CHAPITRE XXXIII
Forbes, le lieutenant-colonel Hébron et le chevalier de Brison. Forbes et Hébron étaient écossais et calvinistes; Forbes passait pour un grand pillard et un homme débauché. Brison était savoyard et avait déserté le service de l’empereur. Les bourgeois durent entretenir ces nouveaux hôtes et répondre à toutes leurs exigences. Ces soldats voulaient des mets recherchés ; de pauvres habitants, qui avaient à peine le nécessaire, furent forcés de leur servir jusqu’à trente pots de vin par jour avec des viandes bien préparées. C’étaient dans toutes les maisons de grands festins auxquels les soldats s’invitaient réciproquement, sans égard pour la misère et la ruine des pauvres bourgeois.
On essaya de recourir au comte de la Suze, qui avait promis aide et protection à la ville. La réponse du comte fut évasive et peu rassurante. „I1 est nécessaire, écrivait-il aux maires et bourgeois de la ville et seigneurie de Porrentruy, le 19 juin 1635, de faire subsister les troupes du roy en ces quartiers, ce que je désire qu’il se fasse avec le plus d’ordre que faire se pourra. C’est pourquoi vous m’envoyerez quelqu’un des plus entendus de votre ville avec le Dr Bassand que je crois n’estre des moins habiles, afin de prendre cette médecine avec le moins d’amertume que faire se pourra. Vous aurez considération que n’étant demeuré sous l’abri des armes de Sa Majesté et ayant usé de négociations et factions très préjudiciables à son service, maintenant vostre ville et pays étant conquis, vous devez juger que nous ne pouvons pas vous traiter si doucement que ceux qui se contentent de demeurer sous la protection du roy. Vous vous disposerez donc à recevoir les ordres que je vous envoyerai cy après, tant pour empêcher votre ruine totale que pour faire subsister les troupes de S. M., ce que je vous ferai plus particulièrement savoir dans peu de jours, afin que vous cognaissiez que les Français n’usent jamais d’aucune violence que par la nécessité et quand ils y sont contraints, et, en mon particulier, je seray très aise que me donniez sujet de demeurer toujours votre plus affectionné à vous faire servir." 1
Au ton de cette lettre les bourgeois comprirent qu’ils étaient regardés et qu’ils seraient traités comme pays conquis. Les principaux d’entre eux quittèrent aussitôt la ville et cherchèrent refuge ailleurs. Les autres durent se résigner à souffrir pendant dix-sept semaines les vexations, les vols, les insultes d’une soldatesque impie, commandée par des chefs pour qui le vol, l’assassinat et le sacrilège n’étaient qu’un jeu. Les historiens de cette guerre s’accordent à dire que cette garnison fit plus souffrir Porrentruy que les trois grandes armées allemande, française et suédoise qui l’avaient occupée. 2 Les bourgeois, malgré leur empressement à fournir à l’avidité de ces troupes, étaient le plus souvent insultés, menacés et même battus, quelquefois chassés de leurs maisons plus morts que vifs. Les soldats de Forbes suivaient à l’envi l’exemple de leur chef qui se faisait une habitude de vivre dans la débauche et de se livrer au pillage. L’insolence de ces soldats indisciplinés alla si loin que les Français eux-mêmes, casernés au château, ne pouvant les supporter, avaient avec eux de fréquentes querelles à main armée.
Le prince-évêque multiplia ses réclamations auprès du roi de France et des principaux chefs de l’armée française. Le capitaine Gadaniel, commandant de la garnison de Porrentruy, alla trouver le roi en personne. Louis XIII lui dit tout
1 Archives Je Porrentruy. Guerre de Trente-ans. — 2 Les Suédois, p. 59. — P. Voisard. — An-
nales, col 1 . Brunt.