‹ histoire des EtatsUnisChapitre 44 sur 103 · Elliot, Debates of the Convention, I. Il, p. 397 et suiv · texte numérisé non relu

Elliot, Debates of the Convention, I. Il, p. 397 et suiv

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l'asservir, sans que l'humanité entière n'en profite ou n'en souffre.

Les économistes ont reconnu que les richesses du voisin étaient notre propre richesse, et que la ruine de l'étranger était notre propre ruine. La crise du coton est une cruelle démonstration de cette vérité trop longtemps méconnue. Des milliers d'ouvriers en Angleterre et en France ont été victimes de la guerre civile des États-Unis. Mais cela n'est pas seulement vrai en économie politique. La liberté aussi est le profit commun. Il est impossible d'empêcher que tous les peuples ne profitent de leur expérience mutuelle , et que le profit de l'un ne soit le profit de l'autre. S'il y a un progrès de la liberté en Angleterre, ce progrès n'y peut rester confiné. L'abus supprimé en France paraîtra plus visible en Italie, et c'est ainsi que les peuples arrivent à alléger le poids de la vie, et à marcher ensemble vers un meilleur et plus grand avenir. Le bien de l'un est le bien de i tous ; le mal de l'un est le mal de tous. C'est là une des ! grandes vérités qui ressortent de l'Evangile, et que la science moderne commence à signaler. j

Voilà, je crois, ce qui m'autorise à rendre justice à j un homme de mérite oublié, et injustement oublié. Avoir signalé cette vérité féconde, c'est assez pour tenir sa place dans la science et dans l'histoire.

Le dernier des hommes d'État dont j'ai à vous parler nous tient de plus près, car, quoiqu'il n'eut pas de sang français dans les veines, il avait beaucoup de français dans l'esprit. C'est Gouverneur Morris. Ce nom de Gouverneur est assez bizarre , mais vous savez qu'eu An-

gleterre il est d'usage de donner aux enfants des noms qui rappellent des souvenirs; j'ai vu de charmantes demoiselles américaines qui s'appelaient Lafayette.

Morris avait reçu ce nom de Gouverneur, parce que son père avait été gouverneur de la Nouvelle-Jersey. Il était né en 1752 dans l'État de New- York, sur le manoir paternel qui s'appelait Morisiana.

Les Morris étaient une vieille famille de l'État de New- . York.

De bonne heure il se destina au barreau, et nous le trouvons, en 1775, à vingt-trois ans, membre du congrès provincial de New-York. En 1778, il fut envoyé au congrès continental. Il n'y resta que deux ans, fort suspect et fort jalousé. Il y eut deux raisons pour cela : une que son historien indique, et une qu'il ne dit pas. La raison donnée est que Morris appartenait à une vieille famille de loyalistes. Toute sa famille était trèsattachée à l'Angleterre. Gouverneur Morris, qui aimait beaucoup sa mère, ne craignait pas de passer les lignes anglaises pour aller la voir. Cela le compromit singulièrement auprès des patriotes. Mais il y a une autre raison qui est bien plus sensible. C'est que c'était un homme d'infiniment d'esprit, et qui, au lieu de cacher son esprit, en usait pour se moquer de tout le monde. Or, quand on montre son esprit de cette façon, on blesse deux sortes de personnes qui composent l'humanité tout entière : les gens d'esprit, qui n'aiment pas qu'on se moque d'eux, et les médiocrités, qui l'aiment encore moins. Il en résulte que Gouverneur Morris n'eut pas toute l'influence que devaient lui assurer ses talents

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hors ligne. Il finit même par quitter New-York, et s'établit à Philadelphie en 1783. Là il fut bientôt distingué, rentra au congrès, et y joua un assez grand rôle comme financier, comme diplomate et comme homme politique.

Ce fut lui qui proposa d'établir le système décimal pour les monnaies américaines, bien avant que nous n'ayons pensé à notre réforme. Ce projet fut appliqué par Jefferson quelques années plus tard, en 1795. Le dollar, vous le savez, est divisé en cent parties.

Comme politique , il joua un rôle assez important dans la Convention fédérale. C'était aussi un {jeune homme , et il disait avec sa vivacité habituelle qu'il voyait encore dans l'assemblée des restes d'opinions coloniales, mais qu'il espérait que dans la génération nouvelle Une resterait plus que des Américains. «Nous ne pouvons pas tuer le vieux dragon, disait-il, mais il faut lui arracher les dents ; » en d'autres termes , il voulait fonder l'union américaine et affaiblir les souverainetés locales. Par ses idées politiques, c'était ce qu'on appelle , dans le bon sens du mot, un aristocrate ; il se défiait de la démocratie; il croyait que, si l'on donnait toute l'autorité aux masses, la propriété elle-même serait menacée, et que la condition des hommes qui travaillent et qui pensent ne serait pas bonne. Il voulait donc un sénat viager, un pouvoir exécutif également viager, des conditions de cens dans l'électorat et même dans la représentation. Ces idées le rapprochaient beaucoup d'Hamilton, et celui-ci avait voulu se l'associer quand il publia les lettres du Fédéraliste. Gouverneur fut de

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cette nuance mal jugée et un peu calomniée, parce que le pouvoir est passé aux mains d'hommes d'une autre couleur. Les démocraties sont sans pitié pour ceux qui ne les ont pas adorées, Jefferson et ses amis n'ont pas eu toute la justice désirable pour Hauiilton et Morris.

Quand on lit les écrits de ces politiques, on voit qu'ils étaient tout aussi patriotes que Jefferson, et tout aussi républicains, mais d'une autre façon. C'étaient des Anglais établis dans le Nouveau-Monde, bien convaincus qu'il n'y avait de possible que la république, mais voulant lui donner des conditions de stabilité et de sécurité qui rapprochassent la constitution américaine de la constitution anglaise. En quoi je pense qu'ils allaient trop loin. Dans ce pays nouveau, il était nécessaire que la démocratie eût une place plus large; mais ce n'en était pas moins une pensée très-juste qu'il fallait pencher du côté de la sécurité et de l'unité, sans quoi un beau jour la liberté serait menacée, et l'union avec elle.

Gouverneur Morris reçut dans la Convention un hommage à sou talent d'écrivain; ce fut lui qu'on chargea de rédiger la constitution. On lui doit cette justice qu'elle est écrite en très-bon style, et avec une netteté toute française qui fait un heureux contraste avec le langage embrouillé des lois anglaises. Il n'y a dans la Constitution américaine que ce qu'on doit dire, et cela est dit en style de législateur.

Voilà ce que j'avais à vous dire de Gouverneur Morris, comme homme politique. Parlons maintenant du diplomate. En 1789, Gouverneur Morris vint en France après

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un terrible accident. Il s'était brisé la jambe en tombant de voiture ; un médecin, trop pressé de faire une opération, la lui avait coupée quand il pouvait la lui conserver. Il vint donc en France avec sa jambe de bois qui le faisait considérer comme un héros de la guerre d'Amérique. ïl y arriva à la veille de la Révolution. Plus tard, en 1792, Washington le nomma ambassadeur auprès de la cour de France. C'est même une chose très-extraordinaire que la lettre dans laquelle il lui annonce sa nomination. Personne, je crois, n'a jamais vu rire Washington ; mais Gouverneur Morris, avec son esprit, avec sa familiarité, avait tellement déteint sur le général, que la lettre de celui-ci s'en ressent : c'est la lettre la plus enjouée qu'il ait écrite.

Nous avons le journal de Gouverneur Morris ; et quand on voudra faire une histoire de la Révolution qui ne soit pas écrite au point de vue du progrès fatal qui justifie le crime par le crime, quand on voudra écrire une histoire impartiale, on fera bien de recourir à Morris, qui, étranger et sans passion, mais avec l'expérience des révolutions, suivait d'un œil inquiet les premiers pas de l'assemblée constituante. Il n'était pas à Paris depuis quelques jours , que remarquant le mouvement des esprits avant la réunion des trois ordres, il commença à douter du succès. Il voit bien, dit-il, que les meneurs veulent établir en France une liberté à l'américaine, mais ils oublient une chose essentielle : c'est que, pour réussir dans ce projet, il leur faudrait un peuple américain. Les observations fines abondent : « Vous réduisez le pouvoir monarchique à n'avoir que le veto suspensif,

c'est une absurdité ; vous voulez une chambre unique, vous aurez la tyrannie. » Ces paroles étonnaient singulièrement. On n'était pas habitué à entendre parler avec cette vivacité un Américain, un homme qu'on avait prôné à l'avance comme un soutien futur de La Fayette. Lui-même nous raconte qu'allant à Versailles, il resta à dîner chez madame de Tessé, la tante de La Fayette, et son amie intime. C'est à elle que le général a écrit ses plus charmantes lettres.

« A dîner, dit Gouverneur Morris, je suis près de La Fayette ; il me dit que je fais tort à la cause, que mes sentiments sont continuellement cités contre le bon parti.

« Je saisis cette occasion de lui dire que je suis l'ennemi de la démocratie parce que je suis l'ami de la liberté. Je vois qu'ils vont tête baissée à l'abîme, et je voudrais les arrêter si je pouvais. J'ajoute que leurs vues sur la nation ne s'accordent nullement avec les matériaux dont cette nation est faite, et que la chose la plus malheureuse qui pourrait arriver, c'est qu'on leur accordât ce qu'ils désirent.

« La Fayette me dit qu'il sent bien que son parti est fou, et qu'il le lui dit; mais qu'il n'en est pas moins décidé à mourir avec ses amis.

« Je lui réponds qu'il vaudrait mieux les ramener au bon sens, et vivre avec eux... Si le tiers est modéré, il réussira; mais, s'il est violent, il se perdra fatalement. »

Nous avons les lettres d'Américains de toutes nuances, qui ont suivi la Révolution française. Washington, Hamilton l'ont jugée à distance; Jefferson, le chef du parti démocratique, l'a jugée à Paris; Gouverneur Morris, l'aristocrate, l'a examinée sur place. Il n'y en a pas un seul qui ait cru au succès de la Révolution. Au mois

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d'octobre 1789, à une époque où il ne pouvait connaître les événements de VersaiUes/Washinglon, écrivant à Morris, lui dit: <c Je désire me tromper, mais si j'ai bien compris la nation française, il y aura beaucoup de sang versé, et un despotisme plus rude que celui qu'elle se flatte d'avoir anéanti. » Voilà les paroles de Washington.

À quoi tient cette sûreté de coup d'œil? À ce que le peuple américain avait l'expérience des gouvernements libres. Dans un gouvernement libre on aime la liberté, mais on sent aussi la nécessité d'une autorité forte qui maintienne le respect des lois et la sécurité. L'ordre est le contre-poids nécessaire de la liberté. Ce qui effrayait les Américains, c'est qu'ils ne voyaient nulle part, dans notre Révolution, cette force gardienne de la paix. La France brisait ses entraves séculaires, ce qui était légitime ; mais, pour s'assurer de la liberté, elle anéantissait le pouvoir. Liberté pour tous, autorité pour personne, cela a un nom fort triste. Gela s'appelle l'anarchie.

Voilà ce qui fait pour nous le mérite de la constitution américaine. Faite pour un peuple qui ne reconnaissait d'autre souveraineté que la sienne, la constitution a su cependant, dans l'intérêt de la liberté, faire au pouvoir une part suffisante, assurer une place à l'aristocratie naturelle du talent et du travail, et résoudre ainsi le problème que l'antiquité avait entrevu, mais pour en désespérer.

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