle excessive de l'État.

Vous voyez comment, dès le premier jour, la constitution anglaise, toute proportion gardée, fut naturalisée en Amérique; et combien, de cette première ébauche politique, il est aisé de dégager le système du gouvernement fédéral. L'indépendance du pouvoir exécutif, et le veto qui en est la garantie, la division du pouvoir législatif, qui se fit d'elle-même le jour où Ton sentit la nécessité de séparer le conseil , mêlé à l'administration , de l'assemblée qui n'avait que le vote des lois, enfin l'indépendance du pouvoir judiciaire, étaient déjà d'antiques libertés au moment de la révolution; et quand, après l'essai désastreux d'une chambre unique, maîtresse de tous les pouvoirs, Washington et ses amis proposèrent d'établir la présidence et le sénat, ils ne firent que revenir à la tradition, à une expérience qui comptait en Amérique plus d'un siècle de succès. Heureux pays qui, en recherchant son passé, n'y trouve que de tels exemples, et qui a acquis, par une longue habitude, le maniement de cet outil puissant, mais dangereux, qui blesse trop souvent la main qui s'en sert pour la première fois, la liberté !

Quant au système colonial anglais, vous voyez que ce qui le caractérise, c'est, dès le début, la libre administration ou du moins le libre contrôle remis aux planteurs. La Virginie, en 1621, était un établissement faible, misérable, peuplé d'une poignée d'hommes à

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peiae campés sur le sol ; les Indiens étaient tout près , menaçants et dangereux : rien ne nous eût semblé plus naturel que de tout remettre entre les mains de l'Ëtat, et de charger un gouverneur de protéger les émigrants , de les conduire et de les faire coloniser sous. sa direction; il est probable que l'enti-eprise eût échoué.

C'est qu'il en est des sociétés comme des indiridus; c'est qu'une môme loi régit les hommes, qu'ils agissent 'isolément ou en corps. Chargez-vous de diriger un homme, de le faire travailler, de le nourrir; ne l'abandonnez jamais à ses propres forces; ne lui laissez aucune responsabilité, vous n'en tirerez rien, vous en ferez un fainéant; la Cherté au contraire et la responsabilité lui rendront tout facile, et lui feront déployer une énergie dont il ne ee croyait pas doué. Il en est de même des sociétés, c'est la liberté, c'est la responsabilité qui fait leur puissance et leur vie.

Pourquoi les colonies grecques ont-elles atteint sitôt la richesse et la grandeur? c'est qu'elles ont toujours été libres. Dès que l'essaim s'envolait, il réglait luimême ses destinées, rien ne gênait son activité. Les émigrés n'étaient point les serviteurs, mais les alliés naturels d^la métropole. Les deux peuples parlaient ta môme langue, avaient les mêmes dieux, gardaient les mêmes coutumes, maïs chacun était maître de ses intérêts et de ses droits. C'est la liberté qui, en stimulant l'énergie des colonies naissantes, leur permit de s'étendre tout le long de la Méditerranée ; jamais le monopole n'a connu cette fécondité.

Dans les temps modernes, prenons pour exemple TAmérique du nord.

Tandis que le Canada , établi avant la Virginie , le Canada, où Ton donnait aux émigrants des terres, du bétail, de Targent, languissait sous la protection de nos rois, la Virginie, abandonnée à ses propres ressources, faible, mais sachant qu'elle ne pouvait compter que sur elle-même, et que chaque effort lui profiterait, la Virginie s'organisa, se développa librement, et quand, franchissant les AUeghanys, elle vint disputer aux Français la vallée de TOhio, la colonie libre qui n'avait rien demandé à la métropole était riche et peuplée et pouvait mettre en ligne des forces bien plus considérables que la colonie royale, qui avait coûté, qui coûtait encore à la France d'énormes et d'inutiles sacrifices.

Il en est de même de l'Algérie : ce ne seront pas trois 'représentants, noyés dans la Chambre, qiii feront sa prospérité ; c'est une administration coloniale indépendante, c'est la liberté, c'est la responsabilité. Qu'y aurait*il de dangereux à donner au moins à la province d'Alger «ne représentation indépendante , à imiter la sage disposition qui commença la prospérité de la Virginie, il y a deux siècles : laisser la colonie faire ses lois , sauf veto de la métropole , n'y poi(it appliquer d'ordonnances sans l'aveu de l'assemblée coloniale ? . Personne plus que moi n'est convaincu de l'avantage qu'il y a pour nous à posséder une colonie aussi bi^i située, à y écouler les esprits ardents qui sont un danger ici, qui seront là4)as une gloire et ime force ; mais, l'histoire à la main, il est aisé de prédire Imsùc-

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ces après tant de millions dépeDsés, si l'on persiste daos celte fausse politique qui tient les colonies en tutelle. Aujourd'hui surtout que la liberté séduit tous les peuples, parce qu'ils en comprennent les avantages économiques non moins que les avantages politiques, si le courant de l'émigralioD qui va aux États-Ums ou à Montevideo ne se détourne en rien pour l'Algérie, c'eit parce que la liberté y manque. Quand on trouvera eo Algérie, uon pas un camp mais une patrie; quand, après une courte épreuve, le colon, d'où qu'il vienne, sera non pas un étranger mais un citoyen , mais un membre du gouvernement , alors le succès de la colonisation ne sera pas douteux. Jusque-là on pourra toujours craindre que la France ne se lasse d'une conquête ruineuse, et ne perde quelque jour une colonie dont elle pourrait, par an décret, faire la patrie commune des races latines. Le secret de l'heureuse fortune des plantations anglaises n'e.st antre que la liberté.

le reviens à la Vii^inie. La liberté qu'elle veoait d'obtenir était sans doute un élément de prospérité; màs il restait plus d'une épreuve à traverser. Une invasion indienne mit l'établissement nouveau h toute extrémité, et fut suivi d'une guerre sanglante oij les Anglais rivalisèrent de perfidie et de cruauté avec les sauvages. Plus que jamais il était nécessaire que la compagnie vint au secours des planteurs; mais, à ce moment même, elle excita la jalousie du roi j il conspira de la ruiner, il y réussit.

La compagnie était devenue beaucoup plus importante qu'au début; le nombre des associés était couâ-

dérable, et les réunions tumultueuses. Gomme le roi convoquait rarement le parlement, c'était dans les assemblées de la compagnie que l'opposition cherchait une tribune; c'est là qu'on attaquait les proclamations du roi, les ordonnances coloniales rendues par le conseil privé. « L'assemblée de la compagnie du Nord, disait l'ambassadeur d'Espagne au roi Jacques, jaloux de sa prérogative et redoutant l'opinion populaire, c'est la pépinière d'un parlement séditieux. »

Il fallait un prétexte pour venir à bout de la comr pagnie, car elle refusait de renoncer à un établissement qui lui avait coûté fort cher et ne donnait encore qu'un revenu insignifiant; mais dans un gouvernement despotique quand le maître veut quelque chose, les moyens ni les hommes ne lui font défaut. Le massacre des planteurs par les Indiens avait ému l'opinion ; la colonie n'était guère plus avancée qu'au premier jour; des sommes énormes avaient été enfouies; les actionnaires mécontents étaient divisés : c'en était assez pour que Jacques ordonnât une enquête sur les lieux. A la suite de cette enquête, le roi contesta la validité de la charte, elle fut annulée ; la Virginie devint province royale , et garda cette situation jusqu'en 1776.

La compagnie tomba, comme toutes les compagnies malheureuses, sans que personne la plaignit, sans que le parlement alors assemblé en prit la défense. Dans la colonie, sa chute n'excita pas davantage de regrets; peu importait à la Virginie de changer de maître, pourvu qu'elle conservât ses libertés : c*était la seule chose qui l'occupait. Le seul point sur lequel elle in*

sistâ auprès des commissaires chargés de Tenquéte^ c'est qu'on ne donnât pas un pouvoir absolu au gouverneur, et qu'on ne touchât, pas à l'assemblée, rien ne pouvant mieux conduire à la satisfaction et à Futilité du public: ce furent les expressions des délégués.

Tout bien considéré, la chute de la compagnie fut un bienfait pour la Virginie. Une compagnie est le pire des souverains; car elle ne songe qu'à exploiter ses sujets. Mal administrés, les colons, sont pillés par des agents infidèles ; bien administrés, ils servent d'instruments à l'avarice des associés. Quand c'est un individu qui commande, on peut espérer en son génie, en son amour de la gloire, en sa bonté; sous un libre gouvernement, il est évident qu'un intérêt commun et permanent finira par triompher de toutes les difficultés ; mais une compagnie, sourde à' la pitié, insensible à la honte, sans responsabilité, même devant l'opinion, sacrifie tout à sa cupidité : témoin la compagnie des Indes servie par des hommes tels que Warren Hastings, des hommes qu'un roi même ne maintiendrait pas devant le juste soulèvement de l'opinion.

Jacques nomma un conseil chargé de diriger de Londres le gouvernement' de la Virginie ; il s'était réservé d'établir lui-même un code de lois fondamentales pour

la colonie; la mort empêcha le royal législateur de se livrer à une fonction qui eût singulièrement flatté sa vanité, mais qui peut-être eût moins bien servi les planteurs.

Le premier acte de Charles I*"^ fut de confirmer le monopole du tabac que le roi Jacques avait donné à la

Virginie pour en assurer la fortune; non-seulement on prohiba le tabac espagnol dont la qualité était supérieure, mais on défendit la culture de la feuille nouvelle en Angleterre et dans le pays de Galles, et on arracha les plants qui existaient. Charles avait compris qu'il y avait pour le trésor une source de richesses dans le monopole du tabac ; et, dès le premier jour, il essaya de devenir par ses agents le seul facteur de la colonie. Indifférent à la constitution qui régissait les planteurs, son seul but fut d'accaparer le fruit de leur industrie. C'est ainsi que subsistèrent les droits politiques de la Virginie*. Ils se conservèrent comme usages, grâce à l'heureuse indifférence du roi.

Ainsi, pendant que l'Angleterre était agitée par le ferment de la guerre civile, la Virginie s'essayait au libre gouvernement; c'était l'assemblée qui déclarait la gueirre aux Indiens, faisait la paix, acquérait de nouveaux territoires. En 1648, il y avait vingt mille colons, et ce nombre fut sensiblement augmenté par la ruine de la noblesse d'Angleterre après la mort du roi. Des hommes considérables dans le parti des cavaliers, frappés d'horreur et de désespoir par les excès de la rébellion, et ne voulant à aucun prix se réconcilier avec les vainqueurs, allaient chercher une nouvelle patrie par delà les mers. C'est en Virginie qu'ils s'établissaient, car ils y trouvaient, non pas comme au Massachusetts, un peuple de puritains qui ressemblait à leurs ennemis,

1 . C'est ce qu'a démontré H. Bancroft, contre Robertsoa quf a eni h la destruction de ces lilKnrtés.

mais la société anglaise, avec ses mœurs, ses idées, ses préjugés, un pays d'aristocratie terrienne où toute maison était pour eux un asile et tout planteur un ami.

Aussi l'esprit aristocratique, les sentiments royalistes de la vieille Angleterre prirent-ils en Yirginie un ascendant considérable, d'autant plus que le gouverneur, sir William Berkeley, était un des hommes les plus dévoués au parti des Stuarts. Grâce à lui, la Viig'nie fut la dernière province qui reconnut la république, la première qui proclama les Stuarts, aussitôt après la mort de Cromwell et avant la restauration. .

Cromwel, devenu protecteur, envoya une escadre pour que la colonie se soumît au nouveau gouvemeilient. Le royalisme des Virginiens n'allait pas jusqu'à tenter une résistance inutile, et d'un autre côté l'agent du protecteur avait ordre de laisser la plantation maltresse de ses destinées pourvu qu'elle reconnût la république* On fut donc bientôt d'accord sur des condition^, remarquables par l'esprit de liberté qui règne dans tout ce que demandent les colons, mais plus remarquables encore par la générosité des instructions qu'avait données Cromvirell.

Il fut convenu que le peuple de Virginie (c'est l'expression textuelle) conserverait toutes les libertés du peuple d'Angleterre ; que l'assemblée générale se réunirait comme aupai^avant et dirigerait les affaires de la colonie ; que les habitants auraient partout et avec toutes les nations la même liberté de commerce que les Anglais ; qu'on ne pourrait, sans le consentement de l'assemblée générale, imposer aucune taxe, faire aucune

levée de deniers, coQstruire des forts ou tenir des troupes sur pied. C'était l'indépendance la plus complète ; il n'y avait entre la colonie et la mère-patrie qu'un lien de suzeraineté.

La nouvelle du rétablissement de Charles II fut accueillie avec une joie universelle, mais qui ne fut pas de longue durée. Le nouveau roi eut de belles paroles pour la fidélité de ses serviteurs ; mais il traita la colonie avec ingratitude, et, suivant l'exemple de toutes les restaurations, il oublia ou délaissa ceux qui l'avaient aimé, pour conquérir les bonnes grâces de ses adversaires. Les provinces puritaines de Massachusetts et de Rhode-Island furent mieux traitées que la fidèle province de Virginie. Le roi légitime la dépouilla des privilèges que Cromwell avait respectés. Sous le Protecteur, la Virginie était presque aussi indépendante, presque aussi souveraine qu'aujourd'hui ; dix ans après la restauration, ses libertés sont réduites, ses privilèges amoindris.

Au lieu d'une assemblée qu'on réunissait chaque année, et dont les pouvoirs, expirant au bout de deux ans, ne laissaient point oublier aux députés qu'ils étaient dans la dépendance des électeurs, on trouve maintenant une assemblée dont la durée est indéfinie, comme celle du parlement anglais ; au gouverneur seul appartient le droit de la dissoudre, et, pendant plus de quinze ans, il se garde bien d'user de ce droit. Une législature, ainsi constituée, ne pouvait pas être zélée pour les droits du peuple ; aussi prit-elle des mesures qui ne furent rien moins que populaires, et commença-

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par réduire le droit électoral : attendu, disaitelle , les troubles et l'agitation qui accompagnent les élections. C'est toujours au nom de la paix publique qu'on supprime la liberté t ' Au gouverneur tenu jusque-là dans la dépendance de la colonie par le vote annuel de son trdtement, on assigna un salaire élevé et permanent; on affranchit de l'impôt les conseillers; quant à l'assemblée qui ne s'oublia pas davantage, elle vota, pour chacun de ses membres, un salaire énorme, et qui monta à deux cent cinquante et une livres de tabac. Ce n'est pas tout, on rendit à l'église anglicane le monopole de la croyance; des peines sévères furent prononcées contre les dissidents qui allèrent peupler la Caroline; un traitement considérable fut assigné aux ministres de l'église établie. C'était l'Angleterre au petit pied.

Quant aux droits de l'intelligence, qu'étaient-ils dans ce gouvernement où rien n'était fait que pour la grande propriété? On en peut juger par les paroles suivantes du gouverneur Berkeley, homme de bien sans doute, meus imbu des préjugés de sa caste, et qui naturellement avait eu horreur les puritains du Nord et le» idées nouvelles.

0 Les ministres, disait-il en 1671, doiveat prier davantage et précber moias. Hais, grâce k Dieu, nous n'avons ni dcoles, Di imprimerie, et j'espère que de cent ans aous n'en aurons pas; car c'est la science gui a ameni! dans le monde la désobéissance, l'hérésie, les sectes; c'est l'impriinerie qui lea a divulguijus, et qui a diffamé le meilleur gouvemcmenl. Dieu nous garde de ces deui fléaux. »

Sir William Berkeley était un vieux cavalier dont le» opinioûs arriérées rappelaient les idées qui régnaient à la cour des Tudors , plutôt que celles qu'acceptait la cour de Charles II. C*était Fesprit ancien, qui, à la suite d'une restauration, réagissait sur la société fatiguée et par cela même souffrant tout ; quelques années plus tard, un chef de révolte, Bacon, soutenu alors par l'opinion, se portait accusateur du gouvernement, et lui demandait quels arts, quelles sciences il avait encouragés? quelles écoles il avait établies? Mais, au retour des Stuarts, tout était possible : c'est la suite ordinaire des révolutions de dégoûter de la liberté les esprits faibles. Après les rudes secousses qu^avait éprouvées la société anglaise, les colons n'avaient plus d'autre passion que le repos, d'autre soin que leurs intérêts.

Malheureusement, ils furent blessés à cet endroit et de la façon la plus sensible par un acte du parlement anglais, célèbre dms les fastes de la Grande-Bretagne, l'acte de navigation, une mesure de Cromwell, que l'Angleterre a considérée pendant près de deux siècles comme la base de sa grandeur maritime, et qu'elle n'a abandonnée que d'hier.

Cromwell, jaloux de la puissance maritime des Hollandais, qui, suivant l'expression de W. Temple, s'étaient emparés du roulage de FOcéan, et qui faisaient déjà des affaires considérables avec les colonies anglaises ^ Cromveell voulut créer à l'Angleterre un mo-

1. Sur quarante yaisseanx trafiquant avec les colonies, trente-huit ^ étaient hollandais.

nopole de navigation afin d'affaiblir les Piays-Bas et de donner aux Anglais l'empire des mers et le marché du monde. Il lui fallait des vaisseaux et des marins à tout prix, l'intérêt du commerce devait céder à l'intérêt politique. Pour réussir dans ce dessein, il fallait assurer à la Grande-Bretagne un privilège exclusif. C'est dans cette intention qu'en 16S1, le parlement rendit l'acte de navigation. Cette loi décidait que le commerce de l'Angleterre avec ses colonies, comme avec le reste du ^ monde, ne devait être fait que sur des vaisseaux construits, possédés, montés par des Anglais ; les étrangers n'étaient admis qu'à porter en Angleterre les produits de leur pays, le commerce international étant réservé aux seuls Anglais.

Les marchands anglais ne s'en tinrent pas à cette faveur inspirée par la politique; ils demandèrent qu'on leur donnât l'entier monopole des colonies; ce désir échoua devant la résistance de la Virginie, qui avait obtenu de Cromwell les privilèges de là mère patrie 5 mais après la restauration, quand le parlement s'occupa d'encourager le commerce par des règlements dont l'intention était meilleure que Teffet, l'acte de navigation fut renouvelé, et non-seulement la chambre des Communes approuva toutes les idées commerciales de Cromwell, mais encore elle les exagéra.

Le commerce d'importation et d'exportation entre l'Angleterre, l'Asie, l'Afrique et l'Amérique fut, sous peine de confiscation, véservé aux vaisseaux construits en Angleterre ou dans les colonies ; le propriétaire^ le capitaine et les trois quarte de l'équipage devaient être

Anglais; nul autre qu'un Anglais de naissance n'ayait le droit d'être marchand ou facteur dans les plantations. Enfin c'est en Angleterre seulement qu'on avait le droit d'expédier le sucre, le tabac, le coton, l'indigo, denrées qui ne faisaient point concurrence à la production locale; et, pour assurer l'exécution de cette me* sure si rigoureuse pour les colonies , il fallait, avant d'expédier un navire d'Amérique, donner caution que le fret serait vendu en Angleterre.

Ce n'est pas tout : en 1 663 on rendit l'acte de navigation plus sévère encore pour les plantations et plus favorable au monopole anglais. Les pénalités furent aggravées, un préambule qui accompagne la loi explique quels étaient alors la politique commerciale, les piinr cipes avoués de l'Angleterre. Nous pourrons nous reconnaître dans ce tableau.

On y déclare que les plantations étant habitées et peuplées par des sujets de l'Angleterre, c'est le droit de la métropole de les maintenir dans une étroite alliance, et d'en tirer parti pour développer le commerce et la navigation anglaise; c'est ainsi, dit-on, qu'on fera de l'Angleterre le marché, non seulement des colonies, mais du monde, puisqu'il faudra que les autres nations tirent de la Grande-Bretagne les denrées coloniales ; et d'ailleurs, est-il ajouté, c'est la politique constante des autres nations d'Europe, de se réserver le commerce de leurs colonies.

Bientôt le parlement, entraîné par ces idées, alors en grande faveur dans l'opinion, fit un pas plus décisif. L'acte de navigation, si rigide qu'il fût, permettait le

LA VIRGINIE. (Of

!râmei'ce des colonies entre elles, et sous ce régime, la Nouvelle-Angleterre était devenue, par son industrie, le marché (marché peu considérable) des plantations du Sud; Boston envoyait des navires à Philadelphie, à Ballimore, à la Jamaïque : c'en fut assez pour exciter la jalousie des marchands de la métropole; et, en i672, pour chasser du Sud leurs compétiteurs, ils 6tèrent la liberté de commerce entre les colonies, en frappant leurs échanges d'une taxe égale à celle qui pesait eu Angleterre sur les articles importés d'outra-mer '.

Par degrés, l'avarice des marchands anglais devint encore plus hardie-, un nouvel acte du parlement dé-, fendit h l'Amérique, non-seulement de fabriquer des articles qui auraient pu faire concurrence aux produits anglais sur le marché étranger, mais encore de se foui^ nir elle-même, par son propre travail, les produits nécessaires h la consommation locale.

C'est ainsi que l'industrie américaine fut complètement détruite au profit des manufactures anglaises. Berkeley écrivait au roi, en 1671 :

• Cet acte lévëre du parlement, qui nous interdît tout autre négoce qu'avec l'Angleterre, est un obalacle ai puissant «t ei désastreux à noire comniËrce et à notre navigation, que nous ne pouvons établir dans nos planlalioas lea cultures qui y riennenl naturellemeul, l'olivier, le coton, la vigne; nous ne pouvons nous procurer un seul homme babile pour notre ioduslriede la soie, qui donne tant d'espérances; il est illi!f[al ' de porter un morceta de bols ou un boisseau de groin an

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