‹ histoire des EtatsUnisChapitre 19 sur 103 · Madison Papers, 1. 1, p · texte numérisé non relu

Madison Papers, 1. 1, p

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dous relever. Elle a surpris les étrangers eux-mêmes, lorsqu'après avoir été deux fois vainqueurs en 4 814 et 1815, et avoir largement rançonné notre patrie, ils s'aperçurent que, dès 1818, la France avait retrouvé son élasticité. Mais cette unité, il faut savoir en quoi elle consiste; il ne faut pas s'imaginer que la France soit faite pour l'unité comme d'autres peuples pour la division. Il y a là une œuvre de sagesse, de calcul, qui a été faite par les gens qui nous ont précédés, et qui, peu à peu, ont donné au pays ses habitudes, et l'ont façonné tel qu'il est aujourd'hui. Àu moyen âge, personne n'avait l'idée de l'unité française ; cette unité s'ést formée peu à peu par l'action dje la politique, du gouvernement et des mœurs. Or, il est très -bon de savoir en quoi consiste cette unité, qui nous paraît si naturelle.

Il en est de cette étude comme de celle de l'organisme humain. Quand on se porte bien, personne ne s'en occupe, sauf les médecins qui en vivent. Mais quand on est malade, on s'intéresse aux gens qui ont un mauvais estomac, une mauvaise poitrine, qui jouissent, comme on dit, d'une mauvaise santé ; on se rend compte de ce qu'il y a d'heureux à avoir un corps bien constitué, on jette un regard d'envie sur les jeunes gens qui ont l'impertinence de se porter toujours bien. D en est de même de l'unité nationale. Nous ue nous en préoccupons pas, parce que nous la possédons. Rendons -nous compte de ce qui la constitue, nous saurons pourquoi nous nous portons bien.

Il y a au fond de toute unité nationale une force qui

commande, et à laquelle il faut obéir, une force légitime.

Ainsi, par exemple, les Français sont de très-braves soldats, et je ne crois pas être aveuglé par la vanité nationale, en disant qu'il n'y a pas en Europe un peuple plus militaire que le peuple français. Mais d'où cela vient-il? Sans doute des longues guerres de la Révolution et de l'Empire, qui ont peu à peu répandu chez nous l'esprit guerrier, mais cela vient aussi de notre organisation militaire. Le jour où vous allez prendre aux champs un paysan pour en faire un conscrit, le premier sentiment que la plupart du temps il éprouve, c'est qu'il serait très-heureux de rester au coin de son feu. Ce serait encore plus l'opinion de son père et de sa mère ; mais il y a une conscience visible, en habit bleu et en baudrier jaune , qu'on appelle le gendarme, à laquelle le conscrit sait qu'il n'échappera pas; il se décide à regret, mais il se décide. Il arrive à la caserne, on lui coupe les cheveux, on l'habille de la façon que vous savez; on lui dit : Tu es un brave, le pays compte sur toi. Cette parole n'est pas dite en vain; au bout de quelque temps il est devenu en effet un brave soldat. Mais, sans le gendarme, aurait-il pris si courageusement son parti?

H en est de même pour l'impôt. Chaque année, le gouvernement se félicite de la facilité avec laquelle rentre l'impôt. Sans doute, le percepteur est un fonctionnaire utile, et nous mettons beaucoup de zèle à nous acquitter de nos devoirs envers lui. Pourquoi? C'est que derrière le percepteur figurent tous ces petits

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papiers, le papier jaune, puis le papier vert, puis le papier rouge, qui nous annoncent l'huissier, le garnisaire et tous ces excellents serviteurs de la société, qui, nous le savons, ne la servent pas pour rien. Voilà le fonds de l'unité nationale. C'est la force, une force légitime d'ailleurs, et, pour moi, j'ai le plus grand respect pour la force quand elle est au service du droit. Et ici, elle est nécessaire pour maintenir cette unité précieuse, pour faire qu'au moment où la patrie est menacée , nous soyons tous rassemblés en un faisceau puissant.

Mais, remarquez-le bien, cette unité a des limites; c'est là qu'après vous avoir montré en quoi nous sommes supérieurs à l'Amérique de 1778, je me retourne, et dis : N'allons pas trop loin. J'ai vu souvent soutenir que l'unité emportait la centralisation administrative, et que l'État devait avoir toujours le dernier mot en toute chose. C'est là qu'est l'erreur. Pour que l'unité nationale existe , nous le voyons par l'exemple de la constitution américaine, ce qu'il faut, c'est que la puissance financière, diplomatique, militaire, la haute police dans l'État, le droit de forcer chacun à obéir à la loi, le droit de faire administrer la justice, appartiennent au gouvernement. Mais là sa puissance s'arrête, car partout où les citoyens peuvent avec plus ou moins de frais se charger eux-mêmes des services qui ne sont pas des services généraux, il n'est pas besoin que l'État en prenne le souci. Qu'ai-je besoin que l'État se mêle de mon salut? je peux payer moi-même le prêtre qui priera pour moi, il n'y a là aucun affaiblissement de la puissance centrale. La société a intérêt m. 8

à ce que chacun croie à Dieu et à la responsabilité d'une autre vie; mais cet intérêt ne lui donne aucun droit sur la conscience de l'individu ; il est injuste et ridicule que l'État se charge d'être religieux pour le compte des citoyens. En fait d'enseignement primaire, je conçois que l'État a un grand intérêt à ce qu'aucun citoyen ne soit laissé dans l'ignorance; mais pour ce qui est d'apprendre le latin et le grec, quel besoin y a-t-il que ce soit le gouvernement qui nous l'enseigne? Laissez les citoyens fonder eux-mêmes les collèges dont ils ont besoin, et soyez sûr que tant qu'il y aura des pères de famille qui voudront faire enseigner le latin et le grec à leurs enfants, on ne manquera pas de professeurs. De même pour l'enseignement supérieur : je suis fier de mon titre de professeur; mais si l'enseignement s'exerçait librement, je ne crois pas qu'il dépérirait. Pour ma part, je serais heureux de vous parler ou ici, ou ailleurs, du haut d'une chaire libre.

Il en est ainsi d'une fouie de choses qui n'appartienuent pas à la souveraineté. Mais remarquez : il faut faire une séparation. L'erreur est de dire : l'unité est tout, ou la liberté est tout. Tout ce qu'on donne à la liberté, on le prend au gouvernement^ tout ce qu'on donne au gouvernement, on le prend à la liberté. Nous souffrons de cette erreur depuis soixante-dix ans.

Le problème est donc d'établir une limite entre ce qui est à l'État et ce qui est au citoyen, et d'avoir tout ensemble un gouvernement fort et une liberté forte. L'erreur commune est de n'avoir pas fait cette sépara-

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tion. On n'a pas vu qu'il y avait là deux sphères d'action très-distinctes; on a toujours voulu confondre ensemble les droits de l'État et ceux du citoyen.A S l'État la puissance militaire, la diplomatie, la police supérieure, la justice, les finances; et personne ne lui marchandera son autorité, car il l'exerce à notre profit, et c'est ce qui fait que nous sommes une nation ; mais en dehors de cela, qu'on laisse à l'industrie ce qui appartient à l'industrie, à la conscience ce qui appartient à la conscience, à la pensée ce qui appartient à la pensée. On fera ainsi la part du pouvoir et de la liberté, on aura des citoyens énergiques , et on n'affaiblira pas l'État. Tout au contraire, en le limitant on le fortifie.

Je finis par une réflexion qui nous ramènera en Amérique. En voyant ce qu'a fait Washington , une pensée me vient souvent à l'esprit : c'est que si l'Amérique est arrivée au point de civilisation où elle s'est élevée par soixante-dix ans de prospérité , elle le doit aux grands hommes qui se dévouèrent à sa cause et agirent au milieu de l'indifférence, je dirai presque de l'abandon universel.

C'est là une des choses que dans nos systèmes modernes on remarque le moins. On nous a fait une théorie que j'ai déjà attaquée plusieurs fois : c'est cette théorie du progrès qui nous représente comme toujours meilleurs que ceux qui nous ont précédés par cela môme que nous venons après eux, et moins bons que ceux qui nous suivront. Je crois que l'homme est fait pour un progrès indéfini, mais que si les hommes ne tra-

vaillent pas à s'améliorer, il n'y a pas de progrès. Et, à moins de fermer tous les livres d'histoire , il est trop évident que plus d'une société est morte de faiblesse et

À cette théorie du progrès fatal, on en ajoute une autre qui ne me paraît ni moins fausse ni moins dangereuse. On nous apprend que nous n'avons plus besoin de grands hommes ; chaque temps produit ce dont il a besoin, comme un rosier produit des boutons et des fleurs par une végétation naturelle. Bossuet, Racine, Corneille, Yauban, ce sont les boutons et les fleurs de la civilisation, tandis que le commun des martyrs représente la tige et les feuilles. D'après cette belle théorie, l'homme du génie est simplement celui qui emprunte le plus aux idées courantes; et, un moment, peu s'en est fallu qu'on n'ait déclaré que Racine et-Voltaire n'étaient que d'heureux voleurs ; ils ont pris tout l'esprit de leur temps et ne lui ont laissé que le reste.

Pour moi, j'arrivejà une conclusion différente : je suis tout à fait de l'avis de Carlyle dans son livre des Héros; je crois que le monde marche par quelques hommes; je crois qu'où ne saurait avoir trop de respect et de reconnaissance pour ceux qui, en politique, eu religion, en littérature, se mettent en avant et entraînent la foule comme une armée; je crois que, si le général n'était pas là, l'armée serait encore sous la tente. C'est là le rôle des gens de cœur : il n'y a pas besoin d'être un grand homme pour cela; mais toutes les fois qu'il y a un progrès, cherchez, et vous trouverez à l'origine un homme qui a combattu, qui a soufFert. Toujours vous

de corruption.

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arrivez, en étudiant la vie des peuples, à un, deux, trois, quatre individus qui ont eu le courage de vouloir quand les autres ne voulaient pas, et qui ont réveillé le pays quand le pays voulait dormir. L'histoire est souvent injuste envers ces hommes; on les oublie quand on leur a pris leurs idées ; c'est pour cela que je crois que rien ne serait plus utile que de faire une histoire des idées religieuses, littéraires et politiques; on y verrait quels sont les bienfaiteurs véritables de l'humanité. Tel a semé, tel autre a arrosé, tel autre a récolté. On aurait ainsi la marche de l'esprit humain par le dévouement, par le sacrifice, par la liberté; à l'origine de tout progrès , on verrait l'action , l'énergie individuelle ; ce serait là une excellente leçon, un enseignement véritablement politique. Alors, au lieu d'attendre ce sauveur qui souvent n'est pas tel que nous l'aurions voulu, nous agirions nous-mêmes et nous sentirions d'autant mieux quelle est la grandeur morale d'un Washington.

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