III' LEÇON. — COMMENT S'EST FAITE LA CONSTITUTION
Ainsi, dans la constitution polonaise, c'était un axiome reçu que chaque nonce avait le pouvoir, non-seulement d'opposer son véto aux décisions de la diète, mais de la dissoudre. Ces deux mots : Sisto activilatem, suffisaient pour que la diète fût rompue; le caprice ou la vénalité d'un homme pouvait tout entraver. Lorsque se fit l'élection de Michel Koributh, tout le monde dans la diète était d'accord, excepté un nonce; lui seul empêchait l'élection. On trouva un moyen tout simple d'en finir sans toucher à la constitution : les Polonais tirèrent leurs sabre et mirent l'homme en morceaux. De cette façon on eut immédatement l'unanimité. Cette anarchie légale dura jusqu'à la fin de la Pologne. Dans les derniers temps de leur existence nationale , les Polonais cherchèrent à réformer ces déplorables institutions. Ce fut la pensée du roi Poniatowski et des princes Czartorisky ; ils tâchèrent de supprimer le liberum veto, pour que la nation pût vivre; aussi lors du premier partage de la Pologne, les trois mauvais génies qui firent ce vol eurent bien soin d'exiger dans la constitution qu'ils accordèrent à la Pologne, ainsi diminuée, que le principe républicain fût conservé. Trois despotes infligèrent à la Pologne ce républicanisme exorbitant qui la condamnait à périr
Voilà où peut mener l'absence d'un pouvoir législatif et d'un pouvoir exécutif bien constitués.
Quant à l'unité de monnaie et de tarifs commerciaux,
1. Voyez, dans mes Etudes contemporaines sur l'Allemagne et les pays slaves, l'article intitulé : Le premier partage de la Pologne.
unité presque impossible sans un gouvernement central, ce sont là des bienfaits dont nous jouissons sans en sentir tous les avantages. Mais je me rappelle qu'il y a quelques trente ans, comme je voyageais en Allemagne avant l'union de douanes, il m'est arrivé dans la môme journée de rencontrer trois douanes, ce qui veut dire qu'il fallait décharger la voiture six fois, trois fois à la sortie et trois fois à l'entrée des petits États que je traversais. J'ai compris alors les douceurs de l'unité des tarifs.
Il en est de même de la monnaie. Il y en a peut-être parmi vous qui ont été en Suisse avant la réforme de la monnaie; chaque fois qu'on y changeait de canton, la monnaie changeait. Il m'est arrivé de faire un jour une excursion de Zurich à Horgen, c'est-à-dire de traverser le lac; le billon qu'on m'avait donné à Zurich n'était plus reçu de l'autre côté de l'eau. L'écu de six livres, la couronne, était la monnaie qu'on recherchait le plus quand on faisait un voyage en Suisse, parce que c'était celle qui avait cours partout. Mais, dans la même journée, j'ai vu 1 ecu de six livres varier trois fois de valeur selon les endroits. Cela n'avait sans doute pas beaucoup d'importance pour un touriste. Dans cette grande exploitation des voyageurs par les aubergistes, deux sous de plus ou de moins sont chose insignifiante; mais c'est beaucoup pour des commerçants.
En Amérique s'il y avait uniformité de monnaie, il y avait des différences infinies dans les tarifs. Chaque État les réglait à son gré, et ces gênes excessives furent
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une des causes principales qui amenèrent rétablissement de la constitution.
Yient enfin une question qui a joué un très-grand rôle en Amérique, c'est la question des territoires.
Dès qu'on avait passé les Alleghanys, on trouvait devant soi ces immenses solitudes du Far-West, aujourd'hui peuplées et qui sont destinées à l'être plus encore. A qui appartenaient ces territoires? Certaines colonies, comme la Pejasjlyanie , prétendaient que, — sur une ligne tracée de la mer à l'Océan glacial, tout leur appartenait. On lisait dans la constitution de la Caroline, que Charles II lui avait accordé tout le territoire qui s'étendait d'un océan à l'autre. 11 fallut donc décider à qui appartiendraient ces richesses, si ce serait aux États ou au pouvoir central; on transigea, et ce fut le gouvernement centrai qui eut la propriété des territoires.
C'est ainsi que par la force des choses on fut amené à constituer le gouvernement fédéral pièce à pièce. L'expérience apprit qu'il n'y a d'unité nationale, qu'autant qu'on donne à une autorité centrale, l'armée, la marine, la diplomatie, des finances, une part de la législation, et un pouvoir exécutif suffisant pour qu'il puisse régler et défendre les intérêts communs.
Restait un dernier point. Comment ce gouvernement agirait-il à l'intérieur? Par la force? ce n'est plus la liberté ; il fallait trouver une organisation qui donnât toute garantie à la liberté des États. Difficile problème
que l'Amérique a résolu en organisant le pouvoir judi-
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ciaire, la pièce la plus neuve et non pas la moins importante du système.
Telle fut l'œuvre des auteurs de la constitution.
On a dit qu'il n'ont pas fait le gouvernement central assez fort, et que, s'ils l'avaient fait plus fort, on n'aurait pas eu la séparation. Gela se peut : si on avait eu un gouvernement central comme ceux des États européens, peut-être n'aurait-on pas eu la révolte du Sud ; mais on n'aurait pas eu non plus le magnifique développement qui s'est produit pendant ces soixante-dix ans. Ce sont les libertés locales qui ont permis l'immense extension qu'a prise l'Amérique.
Pour bien juger de l'œuvre d'Harailton et de ses amis, jetons les yeux sur ce qui se passe autour de nous. Voyez l'Allemagne : l'Allemagne! Rassurez-vous, je ne vais pas vous parler de la question du Sleswig; ce n'est pas moi qui me chargerai de l'expliquer. — Un Anglais de beaucoup d'esprit disait à ce propos, qu'après avoir étudié la question du Sleswig pendant longtemps, il avait renoncé à y rien entendre; il n'y avait, ajoutait-il, qu'une seule personne au monde qui y eût compris quelque chose, c'était un Allemand, professeur de philosophie , et il était devenu fou. — Mais voyez ce que c'est que la diète germanique. L'Allemagne est une grande nation, qui a de nobles souvenirs, la môme langue, la môme religion, quoiqu'il y ait cette distinction de deux communions qui contribue beaucoup à la division politique. Ajoutez à cela que ce peuple a joué un des rôles les plus considérables dans la civilisation moderne; quand nous ne devrions aux
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Allemands que l'imprimerie , ce serait déjà une des plus belles conquêtes de l'humanité! Eh bien, l'Allemagne a toujours été impuissante; le cardinal de Richelieu disait que les Français devaient bénir Dieu d'avoir fait l'Allemagne comme il l'avait faite. D'où vient cette impuissance? L'Allemagne a son rang en Europe; si l'Allemagne disparaissait, un des grands foyers de la civilisation disparaîtrait avec elle. Ce n'est donc pas l'intelligence qui lui manque ; ce n'est pas la bravoure : l'Allemagne a toujours produit de braves soldats et elle en a toujours fourni à l'étranger. La maladie dont souffre l'Allemagne est une maladie politique. En temps de paix, l'Allemand jouit d'une liberté plus grande que nous ne le pensons ; nous pourrions envier les privilèges des municipalités allemandes. Mais en temps de guerre, la puissance de ce grand peuple est paralysée.
En 1815 on a voulu organiser l'Allemagne; mais les gens habiles qui ont fait les traités de 1815 l'ont organisée au profit de l'Autriche et de la Prusse. En faisant cela on ne l'a pas fortifiée, et on le savait bien. Aujourd'hui on a une diète dans laquelle il y a deux membres qui jouent les premiers rôles. Quand on sait ce que veulent la Prusse et l'Autriche, et d'abord quanoWa Prusse et l'Autriche sont d'accord, ce qui est assez rare, parce que, pour la Prusse, l'idée fixe, c'est de faire l'unité à son profit, tandis que le seul désir de l'Autriche est de maintenir la division, également à son profit; quand ces deux puissances, dis-je, sont d'accord, il se passe la comédie suivante, et elle se passe
en ce moment même dans la question que je ne peux pas vous expliquer. Si les petits États disent : << Nous voulons ce que veulent l'Autriche et la Prusse,» à l'instant l'Autriche et la Prusse répondent : « Nous sommes les chefs de la Confédération, donnez-nous des troupes et de l'argent. » Mais quand les petites puissances, et parmi ces petites puissances il y en a qui sont des États importants et dont les chefs sont des hommes distingués, quand les petites puissances disent : « Nous voulons agir de façon indépendante ; car nous sommes l'Allemagne; » alors l'Autriche et la Prusse changent de ton et disent : « Nous sommes de grandes puissances ; nous ne vous devons rien. » Et l'on adresse à l'Allemagne des paroles aimables comme celles que vient de lui adresser tout récemment M. de Bismark et que j'ai lues dans le Journal des Débats de ce matin « La diète ! qu'elle fasse attention qu'elle n'est qu'une espèce de serre chaude destinée à préserver les petits États allemands des courants d'air européens. » (On rit.)
Si je pouvais adresser une dépêche à M. de Bismark, je crois qu'il serait flatté de voir que vous appréciez son esprit ; mais c'est avec cet esprit qu'on perd les monarchies.
Bu système de confédération accepté ou imposé en 1815, il résulte que la diète est dans un état d'impuissance absolue. Voilà une nation qui souffre dans son honneur, dans son légitime orgueil national, quand