‹ Histoire des États-UnisChapitre 46 sur 119 · PROVIDENCE, RHODE-ISLAND · texte numérisé non relu

PROVIDENCE, RHODE-ISLAND

liberté de conscience n'étaient ni connus, ni adoptés par aucune secte chrétienne. Tous les partis pensaient qu'étant seuls en possession de la vérité, ils avaient seuls le droit, dès qu'ils étaient les plifs forts, d'<$touffer ce qu'ils appelaient Terreur ou rhérésie, c'est-à-dire toute opinion qui n'était pas la leur; c'est seulement quand ils étaient les plus faibles qu'ils demandaient la liberté de conscience. Du reste, en môme temps qu'ils écrasaient leurs adversaires, tous les partis repoussaient ridée de contraindre les consciences, chose si injuste et si absurde, si cruelle et si impie, que tous les hommes rougissent d'une pareille accusation. Le prétexte de la paix publique, la nécessité de préserver de l'infection l'Église du Christ, l'obstination des hérétiques : tels étaient les motifs allégués pour excuser et justifier une conduite que les lumières naturelles et les lois de Jésus-Christ condamnent de la façon la plus solennelle. Roger Williams et John Clark, les deux pères de la colonie, furent les premiers qui affirmèrent publiquement que Jésus-Christ est roi dans son royaume, et que personne autre n'a d'autorité sur ses sujets dans les affaires de la conscience et du salut éternel. Ce n'était donc pas chose particulière au peuple du Massachusetts que de se croire obligé en*onscience à tirer l'épée du magistrat pour forcer l'intelligence des hérétiques, et à chasser de l'État les infidèles pour qu'ils n'infectassent pas l'Église et ne troublassent pas la paix publique. Ce n'était pas le seul peuple qui s'imaginât servir Dieu , en écrasant ses frères. Toutes les autres sectes agissaient de môme, bien convaincues qu'on ne pouvait mieux honorer Dieu, et que c'était le meilleur moyen de répandre l'Évangile 'de paix et de se montrer les vrais et sincères cRsciples de Jésus-Christ; — de Jésus-Christ qui a déclaré que son royaume n'est pas dé ce monde , qui a commandé à ses disciples de ne donner à personne ici-bas le nom de maître, qui leur a défendu d'user d'autorité sur la con-

date, on eût trouvé une déclaration de principes aussi libérale et aussi chrétienne.

science d'autrui, qui leur a ordonna délaisser l'ivraie pousser avec le blé jusqu'à la moisson, et qui enfin nous a donné comme gage et signe de sa religion Tamour mutuel^ la paix, la patience et la douceur^. *

L'année même de la fondation de Providence, la co-

1. Franklin a écrit contre la persécution une parabole, où lia imité avec son esprit ordinaire le langage de T Écriture. Elle a é1!6 publiée par lerd Rames, dans ses Essais sur V histoire de Vhomme, t. H, p. 492. La voici ; elle est ici fort à sa place, et n'a pas moins d*à-propo8 qu'an premier jour :

tt El il arriva après cela qu'Abraham était assis à la porte de sa tente, vers le coucher du soleil.

a Et voici qu'un homme courbé par l'âge, venait du chemin du désert, appuyé sur un bâton.

« Et Abraham se leva et alla au-devant de lui, et lui dit : « Entrei, i( je vous prie, et lavez vos pieds, et reposez-vous celte nuit; et « vous vous lèverez demain de bonne heure pour continuer votre <i chemin. »

a Et l'homme dit : « Non , je me tiendrai sous cet arbre, n Mais Abraham le pressa vivement, si' bien qu'il céda, et ils entrèrent dans la tente, et Abraham prépara du pain sans levain, et ils mangèrent.

« Et quand Abraham vit que l'homme ne bénissait pas Dieu, il Ini dit : « Pourquoi n'adorez-vous pas le Dieu suprême, créateur du ciel « et de la terre? »

« Et l'homme répondit : « Je n'adore pas votre Dieu, et je n'in- « voque pas son nom , car je me suis fait à moi-même un dieu qui « se tient toujours dans ma maison, et me fournit de toutes choses. »

a Et le zèle d'Abraham fut enflammé contre cet homme , et il se leva, et, se jetant sur lui, il le ciiassa dans le désert à force de coups.

« Et Dieu appela Abraham, disant : « Abraham, où est l'étranger? »

« Et Abraham répondit : « Seigneur, il ne voulait pas vous adorer « ni invoquer votre nom; c'est pourquoi je l'ai chassé loin de ma face « dans le désert. »>

« Et Dieu dit : « L'aî-je supporté depuis trois cent quatre-vingt-dixic huit ans, l'ai-je nourri et habillé, malgré sa rébellion contre moi, (T pour que toi, un pécheur, tu ne puisses le supporter une seule nuit? » {Politicalj Miscellaneous and Philosophical pièces ^written bv B. Franklint In-4,London, 1779, p. 72.)

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lonie de Massachusetts fut agitée par des troubles plus sérieux que ceux qu'avait involontairement soulevés le pieux Roger Williams. L'agitation était causée par une femme, Anne Hutchinson, que soutenait le jeune Henri Vane, gouverneur de la colonie, celui-là même qui joua plus tard un rôle dans la révolution d'Angleterre, et qui à la Restauration mourut sur l'échafaud.

Anne Hutchinson appartenait à la secte des Antinomiens ; c'étaient des espèces de quiétistes qui poussaient à l'extrême le principe calviniste que la foi seule justifie. En d'autres termes, suivant eux, la sainteté de la vie n'était pas un témoignage qu'on fût en état de grâce avec Dieu; les' œuvres en elles-mêmes ne prouvaient rien ; c'est Dieu qui choisissait lui-même ses vases d'élection, et qui par des impressions et des révélations intérieures leur découvrait sa divine volonté. Au premier abord une pareille discussion nous semble puérile et peu faite pour troubler un État; mais à une époque où la poUtique aussi bien que la philosophie prenaient le masque de la théologie, la doctrine des sectaires cachait une attaque des plus dangereuses contre le parti des puritains. Si la foi seule justifie, à quoi bon toutes les formalités, toutes les confessions d'une Église établie? Si l'esprit saint habite dans chaque croyant, si la révélation de l'esprit est supérieure au ministère, tout aboutit en dernier ressort au jugement individuel. Cette opinion était donc la négation du ministère, par conséquent la destruction d'une influence alors toutepuissante dans FËtat.

La colonie fut mise en feu par ces questions qui au-

jourdTiui nous paraissent ridicules, comme paraîtront à nos successeurs plus d'une des questions qui partagent aujourd'hui les assemblées; la politique a sa seolastîque comme la religion, c'est une mousse parasite qui étouffe aussi fatalement l'une que l'autre .

On essaya de conférences amiables, on fixa des jours de jeûne et d'humiliation, un synode général fut convoqué , et enfin, après des querelles qui menacèrent la colonie d'une dissolution complète, en 1638 Anne Hulchinson fut exilée et ses opinions proscrites.

Elle partit pour le sud avec un grand nombre de sectaires qui restaient attachés à sa fortune ; l'intention de ces nouveaux émigrants était d'établir une plantation à Long-Island ou sur la baie du Delaware. Mais Roger Williams les retint dans son voisinage, en leur faisant accorder par Miantonomy, le chef indien des Narragansets, l'Ile charmante qu'ils nommèrent Rhode- Island.

La colonie s'établit aussitôt sur le nouveau territoire, après avoir dressé un contrat de gouvernement comme avaient fait les pèlerins de New-Plymouth. Quant aux formes de l'administration, on les prit dans TAncien Testament. "William Coddington, un des partisans les plus zélés de la prophétesse , fut élu juge du nouvel Israël, et on lui donna trois anciens pour l'assister.

Deux ans plus tard, la colonie ayant prospéré, il devint nécessaire d'établir une constitution; il fut donc décidé et unanimement agréé par tous les propriétaires réunis en corps :

« Que le gouyernement serait une démocratie (le mot est

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dans l'original)^ ou gouirernement populaire^ c'est-à-dire qu'il serait au pouvoir du corps des planteurs {freemen), régulièrement assemblés^ ou de la majorité, de faire et constUuer les justes lois par lesquelles ils entendent être régis, et de choisir parmi eux des ministres qui les fissent exécuter fidèlement d*homme à honmie. »

On ordonna de plus que personne ne serait inquiété poar sa croyance ; la loi de la liberté de conscience fut déclarée perpétuelle, et enfin, en signe de la charité chrétienne qu'ils professaient, en laquelle seule ils espéraient le triomphe de leur doctrine, les colons prirent pour armes de FÉtat un faisceau de dards avec la devise : Amor vincit omnia.

Telles furent les lois établies par le parti d'Anne Hutchinson. Comme un même esprit animait les deux émigrations, l'union des deux colonies était inévitable, et se fit bientôt sous le nom commun de Rhode-Island. Mais les puritains du Massachusetts n'entendaient pas supporter le dangereux voisinage de la liberté religieuse; ils inquiétèrent des plantations pacifiques sur lesquelles ils n'avaient aucun droit. Effrayée par les ministres ses ennemis qui l'accusaient de sorcellerie (c'était une menace de mort), Anne se sauva sur le territoire de la Nouvelle-Belgique, où elk fut tuée par les sauvages ; quant à Roger Williams, il partit pour solliciter la protection de la mère patrie : c'était en 1643.

Roger fut accueilli comme un saint missionnaire. Henri Vane, qui était revenu en Angleterre, lui obtint du parlement (Charles ?' était alors exilé de sa capitale) une charte qui assurait à la colonie un gouvernement

libre et indépendant. Cet acte, qui mettait Bhode- Island à Tabri de ses dangereux voisins, fut renouvelé et étendu en 1663, au début de la restauration. Charles II fut toujours favorable aux colonies démembrées du Massachusetts , province trop chérie des puritains pour être bien venue auprès des Stuarts.

Je n'entre point dans le détail de cette charte, c*est toujours la même distribution des pou^ohrs publics: l'autorité executive confiée à un gouverneur et dix assistants ; le pouvoir législatif remis à une assemblée unique, qui est composée du gouverneur, des assistants et des députés, et qui, dans un temps donné, se drm en deux chambres (pour Rhode-Island , c'est en 1696 que se fit cet inévitable changement) ; je veux seulement extraire de cet acte ce qui concerne la liberté de religion, car c'est là qu'est la gloire de Rhode-Island, et si chaque colonie était prise pour la personnification d'un principe, Rhode-Island partagerait cet honneur avec le catholique Maryland, d'avoir inauguré et représenté dans le nouveau monde la tolérance religieuse. C'est assez pour rendre à jamais immortel le plus petit État de l'Union.

La charte commence par reproduire la pétition de Roger Williams et des autres demandeurs en concession d'une patente royale.

« Dahs leur humble adresse, dit le roi Charles II<, ils ont franchement déclaré qu'ils ont à cœur de prouver par une

1. Voy. cette charte dans le tome IV des CoUeetUmip eto«,p. 341 et 8ui?,

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