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choses et quelle était la clairvoyance de l'homme. Les hommes qui voient la vérité sont rares, mais ceux qui, l'ayant vue, ont le courage de la défendre, sont plus rares encore. Ce sont eux cependant qui sont le salut de leur pays. Ce qui manque en général aux peuples, ce n'est pas le désir de bien faire, le bon vouloir, le courage, c'est surtout de savoir ce qu'il faut faire. En temps de crise il y a beaucoup de gens qui voient juste ; mais cela ne suffît pas : il faut des hommes qui osent braver les passions et les intérêts déchaînés. Dire franchement ce qu'on pense, ce qu'il faut faire, c'est souvent le plus grand service qu'on puisse rendre à son pays. John Jay était un de ces patriotes dévoués; voici sa lettre :
27 juin I78«.
« Mieux vaut avouer nos erreurs et les corriger que de nous abuser et d'abuser les autres par de vains palliatifs, par des excuses plausibles, mais trompeuses.
« Combattre les préjugés populaires, censurer la conduite des États, et exposer leur incapacité, c'est une tâche peu agréable, mais il faut la remplir. Nous marchons à une crise, à une révolution, — quelque chose que je ne puis prévoir ni deviner. — Mais je suis inquiet, et j'ai plus de peur que pendant la guerre.
« Car alors nous avions un but certain, et quoique les moyens de l'atteindre et le jour du succès fussent souvent obscurs, cependant je croyais fermement que nous finirions par réussir, parce que j'étais convaincu que nous avions la justice de notre côté.
« Aujourd'hui, c'est le contraire. Nous faisons fausse route, nous agissons mal ; aussi je m'attends à des malheurs, saus
pouvoir deviner comment ils viendront, quelle en est la nature ni quel en sera le degré.
« Et cependant je ne doute pas que nous ne finissions par nous tirer de cet abîme, et qu'un jour les choses n'aillent bien. Il est impossible que tant d'événements se soient miraculeusement combinés pour délivrer l'Amérique, et faire de nous une nation, et cela pour un résultat passagw et insignifiant. Je crois encore que nous deviendrons un peuple grand et respectable; mais quand et comment, c'est ce qu'un prophète seul pourrait annoncer.
« 11 y a sans doute plus d'une raison de penser et de dire qu'on nous égare tristement et souvent môme méchamment. L'égoïsme fait oublier toute considération générale, et le grand objet d'attention, ce sont les intérêts particuliers plutôt que l'intérêt commun. Les corps représentatifs seront toujours la copie fidèle de ce qu'ils représentent; ils offrent en général un mélange bigarré de vertu et de vice, de faiblesse et de talent.
« La masse des hommes n'est ni sage, ni bonne, et la vertu, comme toutes les autres forces d'un pays, ne peut avoir d'effet si elle n'est placée dans un milieu favorable, et soutenue par un pouvoir énergique et habile.
« Le malheur des gouvernements nouveaux, c'est que, pour se soutenir, ils n'ont pas l'habitude et le respect héréditaires, et qu'étant la plupart du temps le produit du désastre et de la confusion, ils ne peuvent acquérir immédiatement la force et la stabilité.
« En outre, dans les temps de révolution, il y a des hommes qui gagnent la confiance publique et acquièrent une certaine importance, sans mériter ni l'uoe ni l'autre. Ces charlatans politiques se soucient moins de rendre la santé à un peuple crédule, que de lui vendre le plus cher possible leurs recettes et leurs onguents.
« Ce que je crains par-dessus tout, c'est que le fond de la nation (j'entends par là les classes industrieuses, régulières,
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qui sont contentes de leur situation et ne sont pas corrompues par la misère) ne soit amené par rinsécurité de la propriété, le manque de confiance dans le gouvernement, l'absence de justice et de bonne foi dans l'État, à considérer les charmes de la liberté comme imaginaires et trompeurs. Ces fluctuations, cette incertitude perpétuelle dégoûteront et alarmeront nécessairement le pays, et disposeront les esprits à tout changement qui promettra le repos et la sécurité. »
Vous voyez que nous avons affaire à une tête politique, et il y en avait beaucoup comme cela en Amérique. Jamais, je crois, on n'a rencontré des hommes mieux habitués à la liberté. 11 y a eu en d'autres pays, en d'autres temps, des hommes qui ont aimé aussi sincèrement la liberté ; mais qui l'aient aussi bien comprise, je ne le crois point. Hamilton , Jay, Washington étaient des gens qui , sans avoir fait des études profondes, avaient ce grand mérite qu'ils étaient nés et avaient vécu au grand soleil de la liberté.
La réponse de Washington, je vous l'ai lue dans la dernière leçon; c'est dans cette lettre qu'il s'indigne qu'on commence à parler de monarchie. Ce mot de monarchie lui faisait horreur. Il ne la craignait pas immédiatement, mais il sentait que si l'anarchie se prolongeait, on arriverait à des désordres, et que le peuple, tremblant pour sa sécurité, se réfugierait sous un pouvoir fort. Cette réponse trahit des incertitudes. Washington était un esprit timide, mais si l'esprit était timide, le cœur était résolu. On voit dans sa correspondance un homme qui discute, qui examine toutes choses, comme si chacune des questions qu'il étudie importait à son in. 13
honneur ici-bas et à son salut dans l'autre monde ; puis, quand il a longtemps discuté, et qu'il a pris son parti, l'homme est admirable. C'est la plu£ grande, lajrius honnête volonté que le monde ait jamais vue. Il fait ses objections à Jay. « Vous avez raison, dit-il, maisqu'arrivera-t-il si le peuple ne nous suit pas?» C'est pour lui la question délicate. Suivi par l'opinion, on pouvait sauver l'Amérique ; si on n'en était pas suivi, c'était un nouveau ferment de discorde , et la dissolution arrivait. Il était permis à un patriote de s'effrayer d'un pareil avenir.
L'assemblée se réunit à Annapolis, en 17&6; dès le premier jour on n'était pas en nombre. Cinq États seulement s'étaient fait représenter. Plusieurs avaient refusé d'y envoyer des délégués, d'autres l'avaient promis et ne l'avaient pas fait ; de toutes parts il y avait défiance. Pour des hommes ordinaires, c'était un échec de plus ; pour des patriotes fermement décidés à servir leur pays, il n'y a jamais de position mauvaise. Toute réunion où Ton peut parler hautement est une occasion de s'adresser au pays et de lui dire la vérité.
Uamilton et Jay prirent une résolution hardie. Ils demandèrent qu'au lieu de discuter sur une question insoluble, on s'adressât au pays tout entier, qu'on lui déclarât que la question de commerce n'était pas isolée ; qu'il fallait, pour la résoudre, discuter le principe même du gouvernement. Ils proposèrent de nommer une convention qui examinât les vices de la confédération, et demandèrent qu'au second lundi de mai 1787 on réunît à Philadelphie une convention chargée d'examiner la