CINQUIÈME LEÇON
Messieurs,
Nous en sommes en 1781, au moment où les articles de confédération venaient d'être adoptés. C'était un nouveau régime sous lequel passait l'Amérique. Le congrès de la confédération a des pouvoirs plus définis que le congrès révolutionnaire, et se trouve en présence de nouvelles difficultés.
Cette étude que nous commençons aujourd'hui, et qui occupera trois ou quatre leçons, demande un peu d'attention ; mais elle a un grand intérêt. Vous allez voir comment l'Amérique s'est trouvée sans gouvernement central, près de périr par l'anarchie, et comment il lui a fallu rétablir, morceau par morceau, membre à membre, toutes les parties du gouvernement. Nous suivrons cette grande expérience, nous apprendrons quels sontles éléments nécessaires d'un gouvernement, les conditions sans lesquelles un peuple ne peut exister politiquement.
Aujourd'hui nous verrons comment l'absence de pouvoir financier mit la confédération à deux doigts de
l'abîme; nous comprendrons alors à quel point le droit d'établir et de percevoir l'impôt est nécessaire à un gouvernement. C'est là une étude intéressante, car, en règle générale, on aime peu à payer l'impôt, et il est bon de savoir que cet impôt que nous payons est le prix de notre sécurité et de notre liberté. Je ne dis pas qu'après cela nous en arriverons à adorer le percepteur, mais nous apprendrons à le respecter comme un agent sinon très-aimable, au moins très-nécessaire.
Une fois la confédération établie , il fallut pourvoir au déficit. Pour cela, le congrès demanda aux États huit millions de dollars ou quarante millions de francs. La demande était forcée , mais obtenir de l'argent était à peu près impossible. C'était aux États, vous le savez, qu'il appartenait d:établir les impôts. Le congrès votait la dépense , c'était ensuite chacun des treize États qui devait fournir les ressources. Or aucun État ne se pressait de s'exécuter; les huit millions de dollars n'étaient pas payés au milieu de l'année 1783; on n'avait encore perçu que cinq cent mille dollars. C'était ce déficit qui avait paralysé les opérations de l'armée pendant l'année 1781. Le congrès ne pouvait se faire illusion sur sa faiblesse, il eut recours à Washington. Ce fut lui qu'on pria d'écrire aux États particuliers pour obtenir de l'argent et des soldats. Washington écrivit donc une première circulaire le 22 janvier 1782. Cette lettre, adressée au gouverneur de chaque État pour être soumise aux assemblées, disait cette grande vérité que malheureusement on ne voulait pas entendre : Que la bonne économie, l'intérêt du pays en même temps que
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celui des soldats, exigeaient qu'on versât les fonds nécessaires et qu'on poussât la guerre activement ; car traîner la guerre en longueur, c'était ruiner l'Amérique ; ne pas payer les soldats, c'était les forcer d'avoir recours à des réquisitions, les obliger quelquefois même à des violences, ce qui démoralisait l'armée et équivalait à une confiscation dans les pays qui souffraient de la guerre.
A cette première lettre, Washington en joignit une seconde pour demander aux États de fournir un contingent militaire1. L'armée était dans un abandon sans égal, il faut voir les chiffres pour comprendre à quel degré de misère on était tombé. Dans l'armée du Nord il n'y avait pas tout à fait dix mille hommes ; c'était la moitié des forces américaines.
Washington insistait pour qu'on lui envoyât des soldats, et rappelait que si le patriotisme avait fait de grandes choses au commencement de la révolution , il était plus que jamais nécessaire de rallumer cette flamme généreuse, et de réveiller cet invincible esprit de liberté qui depuis quelque temps semblait sommeiller.
On savait que le ministère anglais allait changer, que les Anglais désiraient la paix ; mais ils ne la désiraient pas tellement qu'ils ne fussent prêts à profiter de la faiblesse de l'Amérique. Donner de l'argent et des soldats, c'était la plus sage des politiques, car c'était terminer la guerre.