Esprit des lois, ix
en querelle perpétuelle avec la diète, cherchant partout le pouvoir et ne le trouvant nulle part, apprit un jour qu'il était relevé de ses fonctions. Dans la joie de sa délivrance il s'écria, je ne puis pas citer le mot exact, les diplomates ont des libertés de paroles que n'ont pas les professeurs : « Adieu, maudit pays de référendum! » C'était le cri d'un captif qui retrouvait la liberté.
Depuis cette époque, la Suisse a constitué un pouvoir central et un pouvoir judiciaire, à l'imitation des États- Unis; elle a pris pour modèle, depuis 1848, la constitution fédérale, et s'en est bien trouvée.
Vous voyez quel problème on eut à résoudre en 4787 : constituer le gouvernement, c'était constituer la nation et créer un peuple américain; Cette réforme, si admirablement faite, vous permet déjuger ce que c'est que la révolution du Sud.
Je laisse de côté la question de l'esclavage; mais le succès du Sud, au point de vue politique, ce serait la destruction complète de l'œuvre de Washington et de ses amis. Si le Sud réussit, il aura rétabli l'ancien principe, l'indépendance des États : ce sera d'abord la confédération du Sud opposée à la confédération du Nord; mais après? Puisque les dix États qui se sont séparés du Nord s'en sont séparés en vertu de leur propre indépendance, chacun des États aura le droit de se séparer à son tour de la confédération et de se constituer isolément; en d'autres termes, ce sera la perte de l'Amérique; ce sera l'Amérique se jetant tête baissée dans l'abîme dont font tirée les patriotes qui ont fait la constitution.
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« Si vous voulez conserver l'indépendance particulière, disait Hamilton, voyez ce qui vous arrivera : les États se sépareront, il vous faudra des frontières ; nous deviendrons un pays divisé comme l'Allemagne; il nous faudra de lourds impôts pour entretenir des armées, avoir des places fortes, des vaisseaux de guerre. Tandis que, si sur ce vaste continent nous établissons un gouvernement central, nous pouvons vivre avec une armée insignifiante, et fonder la plus grande république que les bommes aient jamais vue. » Voilà ce que disait Hamilton.
Jamais constitution n'a été faite avec plus de calcul que la constitution américaine ; rien n'y est dû au hasard. Voilà pourtant ce que les gens du Sud veulent détruire, sans s'apercevoir que la ruine du Nord serait la ruine du Sud.
L'Europe est condamnée à la division. L'bistoire, un long passé, les différences de langues et de races nous ont toujours séparés. Cependant c'est l'effort coustant de la civilisation de faire disparaître ces barrières ; et, quoiqu'on puisse dire qu'il y a folie à s'imaginer qu'elles pourront tomber un jour, pour moi, j'aime assez les fous qui nous montrent la paix universelle môme en peinture. Mais l'Amérique a fait une œuvre admirable : l'Union, elle l'a créée, et il m'est impossible de ne pas dire que détruire l'Union est un acte aussi criminel qu'insensé.
Vous voyez quelle est l'utilité de ces études. Ce ne sera pas tout à fait nos institutions que nous étudierons, mais ce sera le même problème. Nous verrons ce
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qu'il faut pour constituer l'unité dans un État, et en même temps ce qui n'est pas nécessaire; car, si l'Union a pu vivre dans les conditions qui ont fait sa grandeur en pleine liberté municipale, religieuse, politique, il n'est donc pas nécessaire que toutes les forces d'un pays soient entre les mains d'une seule assemblée ou d'un seul homme; il y a donc une distinction à faire entre ce qu'il faut laisser au gouvernement et ce qu'on ne doit pas lui donner : c'est là l'enseignement qu'il faut demander à l'histoire, au lieu de lui demander les faits et gestes des rois et des empereurs. Nous conter les galanteries de la cour d'Élisabeth ou de la cour de Louis XIV, c'est fort joli ; mais j'aime mieux les contes des fées : je les trouve plus moraux.
Quand elle étudie les institutions , l'histoire met à notre disposition la sagesse et aussi la folie de nos devanciers. C'est alors qu'elle prend son véritable caractère, et que la politique reçoit aussi le sien. L'histoire suit toutes les vicissitudes qu'ont traversées les peuples pour arriver aux institutions qui ont fait leur bonheur; leurs fautes mêmes nous apprennent ce qu'il faut éviter. La politique a tout à gagner à ces études qui nous montrent comment la sagesse des peuples contribue à leur grandeur. C'est ainsi que l'histoire devient le plus utile des enseignements, et la politique une science véritable.
Je sais que ce n'est pas l'avis de tout le monde. Pour une certaine école qui admire Machiavel, la politique est l'art de tromper les autres à son bénéûce ; mais cette école a fait son temps. On trompe les autres pendant
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quelques années, mais la fin est toujours triste. Au début on réussit, on se croit habile, la foule vous admire; mais tôt ou tard on s'aperçoit qu'en perdant toute confiance, on a perdu toute puissance. Ce n'est pas ainsi qu on fonde pour l'avenir. L'histoire de la constitution américaine nous donne une spectacle autrement beau et consolant. Elle nous montre comment des hommes de bien ont fait de grandes choses, et créé, à force de vertu et de courage, un gouvernement et un peuple. C'est une des plus belles pages de l'histoire moderne, une de celles qui font le plus de bien. La politique y change de caractère : elle n'est plus l'art de tromper les hommes, elle est l'art de les rendre heureux.