DÉCLIN DE LA CONFÉDÉRATION. — CONVENTION D'ANNAPOLIS
Messieurs,
Nous avons vu comment l'absence d'un pouvoir central avait mis l'Amérique à deux doigts de sa perte ; comment la banqueroute, la misère, l'impuissance au dehors, l'anarchie enfin et l'émeute au dedans avaient éveillé l'attention des patriotes en leur faisant comprendre que le moment était venu d'agir, et que la nation américaine était perdue s'ils n'apportaient un prompt remède au mal. L'Amérique allait se briser en États particuliers; il y aurait eu treize États, mais il n'y aurait plus eu un peuple américain.
C'est une des leçons les plus intéressantes que contienne l'histoire. Il y a beaucoup d'amants de la liberté qui poussent leur passion jusqu'à la folie ; ils s'imaginent que la liberté seule suffît pour constituer un gouvernement. Au commencement de ce siècle , il y eut toute une école qui définissait le gouvernement, un ulcère, un ulcère avec lequel il fallait vivre en lui
VIIIe LEÇON. — CONVENTION D'ANNàPOLIS. 187
laissant faire le moindre mal possible , car de sa nature le pouvoir était chose mauvaise et malfaisante. La liberté devait suffire à tout. C'est là une des erreurs qui, en France, ont empêché le triomphe de la liberté. La liberté est intéressée, au premier chef, à ce qu'il y ait un pouvoir, et pourquoi? Le voici !
Permettez-moi une comparaison. La vie pour nous a d'abord des conditions matérielles. Boire, manger, dormir, sont tout ce qu'il y a de plus grossier au monde; mais l'homme aurait beau avoir toutes les vertus imaginables, s'il ne peut manger, non-seulement il devient incapable de rien faire de noble ni de grand, mais en peu de temps il est mort. Il en est de même des sociétés. Le premier besoin des sociétés, je ne dis pas dans l'ordre de noblesse, mais dans l'ordre de nécessité, c'est la sécurité ; et il n'y a de sécurité qu'avec des lois établies, et un pouvoir qui peut contraindre au respect de la loi. Il faut que la société ait à son service une force qui fasse exécuter la loi, qui soit l'expression de la justice ou tout au moins de la volonté et des intérêts de la majorité. Partout où ce pouvoir disparait, la sécurité disparaît aussi, la société tombe dans l'anarchie. Un pouvoir constitué, c'est la première condition d'existence d'une société. En France, au lendemain d'une révolution, la grande erreur est d'abattre le pouvoir; on s'imagine qu'on fait de la liberté, on fait de l'anarchie, et précisément parce qu'on fait de l'anarchie, on compromet et on perd la liberté. C'est là l'histoire de toutes nos assemblées. Leurs intentions étaient droites, il y avait dans toutes d'excellents patriotes ; mais toutes ont
méconnu cette vérité qui, aujourd'hui, crève les yeux parce que nous avons vu de près ce qu'est l'anarchie ; toutes ont été à l'abîme par le même chemin. Il y a des temps où le devoir du citoyen est de défendre la liberté, c'est quand le pouvoir est excessif; mais il y en a d'autres aussi où c'est un honneur de défendre le pouvoir quand la liberté déborde et va se perdre dans la licence.
Cependant l'état où se trouvait l'Amérique n'avait pas la gravité de nos révolutions. L'anarchie était politique, mais ce n'était pas l'anarchie sociale. L'émeute du Massachusetts était une exception. Dans tous les États, il y avait des gouvernements constitués, une population qui respectait la loi. La nation était menacée, mais non pas la société. C'était cependant un grand crève-cœur pour les patriotes, pour tous ceux qui avaient versé leur sang afin d'affranchir l'Amérique et d'en faire une nation ; ils étaient forcés d'avouer que quatre années de paix sans attaques du dehors avaient suffi pour que l'Amérique abandonnée à elle-même s'effondrât.
Ce fut alors que des cœurs généreux, et à leur tête Hamilton, prirent le parti de s'adresser au pays. C'était chose difficile. Il y a des moments où certaines idées sont absentes des nations. On était dans l'ivresse de l'indépendance, dans la joie de n'avoir plus de maître. La jalousie des États, la crainte même de l'aristocratie, empêchait de ramener l'opinion ; il fallait créer l'esprit public : créer l'esprit public, c'est l'œuvre du temps, et on n'avait pas de temps devant soi. Ce fut ce-
Vin- LEÇON. — CONVENTION D'aNNAPOLIS. 18(J
pendant cette œuvre qu'entreprit Hamilton avec ses amis Jay, Madison, et à côté d'eux Washington. C'est à ces hommes que l'Amérique doit sa prospérité, soixantedix ans de bonheur, et une constitution qui restera toujours comme un modèle achevé ; car elle a résolu le grand problème de constituer un gouvernement fort et de respecter l'indépendance locale.
La crise devenait terrible; mais ces souffrances, cette misère, pouvaient aider les patriotes à raviver l'esprit public. Ce fut par le côté des intérêts, — ce sont toujours les intérêts qui se plaignent, sinon les premiers, au moins le plus fort; — ce fut par le côté des intérêts qu'on vit le moyen de saisir l'esprit public, et de soumettre à la nation cette grave question d'une réforme de la constitution. Les États qui avoisinaient l'Atlantique trouvaient commode d'établir des droits d'entrée sur les marchandises étrangères, droits qui étaient payés en réalité par les consommateurs, c'est-à-dire par les habitants des Etats qui ne touchaient pas à la mer. Rhode-Island trouvait fort avantageux d'être un entrepôt maritime, et de vivre aux dépens de ses voisins. On comprend, au contraire, que la Nouvelle-Jersey, qui se trouvait prise entre l'État de New-York et la Pensylvanie, la Caroline du Nord placée entre la Caroline du Sud et la Virginie, éprouvaient, par suite de cet état de choses, de grandes souffrances. Ce n'était pas seulement les États moins favorisés et moins proches de la mer qui se plaignaient, c'étaient aussi les États qui avoisinaient un même fleuve, un même bras de mer; partout il y avait des jalousies, des rivalités. C'est
ainsi que le Marylaud et la Virginie n'avaient pu s'entendre sur la navigation de la Chesapeake et des fleuves qui se jettent dans cette espèce de mer intérieure.
On pensa que les États intéressés pourraient faire un traité entre eux pour régler ces difficultés. La Pensylvanie, le Delaware avaient intérêt à la solution de cette j question; la Virginie, qu'on voit toujours à la tête de toutes les réformes, demanda en janvier 1786 qu'on fît une convention qui réglât la question commerciale. On invita tous les États à nommer des délégués, en désignant comme lieu de réunion la ville d'Ànnapolis dans le Maryland, et on fixa pour jour de réunion le ier septembre 1786. On avait choisi une petite ville de Tintérieur afin d'éviter les influences locales, et on avait proposé une convention en dehors du congrès afin de ne pas éveiller de passions politiques. C'est en soi une question qui paraît de peu d'importance, qu'une question de tarifs. Mais nous savons aujourd'hui que les intérêts ont de profondes racines, et, qu'à vrai dire, politique, commerce, arts, éducation, religion, tout se tient dans la société.
On pensa que l'occasion était favorable pour agir sur l'opinion , et un des hommes qui devaient montrer le plus de fermeté et d'énergie , Jay, s'adressa de suite à celui vers lequel on tournait toujours les yeux, à Washington. 11 lui écrivit une lettre dans laquelle il lui exposait la situation avec une netteté admirable, et lui demandait son concours. Cette lettre de Jay est remarquable ; elle montre quelle était la situation des