XI* LEÇON. - K.1NG, RANDOLPH, WILSON, MORRIS
tique, et il y joignait 1 étude de l'antiquité, cette maîtresse de la vie politique qui n'a point encore épuisé ses enseignements.
Wilson est oublié aujourd'hui, mais de son vivant il était apprécié par de bons juges; c'est sur lui que s'appuie Franklin, c'est lui qu'il charge de lire ses discours. Ainsi, en lui rendant justice, je ne peux pas me tromper de beaucoup, puisque Franklin, qui connaissait les hommes, avait pour lui une grande estime.
Quoique étranger de naissance, Wilson était profondément Américain de sentiments et d'idées. Dans la Convention, personne ne vit plus clairement les causes de la faiblesse inhérente au gouvernement de la Confédération. Pour lui les États s'étaient réunis et confondus dans la déclaration de guerre comme dans la déclaration d'indépendance ; il n'existait plus ni colonies ni souverainetés distinctes; il n'y avait plus qu'un seul peuple américain, localement partagé en États. Il restait une distinction municipale ; il n'y avait plus de distinction politique. Aussi Wilson fut-il de ceux qui insistèrent le plus vivement sur la nécessité d'éta- < blir la représentation directe du peuple, comme prin- s cipe fondamental de la Constitution fédérale. C'est là une des choses les plus importantes et les plus neuves de la constitution des États-Unis. C'est peut-être même une des plus grandes vérités politiques qui aient été trouvées dans les temps modernes. Je m'explique. Jusqu'à la constitution américaine on avait vu des confédérations d'États, c'est-à-dire des États souverains, qui envoient un certain nombre d'ambassadeurs à une
diète. Lorsqu'un de ces délégués est en présence d'une question embarrassante, il n'a pas le droit de se décider par lui-même, il faut qu'il en réfère à son gouvernement , on arrive ainsi à l'impuissance. C'est ce qui fait la faiblesse de la diète germanique qui nous représente cet ancien système, c'est ce qui a fait la faiblesse de la Suisse jusqu'à ce qu'elle se soit décidée à suivre l'exemple de l'Amérique. Toutes ces petites souverainetés étouffent la nation. Il y a des princes ou des États, il n'y a pas de peuple. On le voit aujourd'hui en Allemagne ; on l'avait senti en Amérique. Aussi les vrais politiques, Hamilton et ses amis, eurent-ils bientôt compris que, dans une constitution faite pour une république fédérale, il fallait sans doute donner une part aux États, mais réserver aussi une part au peuple ; et que, s'il pouvait y figurer en son nom, toutes les difficultés deviendraient faciles à résoudre, car on pourrait toujours en référer à ce juge suprême. En d'autres termes, supposez qu'aujourd'hui à Francfort il y ait deux chambres, dont l'une serait composée des députés des princes, et l'autre des députés directs du peuple allemand, soyez sûrs qu'au bout de huit jours on saurait ce que veut l'Allemagne.
Wilson fut un des grands défenseurs de cette idée, il soutint avec non moins d'énergie l'unité du pouvoir exécutif. Il parla beaucoup dans la Convention, et y fut écouté avec respect ; mais le grand service qu'il rendit à la constitution, ce fut la façon dont il la défendit dans la Convention de Pensylvanie. Il parla durant six séances, et jusqu'à deux fois dans la même journée. Ces dis-
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cours, qui rempliraient un volume, nous ont été conservés dans les débats de cette Convention, qui ont été publiés par Elliot.
C'est, selon moi, le plus remarquable travail qu'on ait fait sur la constitution américaine. Personne ne l'a \ \\ mieux comprise, mieux expliquée, n'en a mieux connu 11 l'esprit et prévu la grandeur. On peut rapprocher le Fédéraliste des discours de Wilson; mais le Fédéraliste, fait pour le grand public, se met à la portée des esprits peu éclairés , il contient des discussions qui * aujourd'hui nous semblent prolixes. Dans les discours de Wilson, au contraire, il n'y a que la substance, la moelle des idées, mais je ne connais point de travail sur v la liberté politique qui leur soit supérieur.
Wilson commence par examiner l'idée favorite des esprits paresseux : on aurait dû conserver la confédération en l'améliorant; il l'écarté par une anecdote charmante que je vous demande la permission de vous conter. J'aime beaucoup les anecdotes, et il me semble que vous êtes comme les Athéniens : elles ne vous déplaisent pas.
Pope, le poëte anglais, était un petit homme bossu et contrefait; c'était, de plus, un questionneur éternel. Un jour, qu'il était encore plus fatigant que de coutume, vous savez qu'il lui arriva de demander à son interlocuteur ce que c'était qu'un point d'interrogation, et que ce dernier, impatienté, lui répondit : «c C'est une petite figure bossue et tortue qui fait toujours des questions.» Or Pope avait l'habitude de s'écrier quand il lui arrivait quelque événement : « God mend me, que Dieu me re-
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dresse;» ce qui, en anglais, s'entend aussi bien au moral qu'au physique.
Un jour qu'il revenait de soirée, il était accompagné d'un enfant qui portait devant lui la lanterne pour éclairer la route. L'enfant arrive à un large ruisseau et saute par dessus, laissant Pope de l'autre côté et fort en peine. Pope alors de s'écrier : « God mend me, que Dieu me redresse! — Vous redresser, lui répondit le gamin, Dieu aurait plus tôt faitd'en créer une demi -douzaine de tout neufs! » Voilà l'histoire de Wilson. Revenons à son discours.
Il y avait, dit-il, dans la situation où se trouve l'Amérique, quatre partis à prendre. D'abord laisser les treize États séparés. L'Amérique alors ressemblerait à la vieille Europe, avec ses querelles de frontière. Ce serait la faiblesse et la division à l'intérieur, l'impuissance en face de l'étranger, la guerre universelle. Personne ne pouvait vouloir d'un tel état de choses. En second lieu, on pouvait faire un grand gouvernement, supprimer las États particuliers, effacer toutes les nuances. Mais pour cela il faudrait un gouvernement fort, appuyé sur une administration énergique qui se fit sentir à tous les points de l'empire, jusqu'aux dernières limites du territoire. Wilson appelle cet état de choses d'un nom qui nous étonnera : le despotisme. On pouvait encore faire trois confédérations. Gela aurait l'avantage de laisser le Sud et le Nord s'organiser chacun de son côté, comme ils l'entendraient; et entre eux deux, au centre, il s'établirait sans doute une troisième confédération. Mais c'était retomber
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dans tous les vices du système européen. Trois grands États sur un même continent, ce seraient trois rivaux en présence , avec tous les dangers des jalousies commerciales et des ambitions politiques.
Restait donc le système de la république confédérée, qui joint la vigueur et la décision d'une grande monarchie à la liberté et aux bienfaits d'une petite république. Et alors Wilson prononça cette parole remarquable : a En Amérique, dit-il, le territoire est monarchique et le peuple républicain. »
Ce mot : le territoire est monarchique , étonne au premier abord ; mais en y réfléchissant, on en sent la profondeur. Ce n'est pas le hasard qui fait que la France est un pays unitaire. Strabon avait remarqué que la Gaule, par la façon dont elle est faite, avec ses vastes plaines et ses larges fleuves, était destinée à devenir le théâtre d'une grande civilisation. Au contraire, un pays coupé en petites vallées par de hautes montagnes peut, sans doute, être occupé par un peuple remarquable, — les Grecs, dans les temps anciens, les Suisses, dans les temps modernes, ne le cèdent à personne, — mais un grand État ne peut s'y établir. La nature s'oppose à ce qu'il y ait là une grande nation.
Or, si vous considérez l'Amérique, vous trouvez qu'elle se compose de deux immenses vallées arrosées par le Mississipi d'un côté, le Saint-Laurent de l'autre, et réunies par les Lacs. Entre ces deux vallées, il n'y a même pas de séparation; la différence de niveau est si peu considérable, que quand les eaux du lac Michigan sont trop hautes, elles se déversent dans un affluent du
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Mississipi, si bien qu'une barque pourrait remonter le Mississipi et rejoindre le Saint-Laurent sans quitter les cours d'eau. Dans un tel pays il n'y a pas de division \ naturelle ; l'unité est dans les choses ; c'est ce que Wilson appelle un territoire monarchique.
Quant au peuple, il était républicain par son origine, par sa religion, par son gouvernement, par ses mœurs. Le problème était donc celui que posait Wilson : unir la monarchie et la démocratie. Ce problème, l'antiquité n'en avait eu qu'une vague notion, les temps modernes ne l'avaient pas résolu.
L'antiquité a remarqué qu'il y avait trois formes de gouvernement : la monarchie, qui est forte, mais qui dégénère en tyrannie; l'aristocratie, qui est forte aussi, mais qui écrase la majorité et ne pense qu'à elle; enfin la démocratie, mobile comme le peuple, facile à entraîner, facile à séduire, tantôt endormie et servile, tantôt violente et tyrannique, toujours prête à écraser les minorités. Tous ces gouvernements puissants, mais sans contre-poids et sans responsabilité, c'est le despotisme par en haut ou par en bas. La justice n'est pas là. Aussi Tacite, après Aristote et Cicéron, remarque-t-il que le meilleur de tous les gouvernements serait celui qui réunirait ces trois formes; mais l'antiquité a toujours déclaré que c'était là une chose impossible, un rêve trop beau pour être réalisé.
Les modernes, disait Wilson, ont fait un progrès sur l'antiquité, ils ont trouvé le système représentatif. Avec une représentation, l'aristocratie peut avoir sa place sans être tyrannique, la démocratie a la sienne sans
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que le nombre soit tout. On peut associer ces forces diverses pour le bonheur commun, et limiter Tune par l'autre la monarchie, l'aristocratie et la démocratie, qui elle-même a besoin d'être modérée pour ne pas se ruiner par ses propres excès. Ce système, remarquait Wilson, n'a été appliqué sincèrement nulle part. En Angleterre on a un roi, mais ce roi prétend ne représenter que lui-même, il y a encore des théories de droit divin ; l'aristocratie anglaise prétend aussi se représenter ellemême, ce n'est pas une représentation nationale, le pair d'Angleterre agit tellement de son chef qu'il peut voter par procuration.
Mais aujourd'hui, disait Wilson, nous entrons dans la vérité des choses. Le pouvoir exécutif aura son action, mais il sera une délégation ; l'aristocratie aura la sienne, et sera également une délégation du peuple, de même que la chambre des représentants; nous seuls aurons pour la première fois appliqué fidèlement le principe de la représentation. Ainsi, notre gouvernement sera comme une pyramide, avec cette différence que, dans la pyramide politique, habituellement le sommet écrase la base, tandis que chez nous, un courant de vie populaire circulera de la base au sommet ; il partira du peuple et il y retournera.
« Adoptons ce système, s'écriait Wilson en finissant, et je pense que nous pouvons promettre la sécurité, la stabilité, la tranquillité aux gouvernements des États particuliers. Us ne seront pas exposés aux querelles de territoire, ou à toute autre cause d'agitation et de guerre. Nous aurons un tribunal qui prononcera justement et pacifiquement sur toutes les plaintes.
Nous aurons accompli le rcve d'un grand roi de France, Henri IV, nous aurons fondé un système politique embrassant un vasle ensemble de territoires, unis en paix, sous un chef qui peut accommoder tous les différends, sans détruire la race humaine.
« Les États ne peuvent se faire la guerre; le gouvernement général est le suprême arbitre de leurs querelles; -toute la force de l'Union est conjurée pour ramener Paggresseur à la raison. Quel bienfait donné en échange de la souveraineté vacillante et querelleuse des États!
« Pour moi, en contemplant ce système, je me perds dans l'admiration de sa grandeur. En adoptant ce gouvernement, nous élevons des temples à la liberté par toute la terre. Du succès de l'Amérique, dans ce combat pour la liberté, dépendent les efforts de tout ce qu'il y a d'hommes courageux et éclairés dans les autres pays. Les avantages ne seront pas limités aux États-Unis, ils tireront de l'Europe les nobles cœurs qui soupirent après la liberté. Pour garder leurs sujets, les princes seront obligés de leur rendre une partie des droits qu'ils leur ont ravis depuis des siècles. Nous servirons ainsi les grands desseins de la Providence, en favorisant la multiplication des hommes, leur progrès en intelligence et en bonheur1. »
Magnifiques espérances qu'on a pu croire réalisées chez nous au lendemain de 1789, mais qui restent vraies, malgré nos fautes. Oui, le monde est solidaire, et rien de ce qui se passe chez les autres peuples ne nous est étranger. Cette solidarité des nations est une des choses qui me frappent le plus à mesure que j'étudie la politique. On ne peut affranchir un peuple, ou