CHAPITRE XXXV
après l’Assomption de la même année, le général de Mercy qui commandait les troupes impériales avait pénétré en Alsace, au moyen d’un pont qu’il établit à Neubourg. Aussitôt, dit l'annaliste de Saint-Michel, les gens du Sundgau se réfugièrent à Porrentruy avec tant de précipitation que les rues de la ville étaient remplies de chariots qu’à peine pouvait-on passer et sur les chemins de Lorette et d’Alle à une demi-heure de loin, les chariots se touchaient presque. 1 La défaite des Allemands qui eut lieu quelques jours après, la fuite précipitée du général de Mercy, qui dut repasser le Rhin en toute hâte, arrêtèrent l’émigration des Alsaciens dans la principauté. Cette agglomération de peuple fut sans doute la cause de la contagion qui se déclara en ville à la même époque et qui fit de nombreuses victimes. L’annaliste du collège appelle cette maladie une peste maligne, maligne lues ; ce fléau infecta, dit-il, un grand nombre d'habitants de tout âge et de tout sexe ; la plupart des élèves du collège en furent atteints. Un jésuite se dévoua au soin des malades et fut victime de son zèle et de sa charité. Le jour et la nuit le P. Jacques Geste se mit, au service des malades atteints de la peste. Interrogé plusieurs fois sur l'issue de ce terrible fléau, il répondit qu'il devait en être la victime et que sa mort y mettrait un terme. C’est ce qui arriva. On l’avait invité à se rendre aux Franches-Montagnes ; il se mit en route malgré les fatigues excessives supportées au chevet des malades. Au retour, le mal se déclara avec tant de violence qu'il fut bientôt emporté par la mort. Ses obsèques furent un véritable triomphe. Toute la ville y assista ; les pauvres surtout suivirent en larmes le convoi funèbre de celui qu’ils appelaient leur père et même leur mère bien-aimée. On l’avait vu souvent cuire de ses mains leurs aliments et les leur servir. Il préparait leurs remèdes, faisait leur lit et leur procurait d’abondantes aumônes. Le saint religieux mourut, victime de son dévouement, le 15 juillet 1710. Il était né à Porrentruy le 3 février 1665. Entré chez les jésuites en 1681, il avait fait sa profession le 2 février 1697. Il enseigna successivement la rhétorique et la théologie morale et dogmatique. La mort l’enleva dans sa quarante-cinquième année. 2
Est-ce la peste ou l’appât du gain qui poussa tant de gens vers les contrées lointaines, nous ne savons. Mais les chroniques de ce temps rapportent qu'en l’an 1711, „on fit courir des bruits dans le pays qu’on devait aller repeupler certaines provinces en Peruse (Prusse), ou de ces côtés-là. Le monde en devint si entêté que les uns vendaient leur peu de bien pour aller dans ce bon pays, comme on l’appelait, avec leurs femmes et enfants. On voyait tous les jours six à sept ménages à la fois venir de la Bourgogne passant par Porrentruy pour se rendre à ce pays. On en faisait presque autant dans la principauté de Bâle. Lesquelles personnes, ajoute le narrateur, ont presque foutes péri de misère par les chemins et quelques autres sont retournées confuses et honteuses n’ayant plus rien. 3
Une grêle affreuse qui dévasta l’Ajoie en 1713 vint augmenter le malaise qui était presque général dans une partie de la principauté. Le 3 juillet à six heures du soir, il grêla si fort que toute la moisson presque mûre fut détruite en moins d’un quart d’heure. Les vitres, les tuiles même furent brisées partout. Il s’en-
1 Annales du chapitre de Saint-Michel, ad annuin 1710, Archives de Porrentruy. „ A cause delà
guerre que les Allemands ont passé le Rhin du côté de Bâle, beaucoup île personnes d’Alsace ont réfugié
en cette ville tant leurs biens que leurs personnes/ (Ann. des Ursulines.) = 2 Ann. coll. Brunt. ad ann. 1710. = 3 Ann. de Saint-Michel, aux archives de Porrentruy, 1711.