CHAPITRE XXXIX
nous transporter jusqu’à la Bayonnaise, qui nous attendait au port. Nous n’y arrivâmes qu’au bout de trente-deux heures, pendant lesquelles nous ne pûmes pas même obtenir un peu d’eau pour nous désaltérer. On nous logea, sur le vaisseau, dans un entrepont, qui à peine pouvait physiquement nous contenir. Il ne s’y trouvait que quatre-vingts hamacs de cinq pieds de long, qui se touchaient tous, et nous étions cent vingt. Quarante entre nous couchèrent sur le plancher nu. Nous ne pouvions nous donner aucun mouvement ; nous restions immobiles tout le temps, excepté celui des deux repas, que nous prenions dans les batteries. Il était difficile de résister à un tel traitement; aussi nous perdîmes sept de nos confrères dans les vingt-quatre premiers jours." 1
Les prêtres déportés se trouvaient quelquefois pêle-mêle avec les forçats pendant la traversée. Une frégate anglaise s’étant emparée d’un navire français qui conduisait des déportés à la Guyane, le commandant de la frégate, soupçonnant qu’il y avait à bord des victimes de la Révolution, interrogea un officier blessé, qui lui répondit: „Vous trouverez à fond de cale cinq cents prisonniers: deux cent cinquante sont prêtres; deux cent cinquante sont forçats. Vous ne les distinguerez les uns des autres que par leur bonne tenue et leur patience. “ Aussitôt le vainqueur donna ordre de faire monter les prisonniers sur le pont. Lorsqu’ils furent arrivés, on les délia, et le capitaine debout et en grand uniforme dit d’une voix retentissante: „Que ceux qui sont prêtres se tiennent à droite; que les forçats se rangent à gauche. Si un seul ose passer du côté où il ne doit pas être, voilà sa place," ajouta-t-il en montrant impérieusement la mer. Quand la séparation fut effectuée, et ce fut vite fait, le capitaine, se tournant à droite, se découvrit et dit d’une voix solennelle: «Messieurs les prêtres, je vous salue. Je n’ai pas l’honneur d’appartenir à votre religion, mais je l’admire et je lui reconnais assez de vie pour dominer le monde. Avec des hommes tels que vous, elle ne peut manquer de triompher tôt ou tard. Soyez sans crainte, vous êtes sous la protection du pavillon anglais. En attendant que je vous conduise à Londres, où vous trouverez une cordiale hospitalité, vous êtes libres; ce navire vous appartient, il sera vendu à votre profit dès que nous serons en Angleterre. “ 2
Les croisières anglaises n’avaient pu empêcher le débarquement d’autres convois de déportés, antérieurs à celui que délivra la frégate dont nous venons de parler. Les déportés arrivèrent généralement à destination dans un état pitoyable. A la Guyane, un climat meurtrier, une terre insalubre et un régime d'une dureté inflexible achevaient de réduire leur nombre. De six prêtres du diocèse de Besançon compris dans un premier convoi de déportés et embarqués le 1er août 1798, un seul était encore vivant le 1er janvier 1799.
1 Ap. Sauzay, t. IX, p. 322. = 2 Ibid., t. IX, p. 671 — 672.
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Vauircy, Histoire des Kveques de Raie.
Cliromotyp. 0. S N. Reuxiger frères, Rinsiedclii.