TRAITÉS. — TERRITOIRES. — REVOLTE DE SIIAYS
Messieurs,
Nous avons vu que la faiblesse du congrès, qui tenait à la faiblesse de la confédération elle-même, avait amené en Amérique une situation des plus difficiles : point d'armée, point de finances; on ne pouvait même pas exécuter le traité avec l'Angleterre, tandis que les Anglais occupaient encore une partie du territoire américain.
Aujourd'hui, nous achèverons cette étude. Vous verrez que l'impuissance de la confédération empêchait F Amérique de faire des traités de commerce, arrêtait le développement de la navigation, et enfin portait atteinte à la sécurité publique. Ce fut à force de souffrances qu'on fut conduit à réorganiser, à refaire le gouvernement. Dans la constitution actuelle des États- Unis, il n'y a pas une attribution du pouvoir exécutif, du pouvoir législatif et du pouvoir judiciaire, qui ne rappelle une souffrance passée et un remède heureusement trouvé.
m. il
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Durant la guerre, le congrès avait fait des traités de commerce avec les puissances neutres ou amies. En 1778, on avait conclu un traité qui assurait réciproquement à l'Amérique et à la France le traitement des nations les plus favorisées. En 1781, au moment où la paix était assurée, où l'Angleterre se résignait à céder, on voulut négocier avec les autres puissances de l'Europe. L'Amérique n'avait été jusque-là qu'un marché réservé à la seule Angleterre. Or il était certain qu'il y avait là un grand centre commercial à créer, et que l'Europe entière, si ce marché lui était ouvert, viendrait s'y approvisionner de matières premières. L'Amérique produisait déjà du riz, de l'indigo, de la farine en grande quantité; elle pouvait livrer du beurre, du porc, des bois de construction, des peaux de castor. C'était une situation excellente. Mais quand il s'agit de faire des traités de commerce, on se trouva dans une position singulière. Le congrès était dans l'impossibilité de contracter. Théoriquement, il en avait le droit; mais comme les États s'étaient réservé le droit de taxer eux-mêmes leurs importations et leurs exportations, le congrès ne pouvait exécuter aucun de ses engagements. Après avoir traité avec la France, la Suède, les Pays-Bas, il ne pouvait empêcher les États de New- York et de Pensylvanie d'établir des droits différentiels sur les marchandises suédoises, françaises, hollandaises. Ses promesses étaient vaines, ses traités étaient nuls.
Après la paix, l'Angleterre profita ou, pour mieux dire, abusa de cet embarras.
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Au mois de mars 1783, William Pitt, troisième fils de lord Chatham, se trouvait, bien jeune encore, chancelier de TÉchiquier. Il avait toujours été fidèle à la politique de son père, qui était de ménager l'Amérique ; il était aussi Américain que pouvait l'être un Anglais. En voyant une grande province comme l'Amérique se séparer de la métropole, William Pitt avait senti qu'il fallait accepter la séparation politique, puisqu'il était impossible de l'éviter, mais qu'il fallait maintenir l'union commerciale et rattacher les États-Unis à l'Angleterre, en donnant aux deux peuples des intérêts communs. Conseillé par un habile économiste, lord Shelburne, Pitt proposa au parlement de prendre une résolution qui favorisait le commerce des États-Unis; on tendait, les mains à l'Amérique. D'après ce bill, non-seulement les Anglais en Amérique et les Américains en Angleterre auraient joui des avantages des nations les plus favorisées, mais les marchandises anglaises et américaines auraient été considérées, dans les deux pays, comme marchandises nationales. 11 n'y aurait pas eu plus de droits perçus en Angleterre sur les produits américains qu'en Amérique sur les produits anglais. D'un autre côté, dans les Antilles anglaises et le Canada, on aurait considéré les navires et les articles américains comme navires et articles d'Angleterre, les colonies anglaises auraient été ouvertes à l'Amérique. C'était le projet d'un homme d'État : il aurait rétabli la bonne harmonie entre les deux pays ; mais il était en avance de cinquante ans sur les idées du temps, et ne devait pas réussir. Au moment où Pitt le présen-
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tait, le ministère changea et fut remplacé par un cabinet composé d'hommes soi-disant sages et pratiques, défenseurs des traditions nationales, c'est-à-dire, en bon français, de gens routiniers et imbus des vieux préjugés.
Ce ministère était présidé par un homme dont les écrits ont eu un moment assez de vogue pour que Mirabeau ne dédaignât pas de les traduire, lord Sheffield. C'était un de ces politiques qui s'accrochent au passé, et qui à aucun prix ne veulent renoncer à une erreur, quand elle est vieille, ce qui n'est pas un médiocre moyen de popularité. Lord Sheffield déclara que le traité que proposait Pitt était l'abandon de la politique anglaise, et cela était vrai ; mais de ce qu'on abandonne une mauvaise tradition, il n'en résulte pas qu'on soit un novateur dangereux. Crier que tout est perdu parce qu'on rompt avec la sagesse des ancêtres, c'està-dire avec une tradition d'erreur, c'est un argument qui, pour réussir souvent, n'en est pas meilleur. À raisonner ainsi, le monde serait immobile; il n'y aurait plus de place pour le progrès.
Lord Sheffield avait raison de dire que ce que proposait Pitt était en contradiction avec la politique commerciale de l'Angleterre, qui avait été jusque-là celle de toute l'Europe. Conserver pour soi seul la navigation entre la métropole et les colonies, tâcher par conséquent d'avoir le plus de colonies possible, en exclure toutes les autres nations et se réserver le monopole de l'or, de l'argent, des épices, du sucre, du café, c'est ce que faisait l'Angleterre depuis le fameux acte de navigation rendu
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sous Cromwell. L'Espagne, la France, le Portugal, la Hollande en faisaient autant de leur côté. Mais quel était le résultat de ce beau système? C'est que toute l'Europe était en état d'hostilité perpétuelle. Du dixseptième au dix -huitième siècle, la pensée constante de tous les politiques, c'est d'envahir les colonies de leurs voisins, c'est de s'emparer de la mer et d'avoir seuls le monopole de ce qu'on considérait comme la richesse du monde. Dans le dix-septième et dans le dixhuitième siècle, cherchez quelle est la cause des guerres qui agitent et ruinent l'Europe : il n'y en a point d'autre que l'égoïsme commercial. L'Espagne veut conserver ses colonies pour elle seule; l'Angleterre n'a qu'une pensée, c'est d'abattre la puissance espagnole qui lui ferme l'Amérique, ce à quoi elle est arrivée en 1820. De même en France, toutes nos querelles avec l'Angleterre , querelles qui se terminèrent par la perte du Canada, sont inspirées par la jalousie commerciale. Telle est la politique avec laquelle Pitt voulait rompre, et que maintenait la sagesse de lord Sheffield.
L'indépendance américaine ruinait le vieux système colonial ; il inaugurait une ère nouvelle, l'ère de la liberté commerciale. Voilà ce que comprenaient des hommes comme Pitt ; mais, par malheur, c'était une minorité. L'Amérique émancipée entrant pour son propre compte dans le monde, le nouveau continent se détachant de l'Europe et vivant de sa propre vie, c'était un événement que personne n'avait prévu, et qui déroutait tous les politiques à courte vue. Jusqu'à la révolution de (776, l'Amérique n'avait été qu'un appendice de l'Eu-
rope. Toutes les colonies appartenaient à des métropoles qui en disposaient à leur gré. Mais l'avénement des États-Unis détruisait l'équilibre colonial. Désormais il fallait les avoir pour amis, ou sans cela on allait avoir contre soi une puissance qui, par l'étendue de ses côtes, la richesse de son territoire, l'énergie de son peuple, était appelée à devenir une des plus grandes, sinon la plus grande puissance commerciale du monde.
Ce qui cachait l'avenir à lord Sheffîeld, c'était la faiblesse politique du congrès. Lord Sheffîeld disait : « Pourquoi traiter avec l'Amérique, pourquoi lui ouvrir nos ports ? Nous chargerons nos marchandises sur nos navires et nous les porterons nous-mêmes aux Américains. Avec qui pourrions-nous traiter? Avec le congrès ? c'est une ombre. Avec les États ? ils sont divisés entre eux. Leur jalousie mutuelle nous assure que si l'un d'eux prenait des mesures contre nous, les États voisins nous accorderaient aussitôt des faveurs pour monopoliser notre commerce. Contentons-nous d'envoyer des consuls dans les divers États. Ces consuls protégeront nos intérêts, aplaniront les voies à notre commerce, et nous aurons ainsi le monopole des marchés américains. » Lord Sheffield ne s'en tenait pas là. Jetant un coup d'œil sur l'avenir, il se livrait à des prédictions politiques, ce qui est dangereux, parce qu'en général on prédit de travers. Il disait : « Voyez où en est l'Amérique. Regardez l'anarchie qui y règne! De cette confusion il ne sortira jamais un empire. Pour que toutes les colonies se réunissent contre nous, il a