HUITIEME LEÇON
SUITE DE l'histoire DES COLONIES DE LA NOUYELLE-
▲NGLETEBRE.
Messieurs,
Nous avons laissé le Massachusetts aa moment où, grâce à l'esprit de religion et à l'esprit de liberté qui les animait, les émigrants avaient achevé de fonder une église nationale et un gouvernement populaire, en se montrant jaloux au même degré de quiconque ne professait pas leur culte, et de quiconque osait restreindre leurs droits politiques.
La religion était le roc sur lequel reposait l'État qu'ils avaient fondé; c'était le lien qui avait rassemblé et réuni les émigrants en nation : aussi poussaient-ils à l'extrême l'intolérance religieuse, croyant défendre . ainsi leur patrie non moins que leur foi. A leurs yeux la dissidence n'était point la simple profession d'une opinion différente, c'était la menace, c'était l'invasion d'un ennemi. S'ils avaient fui en Amérique, c'était pour y trouver la terre promise aux seuls fidèles et y fonder la nouvelle Jérusalem ; c'était pour jouir en çaix
de ce culte qui faisait leur vie ; c'était pour fuir Tinfidèle et l'hérétique. Leur société était moins un État qu'une congrégation close à quiconque n'était point reconnu pour un frère. Il n'y avait point de place pour Tétranger *.
Mais ces hommes qui n'admettaient d'autre communion que la leur, ces hommes si sévères, si cruels pour les opinions d'autrui, étaient pour eux-mêmes, pour ce qui concernait leurs droits et leurs libertés, d'une jalousie , d'une exigence excessive. Si leurs idées religieuses n'étaient point en avance de. leur siècle, leurs idées politiques, on peut le dire, dépassaient en hardiesse nos théories de 1789.
Nous avons vu qu'en 1634, six ans après le premier départ, les émigrants laissant de côté la charte de la compagnie comme une écorce impuissante à contenir cette sève nouvelle qui éclatait de toute part, avaient constitué un gouvernement représentatif, et que dès 1644 ils avaient, sous le nom de gouverneur, d'assistants et de députés, organisé les pouvoirs exécutif et législatif, et partagé le pouvoir législatif, avec une sagesse qu'on n'a point encore dépassée. Ils ne se montrèrent pas moins jaloux d'assurer l'obéissance des magistrats, et de maintenir l'égalité civile.
C'est ainsi que dès 1639 on voit établir le principe de la courte durée des fonctions publiques, ce qu'on a nommé en Amérique la rotation des offices. Empêcher le magistrat de se perpétuer dans ses fonctions, de
/. Ramsay, American Révolution^ 1, p. 9*
MASSACHDSETTS. 159
crainte qu'il ne tourne contre le peuple l'autorité, même que le peuple lui a confiée, c'est une idée républicaine qui a toujours été populaire aux États-Unis. Quand, avec l'autorité attachée à son titre, un des anciens proposa de donner à vie la place de gouverneur (il avait en vue Winthrop , le directeur et le père de la colonie), les députés décidèrent à l'instant qu'aucune magistrature ne pouvait durer plus d'un an ; ce principe reconnu, ils remplacèrent aussitôt leur ancien et cher gouverneur, comme à Rome on eût fait d'un consul.
L'égalité civile ne leur était pas moins chère que la liberté. Quand lord Say et Seal, et Lord Brook, tous deux amis des puritains, et concessionnaires d'une partie de la Nouvelle-Angleterre, songèrent à passer en Amérique avec leur fortune, ils demandèrent l'institution d'une chambre haute dans la colonie et le privilège héréditaire d'y siéger. Les ministres, les chefs de la plantation, très-disposés à accueillir de pareils alliés, leur offrirent des avantages viagers, mais quant à^ une dignité héréditaire, ils la refusèrent par la voix de Cotton Mather, et maintinrent l'égalité au nom de la religion.
« Quand Dieu^ disait GoUon, bénit une branche de quelque noble et généreuse famille en lui donnant l'esprit et les qualités nécessaires au gouvernement, ce serait prendre le nom de Dieu en vain que de tenir un tel talent sous le boisseau ; ce serait un péché contre Thonneur de la magistrature que de négliger de tels hommes dans nos élections politiques. Mais s'il plaît à Dieu de ne pas douer leurs enfants des qualités nécessaires au magistrat, nous les exposerions, et l'État avec
160 HISTOIRE DE LA FOiNDATlON DES ÉtAtS-UNIS.
eux, aux reproches et aux dangers, pi j^At que nous ne les honorerions, en les appelant à l'autorité quand Dieu ne le veut pas ^ »
Sur ce principe on repoussa rétablissement de tout privilège héréditaire.
Du reste ces hommes, si jaloux de Tégalité et de la liberté, n'en comprenaient pas moins quelles sont les conditions d'un gouvernement; nulle part il n'y avait plus d'amour de l'ordre et plus de respect pour la loi. Winthrop, qu'on accusait d'outrepasser son pouvoir, parce qu'il refusait de mettre en liberté sous caution des perturbateurs de la paix publique, pouvait prononcer, aux applaudissements publics, les nobles paroles que voici :
« Les questions qui> dans ces derniers tcmpr, ont troublé le pays, touchent à Tautorité des magistrats et à la liberté du peuple. Les magistrats sont certainement une institution de Dieu, et je vous engage à considérer que vous les choisisses parmi vous, qu'ils sont hommes, et sujets aux mêmes passions que vous. Nous jurons de vous gouverner suivant les lois de Dieu et les vôtres, au mieux de notre talent; si -nous commettons des fautes involontairement, par manque de capacité, vous devez les supporter avec nous.
« Ne vous méprenez pas non plus sur votre liberté. Il y a une liberté de faire ce qui nous plaît sans égard à la loi et à la justice; cette liberté est incompatible avec l'autorité. La liberté civile, la liberté morale, la liberté politique consiste pour chaque citoyen dans la jouissance de sa propriété, dans la protection des lois de son pays; c'est cette liberté que vous devez défendre au hasard même de votre vie^ mais elle s'ac-