LEÇON. — COMMENT S'EST FAITE LA CONSTITUTION
monde, vous avez toujours à craindre que les Anglais, qui, de nature , sont très-curieux , ou que tout autre peuple ne prenne envie de se mêler de vos affaires. Il faut donc une armée et une marine. Pour une armée et une marine, il faut de l'argent, et, par conséquent, il faut un certain pouvoir financier. Or, aujourd'hui la défense nationale est chose très- compliquée et très-chère; la guerre est devenue une grande industrie, une industrie, il est vrai, qui ne produit rien, qui a la destruction pour objet, mais enfin une très-grande industrie. Bâtiments cuirassés, canons rayés, c'est de l'industrie trèsperfectionnée ; mais pour tout cela, il faut beaucoup d'argent, et il n'y a qu'un moyen pour en avoir, c'est de mettre des impôts considérables. A une nation qui veut tenir son rang dans le monde, il faut donc nécessairement un gouvernement central qui ait un droit de représentation au dehors, un certain pouvoir législatif au dedans, et en outre le droit de lever des troupes, de percevoir des impôts et d'avoir des finances. Voilà les conditionscoûteuses, mais nécessaires de l'indépendance nationale.
Dans le premier moment, l'Amérique n'y avait pas songé. On avait bien accordé au congrès le droit de représenter le pays au dehors; ce n'était pas un sacrifice pour les colonies. Mais quand il fallut lever des troupes, alors deux sentiments se produisirent : l'un, particulier aux Anglais, l'horreur des armées permanentes, la crainte que des soldats de profession ne soient une arme contre la liberté, sentiment si fort, qu'au milieu même d'une crise de vie ou de mort, il y eut certaines jalousies
qui se firent jour et qui n'étaient pas à leur place. Les États aimaient mieux se défendre chez eux et payer une milice, que de laisser le congrès entretenir des troupes trop considérables. Le second sentiment était la personnalité des États, très-bonne chose en soi-même, mais très-mauvaise quand elle est exagérée. Chaque État voulait agir de son propre chef, si bien qu'on arrivait à ce résultat bizarre, que le même homme pouvait être payé deux fois plus cher pour être simple milicien dans l'État où il était né que pour défendre la patrie commune en qualité de soldat.
Cette mauvaise organisation, cette absence d'unité amena des désastres terribles. Au début de la guerre, Washington fut battu à Long-Island, obligé d'évacuer l'État de New-York, et de se retirer sur Philadelphie avec une poignée d'hommes. Et bientôt le congrès luimême fut obligé de fuir de Philadelphie. 11 fallait se tirer d'affaire; dans ces tristes circonstances, oh recourut à la ressource suprême, on concentra tous les pouvoirs entre les mains d'un homme; heureusement c'était une décision qui n'était pas dangereuse pour l'Amérique, parce que l'Amérique avait Washington. On donna donc au général un pouvoir dictatorial. En le lui donnant, le président du comité, Robert Morris, lui dit que le congrès se félicitait de remettre un pareil mandat entre les mains d'un homme à qui on pouvait donner la puissance la plus illimitée, sans que la sécurité, la liberté et la propriété des citoyens fussent le moins du monde en danger. Washington répondit avec sa grandeur habituelle : « Au lieu de me croire affranchi de toute obli-
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gation civile par cette marque de confiance, j'aurai toujours présent à l'esprit que l'épée a été notre dernier recours pour défendre nos libertés-, et que c'est la première chose que nous déposerons quand ces libertés seront établies. »
Des deux parts la confiance était belle; mais un régime qui pousse à l'usurpation est jugé. Comme le dit Byron, Washington a été le premier à donner cet exemple et le dernier, ajoute-t-il. Le dernier c'est beaucoup dire, l'histoire n'est pas finie; mais enfin il sera toujours dangereux pour un peuple d'oublier le jugement de lord Byron.
Si la situation militaire était mauvaise, la situation financière ne valait pas mieux. On n'avait pour toute ressource que des assignats émis par le Congrès et qui devaient être remboursés par les États. Or les États ne se soucièrent bientôt plus de rembourser ce papier. On put marcher de 1776 à 1778 avec la planche aux assignats par la raison que rien n'est agréable comme le commencement des assignats. Comme ils perdent peu à peu de leur valeur, sans qu'on s'en aperçoive, le prix des choses et des salaires s'élève peu à peu; tout le monde a l'air de devenir millionnaire, il semble que chacun s'enrichisse. Aux États-Unis on est, aujourd'hui, dans cette illusion; mais quand vient le quart d'heure de Rabelais, le moment où on échange le papier contre de l'or, on s'aperçoit de l'inanité de cette richesse. En 1777 on fut réveillé par la dépression des assignats, on marchait droit à la banqueroute.
Telles furent les expériences qui firent comprendre
à l'Amérique qu'elle n'aurait un gouvernement bien constitué que lorsque ce gouvernement aurait le droit de lever des troupes et de les payer, par conséquent le droit de percevoir des impôts. Ce fut la grande question qui occupa les fondateurs de la constitution. Ainsi, la représentation au dehors, l'armée, la marine, les finances, voilà les quatre grandes attributions qu'il fallut reconnaître au gouvernement de l'Union.
Quant au pouvoir intérieur, dans les premiers temps, on ne s'en inquiéta guère; chaque État s'imaginait qu'il pourrait se gouverner lui-même. On s'aperçut bientôt qu'il fallait encore donner au gouvernement fédéral un certain pouvoir exécutif et même législatif, et que, sans ces deux pouvoirs, il n'y avait pas de sécurité possible pour la confédération. Les États pouvaient se quereller et se battre ensemble à coups de fusil, à coups de tarifs; qui maintiendrait la paix intérieure? On chercha donc à constituer une autorité fédérale, supérieure aux États, tout en respectant leur indépendance intérieure, et on arriva à des résultats très-dignes d'attention.
Cette question de la bonne ou de la mauvaise constitution du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif dans une confédération ne nous touche guère ; mais si quelques-uns d'entre vous étudiaient l'histoire de la malheureuse Pologne, ils verraient comment un noble peuple s'est perdu par l'absence d'un pouvoir législatif et d'un pouvoir executif bien constitués. La Pologne a péri non par l'incapacité de ses habitants, mais par l'impuissance de ses institutions politiques.