‹ Histoire des États-UnisChapitre 84 sur 119 · Baucroît, loc. cit., p · texte numérisé non relu

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Tesprit infini, les ressources incroyables de ces habiles politiques qui, dit-on, sont toujours demeurés fidèles à leurs idées. Pour moi, je l'avoue, je n'ai qu'une trèsmédiocre estime pour ces gens versatiles qui , ce me semble, ne restent fidèles qu'à leur ambition. Et quant à cette prescience qui leur révèle la ruine imminente de leur parti , elle me parait d'autant moins admirable , que ce sont eux qui d'ordinaire décident cette chute dont ils doivent profiter. A cette classe de sceptiques, trop nombreux en des temps agités comme les nôtres , il manque des qualités qui ne viennent point de l'esprit,.mais du cœur; j'entends cette probité politique, ce dévouement à la cause qu'on a embrassée, sans quoi il n'y a point de grand caractère, ni de renommée durable. Suivre un parti dans ses égarements, c'est folie; se tourner contre lui, c'est Teffet d'une lâche ambition; l'honneur a d'autres conditions. On peut, avant le danger, quitter son drapeau; mais on ne doit jamais le combattre sous des couleurs étrangères. Aussi, avec une grande intelligence, des talents véritables, et plus de courage que n'en ont d'ordinaire ces adorateurs de l'opinion et de la fortune, Shaftesbury, comme Talleyrand , a-t-il marqué dans l'histoire plutôt comme un intrigant de génie que comme un homme d'État; et la constitution de la Caroline est là pour prouver combien ces politiques, qui entendent si parfaitement leurs affaires, qui savent si bien tourner à leur profit les hommes et les choses , se méprennent souvent sur les conditions véritables du pays dont ils se disputent la conduite.

Du reste, ce ne fut pas Shaftesbury seul qui fit l'œuvre singulière que nous allons examiner ; le principal auteur, sous sa direction néanmoins, fut Locke, si célèbre plus tard par ses écrits, le père de la pfailor Sophie du dix-huitième siècle, Tapôtre de la tolérance religieuse, le politique qui, après la révolution de 1688, fonnula les principes des whigs en opposition au système tory de la légitimité et du droit divin; un des hommes qui ont le mieux servi la cause de la civilisation et celle de la liberté.

Shaftesbury avait distingué à première vue le mérite de Locke. De son médecin il avait fait son commensal, son ami , son associé dans tous ses travaux politiques. Entre l'esprit pratique et positif du comte et l'esprit exact du médecin philosophe, il y avait des rapports suffisants pour expliquer Tamitié qui les unit jusqu'à la fin. Le mauvais succès de la première révolution d'Angleterre, les excès du parti puritain avaient fait de tous deux des ennemis de la démocratie qu'ils regardaient comme dangereuse pour TÉtat , et impuissante à rien fonder. Tous deux chérissant ce qu'à cette époque on nommait les principes anglais, considéraient l'aristocratie comme le seul rempart contre l'arbitraire et la tyrannie, que ces fléaux vinssent d'en haut ou d'en bas. Lccke regardait les privilèges de la noblesse comme la garantie des libertés de l'Angleterre, et au travers de tous les changements de Shaftesbury, il est aisé de voir qu'il considérait l'aristocratie comme la pierre angulaire de la constitution.

Locke , ami sincère de la liberté , n'était rien moins

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qu'un républicain comme Sidney, ou qu'un apôtre de l'humanité comme le fondateur de la Pensylvanie; ses idées étaient d'une nature toute positive, il ne donnait rien à l'enthousiasme. Pour lui, la société est purement et simplement im contrat ; la fin de ce contrat, l'objet des lois par conséquent, c'est de garantir la liberté et la propriété. La conservation de la liberté et de la propriété, tel est l'intérêt qui force les hommes à renoncer à l'état de nature, telle est la cause même de la société, la source du gouvernement ^ D'où cette conséquence rigoureuse que, dans l'État, la représentation doit être proportionnelle à la propriété, et que les grands propriétaires, les grandes familles, qui tiennent le sol héréditaii^ment , ont dans le pays un intérêt propre et distinct, et^ si l'on veut, une place à part dans la communauté.

Admettez le principe de Locke, la constitution anglaise est parfaite ; aucun.e autre ne donne à la liberté des garanties plus sérieuses, et n'assigne un rôle aussi grand à la propriété foncière (au dix-septième siècle , c'était la seule qui eût une valeur considérable) ; c'est entre les mains des propriétaires que sont tous les droits politiques. Admettez encore que la concentration du sol dans \m petit nombre de familles et son immutabilité soient des faits naturels ou indifféreats, la politique de Locke est sans reproches. Mais si la £n de la société n'est pas là, s'il y a dans l'État quelque autre intérêt

1. Do €OUTBRirEMBNT CIVIL, chap. nii» Det fins de la société et du gouvernement politique , p. 169 et sui?anieB de Fédition d*Àiuster« dam, 1756*

que celui des propriétaires, si le citoyen a des droits, et des droits' autres que la liberté personnelle, par cela seul qu'il est homme et citoyen, on voit que ce système est chimérique. Loin d'être une loi pour Fhumanité, ce n'est pas même une description complète des phénomènes politiques qui se manifestent dans un coin du monde.

Cette critique anticipée indique les défauts de la constitution que le philosophe proposa pour la Caroline ; car Locke, comme tous les constituants qui vinrent après lui , ne fit que reproduire un modèle antérieur, et ce qu'il prenait pour le calcul de sa raison n'était qu'un souvenir; seulement ce ne fut point l'organisation de Sparte ou de Rome qu'il essaya de reproduire, ce fut le système anglais ; ce fut un gouvernement où tous les pouvoirs reposaient sur la propriété. De ce point de vue, du reste, et comme étude philosophique de la constitution anglaise à la fin du dix-septième siècle, le projet de Locke n'est pas indigne d'attention.

Entrons dans le détail de cette constitution, inspirée, suivant le préambule, par la crainte de constituer une trop nombreuse démocratie^ et, en même temps, par le désir de satisfaire à Vintérêt des propriétaires et d instituer un gouvernement agréable à la monarchie. Nous comparerons ensuite ce qu'inventa le génie réuni d'un politique habile et d'un grand philosophe, avec Torganisation des autres provinces d'Amérique, produit naturel des désirs et des besoins de ces planteurs, qui n'analysaient point leurs idées aussi bien que Locke pouvait le faire, mais qui sentaie&t infiniment mieux

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ce qui convenait à leur situation, et qui n'imaginaient point d'enfermer Tactivité d'un peuple dans des combinaisons artificielles et mécaniques ^

Les propriétaires, comme souverains de la colonie, formaient une corporation close de huit personnes; leur nombre ne devait jamais augmenter ni diminuer, et après le siècle expiré (époque à laquelle on supposait que la colonie serait établie et peuplée), la dignité et la puissance des propriétaires devenaient inaliénables et « substituées dans leur famille comme s*il se fût agi de la couronne même d'Angleterre. A défaut d'héritiers laissés par un des propriétaires , les survivants lui nommaient un successeur, choisi dans Tordre des landgraves, dont nous parlerons tout à l'heure, et qui devait prendre le nom et les armes de celui qu'il remplaçait. Ainsi était constitué un grand conseil, une diète héréditaire. Le plus âgé des propriétaires prenait le nom de Palatin , et, à sa mort, devait être remplacé dans ce titre par le plus âgé des survivants ; c'était le chef de TËtat; mais à côté de lui chacun des autres propriétaires tenait un office comme les électeurs d'Allemagne, et les règles de préséance n'étaient pas fixées avec moins de scrupule pour le futur État de Caroline que pour le vieil Empire germanique. L'un des propriétaires était l'amiral, l'autre le chambellan, un troisième le chancelier, un quatrième le connétable, le

1 . The fundamental Conatitutiotu ofCarolina ont été publiées à Londres en 1720, dans la Collection of aeveral pièces ofin, John Loeke, ncver before printed or noi extani in hit works.

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cinquième était grand juge, le sixième grand maître (high steward) y et le dernier trésorier*.

Après avoir déterminé les dignités de ces huit suzerainsy Locke fixait l,eur apanage. La Caroline était divisée méthodiquement en comtés ; chaque comté devait comprendre quatre cent quatre-vingt mille acres; le comté se divisait à son tour en quarante portions de douze mille acres chacune; huit de ces divisions se nommaient seigneuries , huit autres baronîiies , les vingtrquatre dernières se nommaient colonies. C'était la part de la royauté ou des seigneurs, de la noblesse héréditaire et du peuple ; de façon qu'en établissant la plantation on assurât la balance du gouvernement'^.

Les seigneuries étaient attribuées à chacun des huit propriétaires , qui possédaient ainsi en domaine privé et inaliénable le cinquième de l'État. C'était une part suffisante pour leur assurer à jamais une influence politique sans partage. Quant à la noblesse héréditaire, on devait créer dans chaque comté un landgrave ou €omte, et deux caciques ou barons. C'était l'aristocratie de la provijice, et par le droit de leur dignité, ils étaient membres du parlement. C'est entre eux qu'on parta- * geait les huit baronnies. Quatre appartenaient au landgrave , deux à chacun des caciques. C'étaient des possessions héréditaires, à tout jamais attachées à la dignité ^ et qu'on ne pouvait ni cumuler^ui diviser^.

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