CHAPITRE XXVI
Après cela, poursuit le témoin oculaire Æneas Sylvius qui fut le pape Pie II, le cortège se mit en marche. C’était d’abord une longue file d’enfants en robes blanches, puis une partie du clergé de la ville, les docteurs, les orateurs des universités en toges longues; les prêtres de Bàle portant dans leurs bras les reliques des saints. Paraissait ensuite l’évêque de Lausanne, tenant à la main une croix en argent, suivi de quatre clercs ; puis le cardinal d’Arles avec la mitre, vêtu d’ornements d’or, bénissant le peuple ; enfin les évêques et les abbés mitrés, suivis d’une foule innombrable. On arriva ainsi jusqu’à la porte du conclave qui était gardée par une troupe armée. Les électeurs purent seuls y pénétrer. La maison du conclave était située sur la place de la cathédrale, en un lieu élevé et découvert, les nobles de Bâle l’avaient fait bâtir autrefois pour y donner des bals ; l’étage supérieur pouvait être chauffé et servait en hiver, le rez de chaussée était réservé pour l’été. On établit pour le conclave autant de petites cellules en haut et en bas, qu’il y avait d’électeurs: les parois qui les séparaient étaient formées de pieux de sapin garnis de courtines en étoffes transparentes. Chaque chambre était carrée, à peine suffisante pour un lit et une table, sans fenêtre, à part quelques petites lucarnes çà et là. L’obscurité était complète et il fallait toujours une chandelle allumée pour lire ou pour y demeurer. Ce fut pour les électeurs une longue nuit de sept jours. Les cellules inférieures étaient froides et humides, et plus propres pour des poissons que pour des hommes. Aussi tous ceux qui les occupèrent y contractèrent des rhumatismes; on y toussait sans cesse; ni vêtements ni fourrures ne triomphaient du froid qui y régnait. On ne pouvait faire de feu à cause de la fumée et de l’exiguïté du local. Les murailles étaient épaisses et élevées ; toutes les fenêtres avaient été murées ; la lumière ne pénétrait dans la maison que par de petites ouvertures. Les abords du conclave étaient gardés par des soldats qui veillaient jour et nuit devant les grilles qui protégaient la maison. Au milieu du conclave il y avait une petite porte, en forme de fenêtre, fermée par deux clés à l’extérieur et par une à l’intérieur. Les premières étaient entre les mains du vice-camérier et du protecteur du conclave; l’autre était au cardinal d’Arles qui ne la remettait qu’au cérémoniaire, Æneas Sylvius, quand il fallait faire entrer ou sortir les mets préparés pour les conclavistes, ce qui arrivait deux fois par jour. Chaque électeur avait avec lui son serviteur, les prélats en avaient deux. Au dehors, les autres domestiques préparaient les aliments et les apportaient à la porte du conclave dans des boites de bois peint qu’on appelle cornuta. Pour prévenir toute tentative d’empoisonnement, ils devaient goûter aux mets et au vin qu'ils apportaient. Les gardiens du conclave examinaient le tout avec soin et ne laissaient pénétrer ni lettre ni autre chose que la nourriture. Tout passait par les mains du vice-camérier qui introduisait les plats par la fenêtre et les remettait au clerc Æneas qui seul se tenait là avec un autre cérémoniaire. On devait parler à haute voix et en latin, afin que l’interprète du protecteur pût comprendre ce qu’on disait. On en faisait autant pour faire sortir les restes des repas qui étaient distribués à plus de deux cents pauvres, qui y trouvaient leur nourriture. Les électeurs n’avaient droit qu’à un plat, chair ou poisson ou à des œufs et du fromage.
Le premier jour, la porte du conclave ne fut fermée qu’à neuf heures; chacun put recevoir visite de ses amis. En entrant au conclave, le cardinal se rendit processionnellement avec les ' électeurs à la chapelle préparée pour la messe et