‹ Histoire des États-UnisChapitre 40 sur 119 · Danci»rt, I, 3i · texte numérisé non relu

Danci»rt, I, 3i

Mais des hommes qui voulaient risquer leurs biens et hasarder leur vie à fonder un grand établissement dans un monde nouveau, ne pouvaient accepter ce gouvernement à distance, que nous nous obstinons à conserver pour l'Algérie, et quia toujours été la ruine de nos colonies. Des Anglais habitués dès lors à la pratique de la liberté, n'entendaient pas devenir les serviteurs d'une corporation de Londres ; ils refusaient d'accepter des lois faites sans leur aveu, et rédigées par un conseil que l'éloignement condamnait à ne jamais connaître qu'imparfaitement la société qu'il prétendait régir.

Nous avons vu que dans une «situation pareille , la Virginie s'était fait concéder une espèce de charte, et qu'elle n'avait été vraiment libre qu'après la chute de la compagnie. Les colons qui se présentaient pour la Nouvelle-Angleterre, prirent une mesure plus simple et plus énergique, qui leur permettait de se passer de la royauté. Us demandèrent à la corporation de se transporter, en quelque façon, d'Angleterre en Amérique, en remettant tous les pouvoirs, tout le gouvernement de la colonie aux mains de ceux des membres de l'association qui s'établiraient dans le nouveau monde.

La compagnie hésita, doutant de la légalité .de cette mesure, qui, en fait, transformait une corporation commerciale en un gouvernement provincial indépendant: elle se décida cependant, en présence des offres brillantes des nouveaux colons, qui emmenaient plus de huit cents personnes à leur suite. L'élection des officiers de la plantation se fit parmi ceux des concecsion-

naîresqui émîgraîent. John Winthrop, protestant -zélé, dont l'intégrité et la capacité étaient célèbres, fut choisi pour gouverneur. L'administration et la patente furent ainsi portées outre mer, et ce qui n'était que la charte d'une compagnie devint la loi d'un État.

La compagnie avait-elle le droit de transporter son siège en Amérique ? Malgré l'avis favorable donné par quelques légistes d'Europe \ il est permis d'en douter avec le plus grand jurisconsulte des États-Unis, le juge Story. Mais comme le remarque Robertson, peu favorable, il est vrai, aux émîgrants , dès le premier jour, les planteurs du Massachusetts ont été pris de l'esprit d'innovation en politique aussi bien qu'en religion; l'habitude de rejeter les usages établis dans un cas, les avait préparés à s'en écarter dans un autre. Et si en Angleterre, ils avaient agi comme une compagnie de commerce qui a besoin d'une charte royale pour confirmer ses possessions, à peine débarqués en Amérique, ils se considérèrent comme des individus libres, unis par une association volontaire, ayant de droit naturel le choix du gouvernement et des lois qui leur conve-. naient le mieux.

C'est d'après ce principe, c'est comme ayant le droit de juger et d'agir par eux-mêmes , que sans égard à leur charte, sans égard aux lois anglaises, ils avaient organisé leur Église sur un modèle tout différent de TÉglise établie, c'est avec la même indépendance qu'ils constituèrent leur gouvernement. Dès le

!• ËTeretty Of-ationt, t.I, p. 228.

premier jour, ce penchant fut 'visible, a Ce n*est pas à une nouTelle discipline, c*est à la souveraineté que prétendent les colons, écrivait-on à Laud, dès Tan 1634; parler d'appel au roi dans la cour générale (c'est le nom qu'on donnait alors et qu'on donne encore aujourd'hui, dans la Nouvelle-Angleterre, au pouvoir législatif) est réputé trahison. )» En d'autres temps Charles I" n'eût point toléré cette usurpation, mais alors il était trop occupé, trop embarrassé de ses querelles avec le parlement pour prendre souci de ces premiers essais de république, qui avaient lieu dans une colonie lointaine et ignprée.

Ce nouvel État avait, du reste, un caractère particulier, qui n'était rien moins que démocratique. Les émigrants, on l'a vu, étaient moins une société politique qu'une église plantée dans le désert. Conserver la foi, n'admettre que des hommes purs, était le but principal de la communauté ; aussi se constituat-elle comme une théocratie. Une loi de 1631 décida que personne autre qu'un membre de l'Église ne pourrait prendre part au gouvernement, être élu magistrat, faire fonction de juré. £n d'autres termes, quiconque ne professait pas les opinions reçues en fait de dogme et de discipline, était dépouillé de ses droits de citoyen, et mis au ban de la société. C'est Dieu lui-même qui de-

vait gouverner par ses saints, disait-on. Et comme les ministres et les chefs de chaque congrégation avaient, sans appel et sans contrôle, le droit d'accorder ou de refuser l'entrée dans la communion, il en résultait que le titre même de citoyen dépendait d'une qualité

purement religieuse*. La suprême influence se trouvait ainsi entre les mains des ministres élus par le suffrage du peuple, c'est-à-dire entre les mains des plus exagérés parmi des enthousiastes et des fanatiques. Chacun des lors prit pour leur plaire cette austérité apparente, cet extérieur formaliste, ces manières cérémonieuses qui sont restées longtemps dans les habitudes de la Nouvelle-Angleterre, et lui ont donné un aspect d'hypocrite sévérité qui répugne à la vivacité et à la franchise toute méridionale de nos moeurs.

Mais il ne faut pas s'y tromper, sous cet extérieur austère, sous ce fanatisme rigide il y avait un amour ardent de la hberté ; on s'en aperçut dès le premier jour.

Dans les premières années du transport de la charte en Amérique, on avait procédé comme le voulait l'acte royal; le gouverneur et les assistants étaient choisis dans la cour générale formée par la réunion de tous

1 . Ce n'était point, da reste, chose aisée que de devenir membre de rËglise. En Angleterre, dans la Boutique aux scrupules d'Oxford, le point le plus diflicile à ûxer, c'était l'heure de la renaissance, de la régénération, c'est-à-dire le moment précis où Dieu avait révélé on montré aux fidèles leur nom inscrit parmi les prédestinés. Qui ne pouvait indiquer ce moment n'avait aucun droit au titre de saint. En Amérique il fallait fournir la même preuve aux réunions du jeudi, établies aoBsitôt après l'arrivée. Pour devenir non-seulement un saint, mais un citoyen, il fallait fixer le moment exact de la justiflcafion. l\ y avait en outre d'autres conditions, telles qu'un discours d'une heure devant rassemblée. « Ici, dit un contemporain (Lechford, Plain Dealing or Newesfrom New England), on exige de telles professions et confessions publiques et privées des hommes et des femmes avant de les admettre dans l'église, que les trois quarts du pays restent en dehors, si bien qu'en peu de temps, si Ton continue, la plupart du peuple vivra sans baptême. » [Nortk Àv?srîcan Review, oct. 1849, p. 48ô«)

les propriétaires {freemen). C'est également dans cette assemblée que, d'un commun accord, on arrêtait toutes les mesures gui intéressaient la plantation.

Mais quand les colons se furent répandus au loin, une réunion générale de tous les propriétaires devînt impossible, et dès 1634, les planteurs choisirent, de leur propre mouvement, des délégués pour les représenter dans l'assemblée.

Ces délégués, par une décision hardie, transformèrent en une démocratie représentative ce qui n'était encore qu'une assemblée d'actionnaires. Ils déclarèrent dès le début que, réunis avec le gouverneur et les assistants, ils se considéraient comme le suprême pouvoir législatif de la colonie ; que la cour générale serait tenue de s'assembler quatre fois par an; qu'elle serait convoquée à l'avenir par le gouverneur, sans pouvoir être dissoute que du consentement de la majorité de ses membres ; qu'aucune loi ne serait établie, aucune taxe imposée, aucun officier public élu que dans l'as- ' semblée générale ; qu'à elle seule également appartenait la disposition des terres publiques. C'était la charte d'une république.

A l'origine il n'y avait qu'une seule chambre; les assistants et les délégués siégeaient ensemble, mais les premiers réclamaient un droit de veto sur les décisions de l'assemblée. Les disputes qui s'élevèrent à ce sujet durèrent longtemps, et plus d'un judicieux sermon fait par les anciens sauva la prérogative des asslsranis.

ik Si le peuple gouverne, disait Cotton Malher, qui donc sera gouverné?» Mais enfin il fallut céder; et en

1644, on décida que la cour générale serait partagée en deux chambres distinctes et indépendantes, ayant chacune droit de veto. Ce système de gouvernement dura jusqu'à la révocation de la charte en 1684.

ïeile fut la constitution que se donna le peuple de la Nouvelle-Angleterre. Les colonies de Rhode-Island, Connecticut et New-Hamsphke 'tirèrent leur origine du Massachusetts , et en suivirent Texemple.

On voit que moins de six ans après son établissement, la compagnie du Massachusetts était parvenue à effectuer un projet qui dès le premier jour était dans Tesprit des émigrants. La colonie, dès ce moment, doit être considérée, non pas comme une corporation dont les pouvoirs sont définis et Faction réglée par Tacte de société, mais comme un État indépendant qui, de son propre mouvement, s'est choisi une constitution modelée sur celle de l'Angleterre.

Ainsi, en Amérique, la Uberté politique est de même date que l'émigration, et, à bien considérer les choses, ces républiques de la Nouvelle-Angleterre, qui sont la force et la gloire de l'Union, ont, non pas soixante-du ans, mais deux siècles d'existence. Il est vrai que dès le premier jour on annonça que la démocratie ne vivrait guère. «Ces élections ne peuvent durer, » disait un légiste du temps ^ Avis à ceux qui pensent que les États-Unis ne tiendront pas et qui en prophétisent la ruine.

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