‹ histoire des EtatsUnisChapitre 16 sur 103 · QUATRIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

QUATRIÈME LEÇON

Messieurs,

Le sujet de notre leçon d'aujourd'hui sera l'histoire du gouvernement de la révolution, c'est-à-dire du congrès de 1776 à 1781 . C'est pendant cet intervalle qu'on rédigea les articles de confédération qui furent la charte de l'Amérique, depuis 1781 jusqu'en 1787.

Dès le commencement de la révolution , on avait songé à réunir les treize colonies en une même confédération. En 1775, Franklin avait présenté un projet qui se retrouve au fond de celui de 1781. En 1776, peu de jours avant la déclaration d'indépendance, on présenta un second projet assez semblable à celui de Franklin, et on en commença la discussion. Cette discussion se faisant portes fermées, nous avons peu de renseignements sur ce. qui se passa à cette occasion. Cependant il en a été conservé quelque chose dans les papiers de Madison.

Dès le premier jour, se présenta la grave question qu'il fallait résoudre avant tout. Ferait-on une confédération, ou une union? En d'autres termes, des treize

colonies ferait-on un peuple, ou y aurail-il treize États ayant chacun une souveraineté et des intérêts distincts? John Àdams et Franklin soutinrent avec raison qu'il fallait faire de l'Amérique une seule nation, et que ces distinctions d'État étaient des distinctions artificielles qui devaient disparaître avec la révolution. Non qu'ils voulussent détruire les États , ni affaiblir leurs libertés intérieures; mais, au-dessus de ces souverainetés locales, ils plaçaient la souveraineté du congrès. Les gens du Sud, — on voit déjà percer la question de l'esclavage, — furent plus ardents à défendre leur indépendance ; un gouvernement central les gênait.

La querelle commença, dès les premiers jours, sur le point de savoir comment on serait représenté au congrès. Y aurait-il représentation par États ou représentation proportionnelle à la population ? Vous savez que cette question divisa toute l'Amérique jusqu'au dernier moment. On n'est sorti d'embarras, dans la constitution fédérale, que par une combinaison habile qui donne à la chambre des représentants un nombre de députés proportionnel à la population, tandis que le sénat se compose de deux sénateurs nommés par chaque État, sans égard à la grandeur du territoire. En d'autres termes, la souveraineté nationale est représentée par la chambre populaire, la souveraineté des États est protégée par l'organisation du sénat.

Dans cette discussion, Franklin insista pour que la représentation fût proportionnelle à la population. «Vous n'avez rien à craindre, disait-il aux petits États; c'est une erreur de croire qu'un grand État puisse avoir

un autre intérêt que le reste de la nation. De pareilles unions ont toujours porté bonheur aux peuples qui les acceptent. Quand, sous le règne de la reine Anne, on voulut réunir l'Écosse à l'Angleterre, les Écossais se plaignirent qu'on détruisit leur indépendance. La baleine, disait-on, allait avaler Jonas. C'est tout le contraire qui a eu lieu : les Écossais sont partout, vous les trouvez dans toutes les places, ce sont les hommes les plus actifs de la Grande-Bretagne ; c'est Jonas qui a avalé la baleine, c'est-à-dire l'Angleterre. » D'où vient ce succès des Écossais, qui sont un peu les gascons de la Bretagne? Un Écossais voulut, un jour, l'expliquer à une dame anglaise : « Madame, lui dit-il, c'est que nous avons pris dans notre pays une précaution intelligente ; nous avons établi une douane aux frontières, nous ne laissons passer que les gens d'esprit. » — « Oh! lui dit la dame, il y a bien un peu de contrebande. »

Cette discussion, qui eut lieu dès le mois d'août 1776, révéla au congrès des divisions intérieures; aussi, pour ne pas se heurter à des difficultés peut-être insurmontables, on prit le parti d'ajourner les articles de confédération. On laissa dormir la question. Des décisions sérieuses ne furent prises qu'en 1777, les articles de confédération ne furent achevés qu'au mois de novembre 1778. Onze États les acceptèrent sans discussion. Il y en eut deux, le Delaware et le Maryland, qui les rejetèrent; si bien qu'il fallut attendre jusqu'en 1781 pour l'adoption définitive de cette charte de l'Amérique. Cette charte est du reste très-courte. On voit très-bien qu'il s'agit d'une confédération comme le monde en avait vu jus-

que-là : tout ce qu'on veut, c'est de constituer une alliance de guerre et un pouvoir diplomatique qui représente l'Amérique au dehors ; il n'est pas encore question du gouvernement intérieur.

Le premier article déclare qu'on a voulu faire une ligue d'amitié pour défendre l'Amérique contre toute attaque à la souveraineté, à la religion, au commerce des États. Les colonies confédérées prennent le nom d'États- Unis d'Amérique. Mais, dès le second article, on déclare que chaque État retient sa souveraineté, sa liberté, son indépendance, et que tout pouvoir, toute juridiction, tout droit, qui n'est pas expressément délégué à l'assemblée fédérale, reste par cela même aux États.

Ce pouvoir délégué était plus apparent que réel. Comme le disait Washington, la confédération n'était qu'une ombre sans corps et le congrès qu'une assemblée de parade; ses décisions n'avaient aucune portée, et n'étaient pas écoutées

Ainsi, c'est au congrès qu'il appartenait de déclarer la guerre, avec le concours de neuf États. La guerre déclarée, c'était au congrès qu'il appartenait de décider combien on lèverait de troupes ; mais quand il s'agissait de faire la levée de ces troupes, le pouvoir du congrès s'arrêtait : l'assemblée était obligée de s'adresser à chaque État particulier, de demander à chacun d'eux son contingent, de l'inviter à former des régiments, à les solder, à les envoyer sur le théâtre de la guerre. Il eu résultait que l'intérêt particulier des Etats l'emportait

96 LIYHE III. — CONSTITUTION.

sur l'intérêt général; et, par exemple, quand la Virginie fut envahie par Arnold, la Caroline du Nord garda ses milices, parce qu'elle pensait que charité bien ordonnée commence par soi-même. Il se passait alors en Amérique, au point de vue militaire, quelque chose d'analogue à ce qu'on a vu si souvent en France, à propos de la circulation des grains. Dès qu'on avait une disette, les populations se précipitaient pour empêcher les blés d'aller au dehors ; la famine générale sortait des précautions prises par les particuliers. De la même façon la Confédération fut souvent mise en danger par les précautions des États.

Même impuissance en fait de finances : le congrès avait le droit de battre monnaie, mais il n'avait pas un dollar à sa disposition ; il pouvait émettre des assignats, mais quand il les avait émis, ce n'était pas lui qui était chargé de les rembourser ; or les États ne se souciaient pas davantage de le faire, et on marchait à la banqueroute. Le Congrès pouvait emprunter au nom des États- Unis, et il le fit en Hollande et en France, au grand profit de l'Amérique ; mais il ne pouvait lever un dollar pour payer l'intérêt ni le capital. Avec un pareil système on ne pouvait avoir un long crédit.

Au dehors, le pouvoir du congrès n'était pas plus réel. On voit le congrès traiter avec la France et avec la Hollande ; mais le jour où un État de la confédération ne veut pas exécuter le traité, il n'y a pas moyen de l'y contraindre. Les États conservaient des droits de douane, établissaient des tarifs à l'intérieur : c'était une anarchie complète.

IVe LEÇON. — WASHINGTON ET LA CONFÉDÉRATION. 97

Tout d'abord on ne s'aperçut pas du danger. Dans les premiers jours d'une révolution, il y a un enthousiasme universel qui fait croire que les lois sont inutiles; mais il vient toujours un moment dans les affaires humaines où le premier feu tombe, et alors une administration, un gouvernement sont des œuvres sérieuses qui ne peuvent durer qu'avec des ressources et un pouvoir qui manquait à la confédération.

Un autre effet de cette impuissance fut que le congrès lui-même perdit la plupart de ses membres. Ceux qui appartenaient à l'armée, comme Washington, étaient allés se battre ; les autres , et ce n'étaient pas les moins distingués , étaient retenus dans leurs États particuliers. On faisait dans chaque État des constitutions locales, on organisait des gouvernements; il semblait beaucoup plus agréable et plus utile d'être gouverneur de son pays que délégué au congrès fédéral. C'est ainsi que Jefferson devint gouverneur de la Virginie et réforma toute la législation de son pays. Le congrès, vers la fin de i777 et au commencement de 1778, se trouvait réduit à vingt-deux membres. 11 n'avait aucune influence ; c'est Washington qui, à lui seul, représentait le gouvernement américain : il était le chef et l'organisateur de l'armée ; c'est lui qui avait en main tout le pouvoir militaire, et nous voyons dans ses lettres qu'il était constamment occupé à négocier avec les treize États, cherchant partout les secours dont il avait besoin.

Cette situation inquiétait les amis de la patrie, et surtout un homme dont le nom reviendra souvent dans nos études, Alexandre Hamilton.

Je ne veux pa~ faire aujourd'hui la biographie d'Jîamilton ; je dirai seulement : c'était un de ces politiques qui, dès le premier jour, voient le mal et le remède.

Les opinions d'Hamilton sont doublement intéressantes, car il fut non-seulement l'ami, mais l'inspirateur de Washington. Je ne connais rien de plus touchant dans l'histoire, que les rapports de ces deux hommes. Washington a pour lui l'âge, la sagesse, la position ; Hamilton, fils d'une Française, est un esprit vif et ardent; il va au fond des choses, mais il lui manque l'autorité. Les deux amis se complètent l'un par l'autre. Presque toujours c'est Hamilton qui le premier voit ce qu'il y a à faire, et qui l'écrit au général. Washington, avec la solidité un peu lourde du caractère anglais, commence par être effrayé de ce que lui dit Hamilton : la première chose qui le frappe, c'est la difficulté. Six mois après, le général revient à la charge ; et, après de longues réflexions, adopte l'idée de son conseiller. C'est alors que Washington se montre dans toute sa grandeur. Une fois qu'il a saisi la vérité, le héros se révèle. C'est une des plus grandes volontés que le monde ait vues, c'est l'homme qui, une fois résolu, a le moins reculé. Comme il s'est décidé mûrement, après un long et sincère examen, il sent que devant Dieu et devant sa conscience il ne lui reste plus qu'à agir. Quel que soit le péril, il marche devant lui. C'est là ce qui rend si intéressante l'étude de ces deux personnages qu'on a jusqu'ici trop peu rapprochés l'un de l'autre : l'un est l'idée; l'autre est l'âme et le bras.

Dans une lettre à George Clinton, lettre datée du 13 février 1778, on voit Hamilton s'inquiéter de Fabau-

don du congrès; il se plaint que tous les hommes capables en sont sortis ; on se trouve dans une position étrange pour négocier en Europe. Le pays se décourage, la guerre ne va pas, l'étranger ne sait plus où prendre le gouvernement américain qui, en France, est tout entier dans la personne de Franklin; l'Amérique se perd par ses propres divisions â.

Quelque temps après, à la fin de 1778, au moment où les articles de confédération venaient d'être votés, nous retrouvons l'écho de cette lettre d'Hamilton dans une fort belle lettre de Washington à Benjamin Harrison, président de la chambre de Virginie, le père du général Harrison qui, devenu président des États-Unis en 184i, mourut au bout d'un mois de présidence, et fut remplacé par John Tyler.

Aujourd'hui j'aurai une ou deux lettres de Washington à vous lire; j'aime mieux vous les lire que de vous en donner l'analyse, car rien n'est plus beau que l'éloquence de Washington. Le général n'est pas un écrivain de profession*; mais il y a en lui une telle puissance de bon sens, de patriotisme, de vertu, que véritablement on ne peut mieux faire que de lire les écrits de ce grand homme. Frappé comme Hamilton de ces divisions qui épuisaient le pays, il faisait appel au patriotisme américain, appel qui, par malheur, n'était pas entendu.

1. Ticknor Curtis, History of the Constitution, 1. 1, p. 128.

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