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fallu une cause extérieure, une souffrance ayant sa source au loin. Laissées à elles-mêmes, les colonies se diviseront. Les gens de la Nouvelle-Angleterre, gens inquiets et turbulents, qui sont aussi désagréables chez eux qu'au dehors , voudront dominer le Sud. Le Sud ne se laissera pas dominer, les États du centre s'interposeront. Tout cela tombera en poussière : vous verrez les gens de la Nouvelle-Angleterre fuir le gouvernement qu'ils ont formé eux-mêmes, se réfugier au Canada, et implorer la protection de ce gouvernement britannique dont ils se sont plaints avec tant d'amertume. »
La prédiction était aventurée. Mais cette espèce de mépris pour un pays sans puissance n'était que trop fondée. On le sentit en Amérique. Le congrès comprit que l'Angleterre ferait le commerce comme elle l'entendrait et établirait les prohibitions qu'il lui conviendrait d'inventer, sans qu'il y eût moyen de se venger sur elle. On le vit bientôt par l'acte de 1783, qui fermait les ports anglais aux navires américains, et défendait même aux navires anglais l'importation du bœuf, du porc, du poisson, tirés des États du Nord. C'était la mise en interdit du commerce américain.
Dans cette extrémité, le congrès demanda aux États qu'on lui donnât le pouvoir de régler le commerce pendant quinze ans. Pour réduire l'Angleterre, l'Assemblée proposait une disposition énergique, c'était de n'admettre au commerce avec l'Amérique que les vaisseaux et les marchandises des nations qui, de leur côté, admettraient les articles et les navires américains. La pro-
position fut reçue froidement. Les États trouvaient leur intérêt dans le trafic direct avec l'Angleterre. Quelques États avaient mis des droits différentiels sur les navires anglais, le Massachusetts entre autres; mais comme ces actes n'étaient ni généraux, ni permanents, et que les prohibitions d'un État ne servaient qu'à enrichir le voisin, on n'en avait tiré aucun avantage, et il avait bientôt fallu y renoncer.
Tout cela hâtait la dissolution de la confédération. Ce fut une leçon pour l'Amérique, une des grandes leçons qui amenèrent bientôt l'idée qu'il fallait loger dans le congrès, pour me servir de l'expression américaine, le pouvoir de régler le commerce.
C'est ainsi que l'expérience apprit aux Américains que laisser à chaque État le droit de régler le commerce, c'était livrer l'Amérique à l'anarchie. Il est évident que si on laissait chaque province de France régler le commerce à sa guise, Bordeaux, par exemple, entendrait la question tout autrement que la Provence ou le Nord, et qu'il y aurait bientôt un désordre complet. C'est précisément parce qu'on a un pouvoir central que des transactions sont possibles et que, sans donner à personne une suprématie ruineuse pour les autres, on établit l'harmonie des intérêts et qu'on fait un grand pays.
Ces désordres eurent leur pendant dans une querelle qu'on eut avec l'Espagne; et ici nous allons trouver un fait qui nous intéresse doublement, car la difficulté était la même que celle de la guerre actuelle, c'était la navigation du Mississipi.
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En 1785, avant la colonisation de l'Ouest, les Américains sentaient déjà que sans la possession du fleuve leur avenir était perdu. L'Espagne , au moment où nous parlons, était rentrée dans ses provinces du Nord. Elle avait repris les Florides et la Louisiane. Cette dernière colonie comprenait non-seulement la Louisiane actuelle, qui est à l'embouchure du fleuve, mais tout cet immense territoire qui va jusqu'à la Californie, toute la rive droite du Mississipi. Pendant cent lieues, l'Espagne se trouvait maîtresse des deux rives et de l'embouchure du fleuve ; elle avait, en outre, sur la rive droite, un territoire immense qui lui appartenait nominalement, mais qui était, en fait, dans la possession des sauvages.
Quand la paix fut faite , l'Amérique se fit céder par la Virginie et la Pensylvanie tous les territoires au delà des Alleghanys, ce qu'on nomme le Far- West. C'est un des plus beaux pays du monde. Par la fertilité du sol et l'abondance des eaux, l'Ouest est bien au-dessus des rivés de l'Atlantique; il y a là des terrains d'une richesse inépuisable, c'est là qu'est l'avenir de l'Amérique.
On se précipita sur ces territoires où la terre était à bon marché, on s'établit sur les bords de l'Ohio. Ces vallées de l'Ouest vont toutes aboutir à la grande vallée du Mississipi. Il fallait donc que les gens qui colonisaient sur les bords de l'Ohio pussent descendre jusqu'à la mer pour exporter leurs produits. Mais là on rencontrait l'Espagne qui interceptait la navigation. Les États-Unis sentirent l'intérêt qu'ils avaient dans cette
affaire. Ils allaient envoyer un ambassadeur à Madrid, quand l'Espagne prit les devants et envoya un ministre en Amérique. Cet Espagnol, don Diego Gardoqui, arrivait avec des instructions bienveillantes pour l'Amérique. L'Espagne et la France, unies par le pacte de famille, avaient toutes deux favorisé l'émancipation . Mais ce diplomate avait les vieilles traditions espagnoles qui pouvaient se résumer en ceci : « Ne jamais laisser entrer dans nos colonies quiconque n'est pas Espagnol. » C'était là une jalousie d'autant plus enracinée , que l'Espagne possédait les colonies où se trouvent l'or et l'argent, et les Espagnols s'imaginaient que le monopole de ces métaux assurait la suprématie de l'Espagne. C'est là une illusion qui ruina complètement l'Espagne. L'histoire du roi Midas a été faite pour elle. Elle avait de l'or et pas de pain.
Don Diego proposa de conclure un traité de commerce et offrit d'acheter à l'Amérique, et de lui payer en or et en argent, tous les bois de construction dont l'Espagne avait besoin. Mais il ajoutait : a Quant à la navigation du Mississipi, n'y songez pas; le fleuve nous appartient. » C'est avec cette habile politique que l'Espagne a perdu ses colonies et sa puissance.
Le ministre américain chargé de traiter avec don Diego était M. Jay. Il disait, et avec raison, à l'envoyé d'Espagne : a Nous avons des populations qui sont encore peu considérables sans doute , mais qui seront un jour très-nombreuses. Ces populations ont besoin d'une grand'route qui les mène à la mer. Si vous ne voulez pas les laisser passer de bon gré, elles passeront de
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force. » Don Diego répondait : « L'avenir sera l'avenir ; traitons pour aujourd'hui. Qui sait si la colonisation de • l'Ouest ne fera pas tort aux pays du littoral, et si vousmêmes vous n'arrêterez pas l'émigration? » Et il n'en voulut pas démordre. Aussi Jay disait avec esprit : « Il est impossible de discuter avec les Espagnols, ils ne comprennent jamais un raisonnement que lorsque ce raisonnement est en leur faveur. Quand la Sainte Écriture reconnaîtrait expressément notre droit de navigation, nous ne pourrions l'obtenir qu'en repoussant la force par la force1.»
La position était difficile, et quand on lit les lettres de Washington, on voit que lui aussi craignait que les colonies de l'Ouest ne formassent un nouvel élément de puissance qui pencherait d'un autre côté. L'idée constante de Washington , c'était de chercher dans les Alleghanys des passages qui allassent dans l'Ouest, afin de ramener par l'intérêt la population de l'Ouest vers l'Atlantique. Washington ne voyait pas alors un grand intérêt politique à cette libre navigation du Mississipi, il ne prévoyait pas l'importance que cette question aurait un peu plus tard ; mais il y avait là un principe, le principe de libre navigation qu'il défendait avec chaleur : « Nous ne pouvons, disait-il, accepter ce principe que les grands fleuves appartiennent aux riverains. Réservons le droit, puisque nous ne pouvons mieux faire aujourd'hui ; faisons un traité qui stipule que, pendant vingt ans, nous ne réclamerons pas la
t. Pitkin, t. II, p. 204.
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navigation par l'embouchure du Mississipi. Dans vingt ans, ces territoires aujourd'hui inhabités seront de grands États; il sera temps d'aviser. »
Vaincu par la ténacité espagnole, M. Jay, pour en finir, proposa au congrès une transaction diplomatique, un traité où, sans céder en principe, les États-Unis renonceraient à exercer leur droit de navigation pendant vingt ans1.
Dans le vote du congrès il se fit une division significative :
Tous les États qui avaient intérêt à ramener les intérêts de l'Ouest vers l'Atlantique votèrent pour le traité. On vota ainsi depuis la Pensylvanie jusqu'à l'extrémité de la Nouvelle-Angleterre. Tous les États, au contraire, qui avaient intérêt à écouler leurs marchandises par le Sud, votèrent contre les résolutions du congrès. Il y
eut donc sept Etats qui votèrent pour, et cinq qui votèrent contre le principe du traité. Gomme selon la constitution il fallait neuf voix pour qu'un traité fût valable, on déclara que, puisque sept voix seulement approuvaient le traité, le vote était nul. On ne pouvait négocier dans ces conditions, on chercha un autre moyen.
A cette époque, le congrès discutait portes fermées, et quand il en est ainsi, cela veut dire qu'il n'y a qu'un certain nombre de personnes qui savent ce qui se passe dans une assemblée ; mais ce petit nombre parle, et son secret est celui de la comédie. On sut bientôt, dans les
t. Curtis, 1. 1, p. 325.
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territoires de l'Ouest, que le congrès avait songé un moment à accepter la fermeture du Mississipi, et alors ce fut dans ces provinces, qui n'étaient pas encore des États, une espèce de révolution. De toutes parts s'élevèrent les protestations les plus violentes, oc Quoi ! disait-on , le congrès veut disposer de nous pour nous vendre, comme des esclaves, à ces Espagnols sans pitié ? Une assemblée qui a fait la guerre pour nous affiranchir des prétentions anglaises va nous réduire à une servitude cent fois plus intolérable? Mais l'Irlande est plus libre que nous ! »
Devant cette résistance le congrès recula. Le 16 septembre 1788, il fit une déclaration solennelle qui anéantissait toute la négociation, et affirmait que la libre navigation du Mississipi était le droit des États-Unis et qu'on le soutiendrait
C'était encore une affaire où l'impuissance du congrès avait été mise au jour. Une fois de plus le peuple américain apprenait que dans les rapports avec l'étranger la force du gouvernement est la force même de la nation.
Sur cette question du Mississipi, Jefferson qui était en France écrivit à Madison. Il avait compris qu'il se formerait dans ces territoires un vaste empire, et qu'à cet empire il fallait le Mississipi. « Si vous ne leur donnez le Mississipi, disait-il, vous pouvez être sûrs que ces gens de l'Ouest se livreront à l'Espagne et peut-être à l'Angleterre pour qu'elle les aide à renverser la domi-
t. Pitkin, t. II, p. 210.
nation espagnole. » Dès lors on n'a jamais douté que la liberté du Mississipi ne fût nécessaire à l'Union ; aussi quand j'ai vu dans la guerre actuelle le Sud dire : « Nous garderons l'embouchure, » il m'a été facile de prévoir que l'Amérique ferait la guerre jusqu'à la dernière extrémité pour reprendre la possession de son fleuve. Ou il faut que les États de l'Ouest se réunissent au Sud, en laissant le Nord en dehors, ou il faut que le Mississipi appartienne à la confédération de l'Ouest et du Nord et que les États-Unis restent ce qu'ils sont, ce que la nature les a faits. La possession du Mississipi est pour les États-Unis ce qu'est pour nous la possession de la Seine , et plus encore. Supposez qu'à l'embouchure de la Seine il y ait un établissement anglais, et demandez-vous quelle serait la situation de la France.
Voilà où l'absence d'un pouvoir bien constitué avait réduit le congrès. C'était l'impuissance dans toutes les relations avec l'étranger.
A l'intérieur, où la faiblesse n'était pas moins grande, on se trouva bientôt dans une situation plus délicate et plus difficile encore ; on se trouva en présence d'une émeute, presque d'une révolution, et sans moyen de se défendre. Ce fut le dernier coup, et certainement ce fut là ce qui ouvrit les yeux aux Américains. 11 faut donc en parler avec quelque détail, d'autant plus que ces questions ne sont pas des questions seulement américaines, elles nous touchent de près. 11 est bon d'apprendre que tel et tel attribut du gouvernement ne lui a été donné qu'après de longues expériences, et
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qu'on ne peut le lui enlever sans détruire la sécurité sociale.
Tandis que le congrès s'affaiblissait à l'intérieur au s s bien qu'au dehors, les États étaient tout ce qu'il y avait de plus vivant. Les États s'organisaient, refaisaient leurs constitutions, et, il faut le dire, ces constitutions sont en général excellentes. C'étaient toutes les libertés anglaises qui s'établissaient avec plus d'aisance, de facilité qu'en Angleterre, puisqu'on n'avait là ni église établie, ni noblesse qui pût gêner le mouvement de la démocratie. Toutes ces constitutions se ressemblent : deux chambres, un pouvoir judiciaire indépendant, des lois électorales très-larges. La démocratie se meut librement dans un cadre très-vaste.
Mais il ne suffit pas de faire une bonne constitution : il faut encore, quand une constitution est faite, qu'elle soit acceptée par le pays, et que chaque citoyen s'en fasse le défenseur. Le gouvernement libre, c'est à la fois le gouvernement le plus fort et le plus faible du monde, suivant l'état des mœurs et des esprits. Quand les constitutions libres sont acceptées par tous, chaque citoyen est le défenseur de l'ordre public ; il se porte là où il y a du danger, et par cela même il n'y a pas de danger. Il n'y a pas de troubles, car les troubles ne peuvent être le résultat que d'appels aux mauvaises passions; et, quand tout le monde aime la liberté, on ne peut faire appel à ces mauvaises passions. Mais si les mœurs ne soutiennent pas les institutions, si elles ne sont pas patriotiques, alors il se passe ce que nous avons vu dans nos révolutions. Une minorité tur-
buiente déclare qu'elle est le peuple, et on tombe sous le joug de cette minorité; il faut la repousser d'une açon violente, et les répressions détruisent la liberté. C'est là une vérité qui est écrite en caractères sanglants dans l'histoire, les Américains n'en ont jamais douté.
En 1786, les mœurs et les sentiments étaient patriotiques en toute l'Amérique, et dans la Nouvelle-Angleterre peut-être plus qu'ailleurs; mais il y avait ce qui reste souvent à la suite des révolutions et des guerres, une espèce de lie, qui ne pouvait se déposer. On ne fait pas une révolution sans remuer beaucoup d'idées, et dans le Massachusetts surtout, on avait remué beaucoup d'idées de liberté et beaucoup d'idées de révolution : ce qui n'est pas tout à fait la même chose, il y avait là une foule d'esprits ardents, exaltés, il suffisait d'une occasion pour que cette exaltation pût mal tourner. Quand je dis une occasion, j'entends une occasion considérable ; car, grâce à l'éducation politique des Américains, on peut dire que la grande masse de la nation avait les habitudes de la liberté. Mais quand la paix fut conclue, on se trouva dans une position critique. 11 y . avait des dettes énormes. Le Massachusetts, un très-petit pays, qui n'avait à cette époque que trois cent soixantequinze mille habitants, se trouva grevé d'une dette qui, y compris ce qu'on avait emprunté, ce qu'on devait aux soldats , et la part de l'État dans la dette fédérale, n'allait pas loin de soixante-quinze millions. C'était une lourde charge, à répartir sur une population de trois cent soixante-quinze mille âmes £our y pour-
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voir on avait peu de ressources. Le grand commerce du Massachusetts, la pêche, se trouvait à peu près détruit ; le sol n'est pas riche, il y avait donc de grandes souffrances.
D'un autre côté il y avait de très-lourdes dettes particulières. Au début de la révolution, dans le premier enthousiasme, chacun s'était armé ; on avait emprunté pour que les femmes et les enfants pussent vivre pendant que les hommes étaient au camp, et on était arrivé ainsi à une situation tellement précaire qu'il avait fallu fermer les tribunaux et empêcher les créanciers de poursuivre leurs débiteurs. La paix rétablie, les créanciers, fort misérables eux-mêmes, redemandèrent leur argent : les tribunaux se rouvrirent; mais, comme autrefois à Rome, le nombre des débiteurs était plus considérable que celui des créanciers, et la majorité sentait sa force Des conventions qui, suivant l'usage , s'intitulaient le peuple, protestèrent contre la dureté des lois, faites, disait-on, pour et par les riches. On en vint à demander si la loi agraire ne serait pas juste; car eufin, disait-on, si nos créanciers ont des richesses, à qui le doivent-ils? à nous, à notre courage ; si nous ne nous étions pas battus, l'Angleterre aurait tout confisqué. Ces terres, cet argent qui sans nous auraient été perdus sont donc à nous autant qu'à leurs propriétaires. 11 faut se débarrasser de ces tribunaux qui condamnent les pauvres gens , de ces hommes d'affaires et de ces avocats qui sont des sangsues publiques.
Pitkln, t. U, p. 214.
Vous reconnaissez cette idée absurde, qui renaît si souvent dans les temps d'épidémie : on pend les médecins sous prétexte qu ils sont cause de la maladie.
Vous voyez où Ton en était arrivé. Pas d'argent, et partout la misère. Dans un moment de désespoir, on avait autorisé le payement en nature qui est le plus funeste de tous les payements , car il ruine le débiteur en lui ôtant sa dernière resource et donne au créancier une chose sans valeur. Le mécontentement grandissait avec la souffrance ; on menaçait les cours de justice, on demandait l'abolition des dettes et un papier-monnaie. Dès l'automne 1786, il fut visible qu'on approchait d'un soulèvement.
Ce fut alors que Henri Lee écrivit à Washington , qui était toujours la ressource universelle. Nous avons sa réponse, qui est fort belle. On lui demandait d'user de son influence, il répondit : « L'influence? à quoi bon? L'influence n'est pas le gouvernement. Commencez par avoir un gouvernement qui assure la liberté, la propriété des citoyens , sans cela attendez-vous à ce qu'il y a de pire au monde. Et quant aux débiteurs, la conduite à tenir avec eux est très-simple : informezvous de l'état des choses, donnez-leur satisfaction s'ils ont raison, mais non s'ils ont tort, et enfin, s'ils attentent à la liberté des citoyens, vous êtes un gouvernement, agissez. »
Ce conseil fut entendu : le Massachusetts dut son salut à l'énergie de son gouverneur. Ce premier magistrat se nommait James Bowdoin et descendait d'une famille de réfugiés français. Bowdoin vit que la crise approchait;
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il demanda aux deux assemblées législatives de le soutenir. Le sénat se déclara prêt à seconder le gouverneur; la chambre des représentants hésita. En ce moment l'émeute éclata ; elle avait pour chef un certain Daniel Shays, qui avait été capitaine dans l'armée continentale. Quand on apprit dans le Massachusetts qu'une émeute armée menaçait la propriété, il y eut une inquiétude universelle. On convoqua les milices. L'émeute avorta. Commencée au mois de décembre 1786, elle était dispersée sans grande effusion de sang en février 1787. On offrit l'amnistie à ceux qui déposeraient les armes.
En somme, l'émeute n'avait pas fait grand mal; mais c'était une leçon pour l'Amérique. On n'imaginait pas que dans un pays où tout le monde était élevé dans les principes de la liberté, on pût être aussi près de l'abîme. Le général Knox, qui fut envoyé pour étudier les choses, déclara que ce n'était pas dans le Massachusetts seulement, mais dans toute la Nouvelle-Angleterre, que le mal était aussi profond ; suivant lui, le cinquième de la population était dans un état de souffrance, on pouvait avoir un jour devant soi une armée de douze à quinze mille hommes. En face de cette révélation l'effroi redoubla. Au moment du danger on s'était trouvé sans défense, le danger pouvait renaître. L'État avait rassemblé des milices, mais une partie de ces troupes avait passé à l'ennemi. On s'était adressé au congrès : le congrès avait un instant profité de ce que les Indiens menaçaient les frontières pour demander qu'on appelât les milices de la Nouvelle- Angle terre; mais il n'avait pas
été plus loin, et une fois l'émeute terminée, on prétendit que le congrès n'avait pas le droit de s'ingérer dans une rébellion intérieure. C'était déclarer qu'il n'y avait pas de gouvernement fédéral.
Dans cet état d'impuissance et de misère, on sentit qu'il était nécessaire de réformer la constitution. Conquérir l'indépendance n'était que la moitié du problème ; la liberté n'est pas tout : il y faut joindre la sécurité, l'ordre, un pouvoir fortement organisé, capable de maintenir la paix et de faire respecter les lois. C'était l'œuvre qui restait à accomplir; il fallait combattre l'anarchie comme on avait combattu la tyrannie.
Du fond de sa retraite, à Mount-Vernon, Washington suivait avec une inquiétude patriotique cette décrépitude de la confédération. Jay, chargé des affaires étrangères, lui avait écrit pour le féliciter de n'être plus dans la vie publique et de ne pas voir de près ce triste spectacle d'un pays qui meurt de faiblesse. Washington adressa à Jay une réponse souvent citée :
« L'opinion que vous exprimez que nos affaires marchent rapidement à une crise est d'accord avec la mienne. Mais quel sera l'événement? C'est ce que je ne puis prévoir. Nous avons à nous corriger de plus d'une erreur. En formant notre confédération, il est probable que nous avons eu trop bonne opinion de la nature humaine. L'expérience nous a appris que, sans l'intervention d'un pouvoir coercitif, les hommes n'adoptent pas et n'exécutent pas les mesures môme les plus avantageuses pour eux. Je ne crois pas que nous puissions exister longtemps comme nation, si nous n'établissons quelque part un pouvoir qui agisse sur l'Union entière avec autant
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d'autorité qu'en ont, dans chaque État, les gouvernements particuliers.
« Craindre de donner au Congrès, constitué comme il est, des pouvoirs étendus pour des affaires nationales, me parait le comble de l'absurdité et de la folie populaires. Le Congrès pourrait-il employer ces pouvoirs au détriment du public, sans se faire à lui-môme autant et plus de mal? Les intérêts des membres de cette assemblée ne sont-ils pas inséparablement liés à ceux de leurs commettants ?...
a Bien des gens pensent que dans ses réquisitions aux États, le Congrès a trop souvent pris le ton humble et suppliant, lorsqu'il avait le droit de faire valoir sa dignité souveraine et de commander l'obéissance. Quoi qu'il en soit, les réquisitions sont parfaitement vaines, lorsque treize États souverains, indépendants et désunis, sont dans l'habitude de discuter et de refuser à leur gré. Les réquisitions ne sont plus qu'un mot et une moquerie. Si vous disiez aux législatures d'État qu'elles ont violé le traité de paix, et qu'elles ont empiété sur les prérogatives de la confédération, elles vous riraient au nez.
« Que faut-il donc faire? Les choses ne peuvent longtemps suivre le même train. 11 est fort à craindre (comme vous le dites) que les hommes qui valent le mieux ne se dégoûtent de l'état des affaires, et ne soient disposés à une révolution quelle qu'elle soit. Nous sommes enclins à courir d'un extrême à l'autre. Prévoir et prévenir des événements désastreux, voilà quel serait le rôle de la sagesse et du patriotisme.
« Quel changement étonnant peuvent amener quelques années l On me dit que les hommes respectables parlent euxmêmes d'une forme de gouvernement monarchique sans en avoir horreur. C'est de Ja pensée que vient la parole, et de la parole à l'action il n'y a souvent qu'un pas. Mais qu'il serait irrévocable et terrible ! Quelle joie pour nos ennemis de voir leurs prédictions se vérifier ! Quel triomphe pour les avocats du despotisme de pouvoir prouver que nous sommes in-
capables de nous gouverner nous-mêmes, et que nos systèmes, fondés sur la base d'une égale liberté, sont chimériques et trompeurs 1 Dieu veuille que Ton prenne à temps de sages mesures pour détourner des conséquences que nous n'avons que trop lieu de redouter.
« Quoique je sois retiré du monde, j'avoue franchement que je ne saurais rester spectateur désintéressé. Cependant, puisque j'ai heureusement aidé à conduire le vaisseau dans le port, et que j'ai obtenu mou congé en forme, ce n'est pas mon affaire de m'embarquer de nouveau sur une mer orageuse ; d'ailleurs on ne peut pas supposer que mes sentiments et mes avis eussent beaucoup de poids sur l'esprit de mes concitoyens. Ils ont été négligés, quoiqu'ils eussent été donnés comme un legs et de la façon la plus solennelle. Peut-être alors avais-je quelques droits à l'attention publique; je me regarde comme n'en ayant aucun à présent »
Cette lettre est du mois d'août 1786 (avant l'émeute de Shays, par conséquent) ; vous voyez combien elle est belle et triste, combien Washington s'y montre désillusionné. Il avait tort, car c'est précisément de l'excès du mal qu'allait sortir le remède. C'est le danger commun qui allait réveiller l'Amérique et décider Washington lui-même à renoncer à sa retraite et à rentrer au service de la patrie.
Vous savez maintenant de quel état de misère des hommes courageux, Washington, Madison, Hamilton, Franklin voulurent tirer leur pays. Pour réformer la Constitution, ils résolurent de s'adresser au peuple, et dotèrent l'Amérique de ce pouvoir fédéral qui a fait le salut et la grandeur des États-Unis.
C'est là un des grands spectacles que présente l'his-