CHAPITRE III
LES INDIENS D'AMÉRIQI i:
^ Lorsque les premiers explorateurs européens visitèrent la côte de l'Amérique du Nord qui est baignée par l'Atlantique, ils y trouvèrent des tribus errantes
de l'aspect le plus bizarre : une peau cuivrée, des pommettes proéminentes, de petits yeux noirs, une chevelure noire aussi et plate, tels étaient leurs signes caractéristiques. Ces indigènes se donnaient des noms différents -selon la partie du pays qu'ils habitaient. Ainsi il y avait les Mohegans, les Péquots, ha Massachusetts, les Narraganxelts, les Iluron*, les Wampanoags. Mais ils appartenaient presque tous aux deux grandes familles des Algonquins et des Iro- (jiioiz, ces derniers vulgairement connus sous le nom des «- Six-Nations ». On leur donna la dénomination générale d'Indiens, parce que les premiers explorateurs, sans exception, croyaient que l'Amérique du Nord n'était autre que la partie orientale de l'Inde. Sous plus d'un rapport, ces tribus différaient par leur genre de vie ; les unes étaient guerrières, les autres pacifiques; celles-ci vivaient du produit de leur chasse, celles-là possédaient des champs couverts de moissons, cultivant, outre le blé, les fèves, les citrouilles, le tabac, le chanvre et le tournesol, des graines duquel ils tiraient de l'huile. Quelquesunes n'avaient pour abri que de petites tentes en peau ou en écorce appelées wigwams, d'autres bâtissaient des villages avec des rues et des maisons alignées; les habitations avaient parfois trente pieds de haut, deux cent quarante pieds de long et contenaient jusqu'à vingt familles. Elles étaient en écorce et soutenues par des piliers de bois. Une ouverture large d'un pied environ et pratiquée dans la toiture, servait à faire entrer la lumière et à laisser sortir la fumée. On établissait les foyers sur le sol, en une rangée, juste au-dessous de cette ouverture.
Cependant, malgré le soin qu'ils pouvaient apporter à la construction de leurs demeures, tous ces
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Indiens, — et c'était là comme un point commun de ressemblance, — étaient essentiellement nomades vivant de préférence au grand air et incapables de séjourner longtemps dans un même lieu. Toujours en courses, ils changeaient de résidence selon les saisons, et selon qu'ils voulaient poursuivre tel ou tel gibier. L'un des motifs de ces perpétuelles émigrations provenait de l'habitude qu'ils avaient d'incendier les forêts dans le voisinage immédiat de leurs demeures. Aussi, quand parurent les premiers colons européens, les Indiens, curieux de savoir ce qui pouvait les amener, imaginèrent-ils que ces étrangers, ayant brûlé tout le bois du pays d'où ils sortaient, n'avaient abordé sur le continent américain que pour trouver de nouveau combustible.
Sous le rapport de la force physique, les Indiens étaient en général inférieurs aux Européens. Leurs bras n'avaient pas la même vigueur ; en revanche, ils savaient supporter admirablement la fatigue et' les privations. Ils avaient le pied léger; leurs meilleurs coureurs pouvaient franchir l'espace de soixante-dix à quatre-vingts milles en un seul jour. Les plus cruelles tortures ne leur arrachaient pas un gémissement. Dans les bois ils entendaient des bruits, ils apercevaient des empreintes qu'aucun homme blanc n'eût soupçonnés. Il leur arrivait de traverser en droite ligne des forêts presque impénétrables, sans autre guide que l'aspect de la mousse ou de l'écorce sur les arbres.
Quand les premiers colons arrivèrent, les Indiens étaient presque tous vêtus de peaux de bêtes qu'ils préparaient en les fumant au lieu de les tanner comme il est d'usage aujourd'hui. Mais bientôt les colons leur procurèrent des couvertures qu'ils se mirent à décorer
artistement de perles, de coquillages et de plumes. Dans les grandes occasions telles que les conseils et les danses guerrières, les chefs portaient une énorme quantité de ces ornements et se peignaient aussi la face de brillantes couleurs. Les femmes, les « squaws », comme on les appelait, pratiquaient également cet usage contre lequel s'indigne un vieux pasteur puritain, le qualifiant « d'art pernicieux ». L'habillement des femmes était plus simple que celui des hommes; ainsi que ces derniers, elles se tatouaient quelquefois le corps, mais elles portaient les cheveux longs, tandis que les hommes les rasaient d'ordinaire, ne réservant qu'une touffe sur le sommet de la tête, dite « scalplock » (mèche du scalp), qu'ils gardaient par une sorte de point d'honneur; aussi, quand un Indien en tuait un autre, lui coupait-il le cuir chevelu en l'enlevant au moyen de cette touffe. L'été, ils allaient presque nus, comme l'indiquent les plaintes d'un des premiers colons européens au sujet de la difficulté que présentent certaines luttes corps à corps. « On ne peut, dit-il, prendre l'Indien qu'aux cheveux, et encore de cheveux n'y en a-t-il guère. »
La nourriture des Indiens était fort simple. Elle se réduisait aux produits de leur chasse et de leur pêche, . avec du blé concassé, des glands, des baies sauvages et quelques plantes légumineuses. Ils faisaient usage du tabac, mais ne connurent les liqueurs fermentées que par l'intermédiaire des Européens. Us fabriquaient des nattes de roseaux, des mortiers de bois et des vases en terre. Les os des animaux leur servaient à faire des hameçons et les fibres du chanvre des filets. Ils faisaient aussi des tuyaux d'argile ou de pierre, curieusement travaillés. Le silex devenait entre leurs
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mains des haches et des pointes de flèches; on en trouve encore aujourd'hui un nombre considérable dans le sol, partout où s'éleva jadis un village indien. Us transformaient une espèce de coquillage en perles appelées « wampum » qui leur servaient d'ornement. Plus tard, les Européens leur fournirent dos verroteries, des haches do fer, des pointes de flèches, même à la fin des armes à feu.
Mais la plus ingénieuse de toutes les inventions indiennes était le soulier de neige, fait d'un châssis de bois d'érable de trois à quatre pieds de long, lequel, arrondi et terminé en pointe, se tapissait à l'intérieur d'un filet en lanières de peau de daim ; une lanière l'ajustait au pied chaussé seulement d'un mocassin élastique et léger. De cette façon, le pied était soutenu à fleur de neige, et l'Indien pouvait faire jusqu'à quarante milles par jour en rattrapant sans peine le daim et l'élan dont les sabots pointus entament la glace. La forme de cet engin variait presque dans chaque tribu, ainsi que celle du canot d'écorce de bouleau blanc. Le canot en question était d'écorce de bouleau étirée sur un châssis de cèdre blanc. L'écorcc détachée de l'arbre tout d'une pièce, sans déchirure, recouvrait ensuite le châssis. Les bords étaient cousus à l'aide de filaments tirés des racines du cèdre et enduits d'une poix que l'on prenait aux arbres résineux. S'il arrivait que le canot se déchirât, il pouvait être réparé avec des morceaux d'écorce adaptés par les mêmes procédés. Les plus grands de ces canots avaient trente pieds de long et pouvaient porter dix ou douze Indiens. Us étaient fort légers et tiraient très peu d'eau ; on les dirigeait sans peine; leur forme était souvent gracieuse. L'usage du canot d'écorce et du soulier de neige est en-
core aujourd'hui très répandu non seulement parmi les tribus indiennes, mais encore parmi les blancs, dans les régions septentrionales des États-Unis et au . Canada.
Mainte tribu indienne se subdivisait en groupes de moindre importance, espèces de clans dont chaque individu portait une marque distinctive ou totem, tatouée sur la poitrine : c'était tantôt la figure d'un loup, d'un daim, d'une tortue, d'un castor, tantôt celle d'un ours, d'une bécasse, d'un héron, d'un faucon. Chaque groupe avait à sa tête \in ou plusieurs chefs appelés sachems qui le représentaient dans les grands conseils. Ordinairement le sachem était un homme, mais parfois c'était une femme. Les premiers colons établis dans la Nouvelle-Angleterre rencontrèrent une grande Squaw sachem qui gouvernait un pays fort étendu. Ces chefs indigènes ne s'appuyaient pour gouverner sur aucune loi écrite, mais sur d'anciennes coutumes et des traditions vénérées. Les sujets du sachem lui apportaient leurs meilleurs fruits et leurs plus belles pièces de gibier.
Chaque groupe de la tribu s'imaginait être spécialement favorisé par l'esprit de l'animal représenté sur son totem respectif, car les Indiens croyaient que les animaux avaient tous des esprits protecteurs ; souvent même ils s'adressaient à eux comme s'ils eussent possédé l'entendement humain. Un des premiers missionnaires raconte le fait suivant : « Un Indien ayant attaqué un ours énorme et l'ayant Blessé, la bête se roulait à terre en poussant des hurlements plaintifs; l'Indien aussitôt s'approcha et lui dit : Ours, tu n'es qu'un lâche et non pas un guerrier. Tu sais que ta tribu est en guerre avec la mienne et que c'est la tienne qui a commencé. Si tu m'avais blessé, je ne
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pousserais pas un soupir, tandis que toi, en geignant comme tu le fais, tu déshonores ta tribu. »
Ils s'imaginaient que les vents et les étoiles avaient aussi leurs esprits : une quantité de légendes existent à ce sujet ; quelques-unes sont conservées dans l'ouvrage du grand poète américain Longfellow, intitulé Hiawatha. Ils croyaient en un dieu, parfois même en plusieurs dieux, et avaient confiance en une vie future ■ aussi quand un guerrier venait à mourir, ensevelissait-on ses armes avec lui, afin qu'il pût' s'en servir dans les célestes régions de la chasse réservée aux élus. Leurs cérémonies religieuses étaient étranges et bruyantes, accompagnées de chants et de danses. Us avaient avec eux des magiciens, tenant le milieu entre le prêtre et le médecin, qui prétendaient guérir les malades soit par des paroles, soit au moyen des simples remèdes dont ils avaient le secret. Les Indiens ignoraient le^ langage écrit, mais ils communiquaient entre eux à l'aide de signes de convention gravés sur les rochers ou sur les arbres. Leur monnaie consistait en perles de wampum, et ces sortes d'objets étaient si bien fabriqués, d'un usage si commode, que les premiers colons européens ne dédaignèrent pas de s'en servira raison do quatre perles noires ou de huit perles blanches pour un penny. Ils faisaient avec cette coquille des ceintures destinées à perpétuer le souvenir de tous les événements importants survenus dans l'histoire de la tribu, et c'est ainsi que les traites étaient gravés dans la mémoire de chacun, pendant un laps de temps considérable.
^L'historien Schoolcraft a publié la curieuse copie d'un dessin fait par deux guides indiens sur un morceau d'écorce de bouleau. Ils l'avaient placé au sommet d'une perche, afin d'informer leurs compagnons
qu'une troupe composée de quatorze hommes blancs et de deux Indiens avait campé en cet endroit. Les
huit figures de la rangée supérieure, coiffées de chapeaux, leurs fusils à côté d'eux, représentent un nombre égal de soldats blancs. Dans la seconde rangée, le n° 1 représente l'officier commandant armé de son épée. — La figure n° 2, tenant un livre, représente le secrétaire. — Le n° 3, avec son marteau, est le géologue. —Les n° s 4, 5, 6 sont des gens de la suite, parmi lesquels l'interprète. Les n"' 7 et 8 représentent les deux guides que l'absence de chapeaux l'ait reconnaître pour des Indiens. La figure n» 11 est une poule de prairie et le n° 12 une tortue, qui avaient été mangées par les hommes du détachement. Les figures 13, 14 et 15 indiquent qu'il y a eu trois feux distincts : l'inclinaison de la perche donnait la direction de la marche proposée, et trois crans marqués dans le bois de-
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vaient indiquer que l'expédition devait durer trois jours.
Les Indiens étaient doués au plus haut degré de courage, d'empire sur eux-mêmes et de patience. Dans les occasions solennelles, ils savaient être graves et prendre des manières dignes. Leurs conseils étaient remarquables par la courtoisie dont ils ne se départaient pas entre eux; toutes les questions importantes étaient discutées à fond. Ilsétaientsouvent bons et généreux, quelquefois même miséricordieux, quoique en général ils regardassent la sévérité comme une vertu et le pardon des injures comme une faiblesse. Leur cruauté s'exerçait surtout à l'égard des prisonniers qu'ils mettaient à mort au milieu des plus horribles tortures, aidés en cela très activement par leurs femmes. Ces dernières avaient l'habitude d'exécuter les besognes les plus pénibles, afin que les hommes conservassent la souplesse et l'activité nécessaires aux nobles travaux de la chasse et de la guerre. S'agissait-il de ces exercices, les Indiens semblaient infatigables; mais dans les campements, en voyage, les femmes se chargeaient des fardeaux; lorsque tel chasseur avait porté sur ses épaules, pendant un long trajet, le corps d'un daim qu'il venait de tuer, il ne manquait jamais de le jeter à terre dès qu'il arrivait en vue de son village, laissant à sa « squaw » le soin d'aller le quérir. La plupart des tribus indiennes vivaient entre elles dans un état de guerre permanent. Quand une querelle s'élevait entre deux tribus et que la guerre semblait devoir en résulter, des cérémonies bizarres avaient lieu. Quelque chef en évidence se peignait le corps en noir de la tête aux pieds, et allait se cacher au iond du bois ou dans une caverne. Là, livré au jeune et à la prière, il invoquait le Grand Esprit et se
rappelait attentivement ses songes pour en tirer des présages bons ou mauvais. S'il parvenait à voir en rêve un aigle planant au-dessus de lui, c'était signe de victoire. Au bout d'un certain temps, il quittait sa retraite et retournait parmi les siens; il les haranguait alors, les appelait aux armes et leur promettait l'assistance du Grand Esprit. Il invitait ensuite les guerriers à une fête dans son « wigwam ». Là on le trouvait débarrassé de l'enduit noir et revêtu au contraire de couleurs éclatantes appelées peinture de guerre. Ses invités, également parés de couleursetdc plumes, s'asseyaient en cercle. On plaçait devant eux des plats de bois contenant de la chair de chien, et pendant ce festin, le chef fumait son calumet, se gardant Lien d'interrompre encore son long et pénible
jeune.
Le festin était suivi de danses guerrières, à la lueur des feux et des torches de sapins. On enfonçait dans le sol un poteau enluminé autour duquel la foule formait un large cercle. Le chef de guerre s'élançait alors au milieu de l'espace vide, brandissant sa hache, chantant ses exploits et ceux de ses ancêtres, en accompagnant ce récit de gestes expressifs et en frappant le poteau comme s'il eût été l'ennemi ; les guerriers accouraient à la file, puis toute cette bande se mettait à danser, à battre des mains, à brandir les armes, frappant l'air autour d'elle, et remplissant la forêt de hurlements.
La plus grande partie de la nuit se passait ainsi; au matin, les guerriers quittaient le camp sur une seule file. A mesure qu'ils entraient dans les bois, le chef déchargeait son fusil et chacun l'imitait tour à tour. Puis ils faisaient halte près du village et, se dépouillant de leurs parures, de tous leurs orne-
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ments, ils en gratifiaient les femmes qui les avaient suivis pour cela. A partir de ce moment, ils marchaient en silence et à pas furtifs à travers la forêt jusqu'à l'endroit désigné pour l'attaque. Leur plus grande habileté consistait surtout dans ces approches silencieuses, en surprises, en stratagèmes, en longues et patientes embuscades. Ils ne voyaient aucune honte à tuer un ennemi désarmé, pas plus qu'à la tromperie et à la dissimulation en général, bien qu'ils se montrassent toujours fidèles aux traités publiquement conclus. Ils étaient braves jusqu'au désespoir, quoiqu'ils ne vissent point de lâcheté dans une fuite précipitée. Leurs armes étaient, à l'origine l'arc et la flèche, une sorte de hache appelée tomahawk, des boucliers de peau de bison, et quelquefois des cuirasses de ramilles entremêlées de cordes. Par la suite, les blancs leur apprirent à se servir des armes à feu, et ils y devinrent très habiles en même temps que décroissait leur adresse à tirer de l'arc. Quelques tribus bâtissaient des forteresses avec des murailles de bois, des palissades, des tranchées et des fossés. Ils amassaient dans ces endroits fortifiés des pierres pour les lancer à leurs assaillants, et ils y pratiquaient en outre force gouttières afin de pouvoir, le cas échéant, prévenir l'incendie au moyen d'une inondation subite.
Lors de la première visite des Européens, le nombre des Indiens diminuait déjà, assure- t'-on, par suite de la guerre et des épidémies. Depuis il n'a fait que décroître, et des tribus entières ont même complètement disparu. A l'origine, ils paraissaient disposés à vivre en bonne intelligence avec les blancs, mais des querelles s'élevèrent bientôt dans lesquelles on eut des torts de part et d'autre. Souvent les In-
diens brûlèrent des villages, enlevèrent des captifs et dévastèrent toute la région. En retour, on détruisait leur wigwams et leurs forteresses; leurs tribus furent décimées ou refoulées de plus en plus vers l'ouest. Ces guerres seront décrites plus loin. Encore aujourd'hui, quelques-unes des colonies de l'ouest, aux États-Unis, redoutent perpétuellement l'attaque des tribus indiennes. Mais cette race est en train de disparaître : encore un siècle et on ne trouvera qu'à grand'peine un Indien errant dans les limites des États-Unis. Les seules tribus qui survivront seront celles qui auront adopté, en partie au moins les habitudes de la civilisation.