‹ Histoire des evêques de CoutancesChapitre 1 sur 158 · DE L'UTILITÉ DE L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

DE L'UTILITÉ DE L'HISTOIRE

M pourrait pcul-ôtre suffire, pour démontrer l'utilité Je l'histoire , de rappeler qu'elle est tout à la fois l'orne me ni de la mémoire et le délassement de 1 esprit, et qu'elle contribue puissamment à la rectitude du jugement , par la comparaison incessante qu'elle lui offre des hommes , des époques et des événemens. Car , ce qu il y a de plus précieux dans l'histoire, ce n'est pas le recueil des faits accomplis , cl (fui, comme faits matériels, n'ont plus d'importance , puisqu'ilssontpasscs sans retour ; mais c'est l'enseignement qn'ils renferment. En remontant aux causes qui les ont produits , en considérant les effets qu'ils ont produits eux-mêmes , on en peut tirer plus d'une utile leçon. L'histoire serait la meilleure conseillère des hommes , si les hommes consultaient l'expérience cl la sagesse des temps, plutôt que leurs passions, qui les aveuglent si souvent.

Les mêmes causes , dans des circonstances pareilles , pro* duisent des résultats identiques , et les faits accomplis ont des conséquences semblables daus des circonstances analogues ; et cela par une raison aussi facile à saisir qu'à énoncer : les hommes sont hommes toujours et partout , et le monde moral a des lois , aussi bien que le monde physique.

L'histoire apprend à connaître les hommes. Celui qui sait seulement ce qui existe dans le cercle borné dans lequel il s'agite , et qui n'a point d'autre passé que le temps qu'il a v eu , meurt sans avoir eonnu ses semblables. Il ne connaît

pas le cœur humain : il ne sait pas ce qui: la charité et la pensée du devoir peuvent faire naître d'actions suhlimes , de beaux dévouemens; ce que la foi religieuse peut inspirer de travaux , d'ardeur , de courage ; ce que l'entêtement peut occasionner de schismes, dVrésies et faire répandre de torrens de sang. Il ne sait pas ce que la vanité courtisanesque peut imposer d'humiliations , de ruses , de souplesse , de supercheries ; à combien de désordres , de révoltes , à combien de révolutions et de boulcverscmcns peut conduire l'ambition effrénée ; ce que la soif de l'or peut faire commettre de crimes , de scélératesses. Non , celui qui ne sait Pas l'histoire des hommes ne connaît pas les hommes.

Nous ne vivons que par la mémoire , car l'avenir n'est encore rien pour nous , et le présent n'est rien non plus , puisque le présent n'est que le point d'intersection entre ce qui n'est pas et ce qui n'est plus. L'on peut donc dire que l'histoire est la. vie humaine saisie au passage , fixée et revêtue d'un corps indestructible. Aussi l'histoire a-t-ellc des charmes irrésistibles pour toutes les intelligences ; il n'y a personne dont un récit ne fixe l'attention . Et cela est si vrai que l'art oratoire a lui-même recours à sa puissance; pour rappeler un intérêt que ses plus beaux mouvemens ne peuvent long-temps soutenir ; que la poésie , malgré tous ses charmes , ne peut longtemps plaire , et par conséquent fournir une longue carrière , sans emprunter à l'histoire quelques épisodes. Chacun aime à repasser avec soi-même , l'histoire de sa vie , et à la dire aux autres. Qui n'a pas vu un vieillard aux cheveux blancs , à la voix cassée , raconter longuement les événemens de sa jeunesse? Un voyageur, un nautonicr, un militaire narrer avec emphase les accidens extraordinaires de leur existence toute de mouvement et d'agitation , et obtenir toujours l'attention soutenue , quelquefois palpitante d'intérêt , de leurs auditeurs?

El à défaut de faits positifs , le peuple se jette dans les contes , les visions , les revenans ; les en tans portent leur intérêt sur les fables , les fées , les événemens fantastiques ; mais toujours et partout c'est l'histoire ; et la fable ne devient attrayante qu'en revêtant ses couleurs et en prenant son allure et ses formes. Celui donc qui est insensible aux charmes de l'histoire manque d'une faculté morale , comme celui qui est sourd ou aveugle est privé au physique de l'un des sens constitutifs de la nature humaine.

Cette considération seule , toute vulgaire qu'elle soit : le motif de l'amusement , du plaisir , de l'instruction , des salutaires leçons que l'histoire procure à l'homme social , n'estëlle pas pour l'historien une justification suffisante; et le résultat de ses travaux n'est-il pas un ample salaire de ses peines? Car il n'est pas de lâche plus difficile et plus pénible que celle de l'historien : il lui faut passer de longues veilles à recueillir des faits , des dates , des noms propres ; à les coordonner de manière à former un seul tout, et auparavant à peser dans une balance scrupuleuse leur authenticité. Lié par le devoir de la vérité , il ne peut rien laisser dans l'oubli de ce qu'il est utile de dire , et il ne peut rien donner à l'imagination. L'orateur, le poète, le philosophe peuvent sans inconvénient suivre l'impulsion du génie , errer avec l'inspiration d'un esprit ou d'un cœur plein d'enthousiasme et de sentiment ; mais l'historien n'a d'autre inspiration à suivie que celle de la vérité toujours sévère , et de l'équité toujours impartiale.

Cependant ce n'est pas sous ce rapport que nous voulions envisager l'utilité de l'histoire , c'est sous celui , beaucoup plus élevé , des merveilles de Dieu , el des moyens que la providence emploie pour le gouvernement du monde. Les événemens pris isolément portent bien chacun leur intérêt ,

un intérêt plus ou moins grand , selon leur singularité , fenr importance, leurs résultats; mais ils en inspirent un bîcw plus grand , si l'on vient à rechercher leurs causes , et à scruter sous leur enveloppe la main de Dieu qui les produit , ou qui prédispose ce qui doit les produire ; afin de varier à l'infini l'œuvre de sa puissance créatrice , de donner à ses créatures d'utiles leçons , de leur envoyer des avertissemens r de leur départir des chàtimens ou des récompenses. C'est ainsi que quelques hommes accoutumés à réfléchir sur les voies de la providence parviennent à prévoir les événemens qui ne sont encore qu'en germe , et à rattacher à un plan général ceux qui sont déjà accomplis. C'est sous ce point de vue que le grand Bossuet a considéré l'tustoûe , lorsqu'il a écrit son immortel discours. Si Bossuet eut des rivaux comme orateur et comme dialecticien, il n'en eut et n'en aura jamais comme historien , parce que tous les écrivains sont incapables sous ce rapport de lutter avec Lui.

Qui ne serait saisi d'admiration en contemplant celle providence toute puissante qui sait disposer les événemens, et faire naître les hommes propres à les accomplir , de sorte que les hommes ne manquent jamais aux circonstances , que les plus petites causes , et les causes les plus vulgaires eu apparence , produisent souvent les effets Les plus grands et les plus stirprenans ? Si L'église a besoin d'être retrempée dans la persécution , les hérétiques et les persécuteurs naissent aussitôt ; mais les héros de la foi , ses défenseurs et les docteurs des nations croissent en même temps. Si le monde a besoin d'un châtiment , la guerre ou Les révolutions viennent le lui infliger ; mais comme la cause La plus minime a produit les plus grands bouleversemens et les changeinens les plus étonnons , l'obstacle le plus faible et le plus imprévu vient arrêter le cours des malheurs , par un moyen inespéré. Quel

est celui , par exemple , qui aurait pu dire d'avance que Louis xiv et Louis xv , en contractant quelques dettes pour soutenir le luxe d une cour splendideet voluptueuse; posaient la cause qui devait renverser leur trône , et préparaient à la France et au monde le châtiment des désordres dans lesquels devait les entraîner leur exemple? Qui aurait pu dire ensuite que l'exaltation révolutionnaire et les grandeurs de l'empire dussent avoir pour tombeau les neiges de la Russie? Maintenant la société formée sur un nouveau modèle repose dans une situation plus tranquille , en attendant qu'elle ait usé sa nouvelle manière d'être , et quelle se retrempe dans de nouveaux bouleversemens , qui lui feront subir la peine de ses nouvelles erreurs ; car , et cette remarque est du judicieux comte de Maistre , les sociétés comme les hommes se rendent coupables , il est des crimes collectifs , des égarcmens sociaux ; et comme les maladies et la mort sont la punition individuelle des crimes isolés ; de même les révolutions, les guerres, les calamités , sont la vengeance des crimes de la société. Mais par quels moyens et comment cela s'accomplirat-il ? Par la force même des choses ; mais c'est le secret de l'avenir.

Sans que nous l'en avertissions, le lecteur le verra facilement ,. uolre patrie , notre diocèse n'a jamais été plus malheureux ((lie dans le temps de la dépravation des mœurs. Nous en appelons au témoignage de ceux qui comme nous ont consulté les chroniques des neuvième et dixième siècles , de ce temps auquel les Normans promenaient leurs fureurs par toute l'Europe , et couvraient la Nciistrie de ruines , de terreur et de deuil , qu'ils disent qu'elles étaient à cette époque les mœurs publiques. Que ceux qui ont étudié comme nous les monumens des douzième , treizième et quatorzième siècles, disent si les historiens du temps n'en font pas la remarque :

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les mœurs de eette époque de déplorable mémoire étaient détestables , et les calamités quotidiennes étaient visiblement la punition des crimes qui inondaient la terre.

Considérée sous ce point de vue , l'histoire acquiert une grande importance , puisqu'elle devien t le mémorial des œuvres de Dieu, le registre , pour ainsi dire , des opérations de cette providence dont le bras tout-puissant gouverne le monde , d'une manière occulte , mais irrésistible.

Elle en acquiert une plus grandeencore, si Ion vient à dire que l'histoire a une consécration divine ; en effet , la plus grande, la pins importante, la première de toutes les Irisloircs, a étéécrite sous l'inspiration de l'esprit de Dieu : qu'est-ce que l'ancien et le nouveau testament , si ce n'est un corps d'histoire , auquel Dieu attache tant d'importance qu'il a créé tout exprès des hommes pour l'écrire , qu'il le confie à h garde de toutes les nations , et qu'il conserve miraculeusement un peuple pour rendre témoignage de son authenticité? Quelle gloire pour l'écrivain de marcher sur les traces et d'être le successeur des Moyse , des Elie , des Daniel , des disciples du Sauveur , et de tant d'auteurs inspirés , dont le nom est impérissable aussi bien que les écrits ! Quel encouragement pour TUistoirien , lorsqu'il pense que Dieu kii-méme avait ordonné d'élever des monumens, d'ériger des autels en commémoration des faits accomplis , de crainte que leur souvenir ne fût perdu , et avec lui l'instruction qu'ils devaient transmettre à la postérité.

Sans doute l'historien ne doit pas être assez téméraire d'oser comparer ses faibles et futiles productions à celles que l'esprit de Dieu a dictées aux saints prophètes : l'œuvre de l'homme et l'œuvre de Dieu n'ont rien de comparable ; mais il travaille pour arriver au même but ; surtout lorsqu'il entreprend d<> raconter te qui a rapport au culte de Dieu , à son église.

Pour nous , trop faible pour embrasser la lâche immense dune histoire générale qui eût repris l'œuvre où saint Luc Ta quittée , nous avons voulu au moins , en faisant valoir tout ce que Dieu nous a donné de moyens , apporter un chapitre , un fragment , à celte grande histoire ; croyant ainsi nous acquitter envers Dieu et la société de l'obligation de faire valoir le talent que nous avons reçu. Si nous nous sommes trompé sur nos forces , nous le saurons bientôt ; alors nous briserons notre plume ; mais sans honte , car il sera toujours honorable devoir fait preuve de bonne volonté.

Ce n'est que par les histoires particulières que l'on peut arrivera une histoire générale. L'histoire de l'église catholique se compose des histoires des églises nationales ; celle-ci est formée de l'histoire des diocèses , laquelle a pour éléiuens l'histoire des paroisses. Il serait donc à désirer que chaque hameau , cliaque paroisse . chaque diocèse eusseut un historien ; et la société devrait des reincrciuicns à ceux qui se chargeraient de ce travail fastidieux et ingrat. Un grand nombre de diocèses, de conciles, de monastères en ont eu, et c'est là seulement que l'on trouve des élémens et des données pour arriver à quelque chose de plus étendu , mais tous n'en ont pas , et il faudrait descendre plus bas encore.

Mais , dira-t-on peut-être , un prêtre doit employer son temps à toute autre chose qu'à faire des recherches et à écrire l'histoire ; il faut laisser ce soin aux laïques.

Pour détruire cette objection , il pourrait suffire de citer l'exemple de Uni de prélats honorables et de prêtres vertueux qui ont consacré leurs momens de loisirs et même employé de longues veilles à une telle occupation ; nous laisserions volontiers sans réponse celui qui oserait leur jeter une parole de Marne : mais voici ce que nous avons à repondre : Le prêtre a toujours et partout tenu le premier rang dau»

la société, non-seulement à cause de ses fonctions, mais encore parce qu'il a toujours été à la tète de la civilisation et de la science. Le prêtre moderne , pas plus que celui des siècles passés , ne doit pas , certes , abandonner celte position , il se dégraderait , il s avilirait , il déshonorerait son sacerdoce. Tout ce qui est grandeur , élévation , mais surtout ce qui est savoir, appartient au prêtre : Dieu est le Dieu des sciences , cl le prêtre est son ministre : Deus scientiarum Dominut. Abandonner aux laïques le soin de diriger la science surtout la science de ce qui a trait à la religion ! oui , pour qu'ils la dirigent contre la religion dont vous êtes les ministres , contre vous-mêmes ; pour qu'ils se prévalent contre vous de leur supériorité et de votre ignorance ! Faux calcul! Déplorable raisonnement ! Le prêtre devrait bien s'apercevoir plutôt que le siècle est près de déborder, et que déjà sous ce rapport il va devenir pour le siècle un objet de mépris . Qu'il s'empresse donc de ressaisir un sceptre qui lui appartient , et qui ne lui a jamais été contesté , même parmi les peuples inlidèles , celui du savoir. Mais quelle est la science qui convient à un prêtre ? Toutes.... toutes sans exception. Dieu est le Dieu de toute science ; Deus scientiœ et intelhclûs.

Ah ! il serait à désirer plutôt que les prêtres seuls fussent les interprètes de l'histoire, on ne la verrait pas si souvent détournée de sa droite voie , falsifiée dans l'intérêt d'un parti , corrompue en faveur de l'immoralité. Le pi-êtreest avant toul un homme probe , et la probité est la première qualité d'un historien. Par un homme probe , nous entendons celui qui, ne se laissant guider par aucunes passions , fcil de la vérilé sa devise, et de l'équité sa règle ; rend à chacun ce qui lui appartient , et sait concilier avec la justice et la vérité les égards q ui sont dus aux hommes et aux choses.

L'histoire jette en passant un blâme , une imprécation aux impies , aux médians , aux scélérats, et la société est vengée. Elle les note d'infamie , et leur nom passe à la postérité couvert de son opprobre. Sans l'histoire , Ton pourrait être impunément l'oppresseur du genre humain ; maisavecelle et par son moyen le triomphe du vice n'est jamais qu'éphémère. Si le méchant forçait les faibles à lui brûler de l'encens , si un ambitieux Aman voulait se faire adorer, ils n'y ont réussi qu'un instant ; et l'histoire les saisit dans leur chulc pour attacher leur mémoire au |K>leau de l'infamie.

(lest l'histoire aussi qui glorilic les belles actions des grands hommes et des saints. Par elle la satisfaction d'avoir bien fait n'est pas la seule récompense des hommes vertueux : l'honneur , l'honneur est attaché à leur nom comme une auréole de gloire, qui en est désormais inséparable. Quel épouvantai! pour le méchant que le cachet de l'impassible histoire ! quel encouragement à la vertu que l'histoire des hommes de bien ! Les actes des saints ont produit d'autres saints personnages encore que Thérèse et Ignace de Loyola , et la vie des grands hommes a donné la naissance à plus d'un héros.

C'est ainsi que nous comprenons l'histoire ; et c'est de cette hauteur que nous avons envisagé notre tâche. Nous ne sommes ni de ceux qui , plutôt que d'avouer leur ignorance , cherchent à faire prévaloir une erreur; ni de ceux qui arrangent les événemens et présentent les hommes comme ils ont dû être plutôt que comme ils ont été en effet ; ni de ceux qui s'extasient devant leurs héros , et se font louangeurs excessifs et perpétuels ; ni de ceux qui , déversant partout l'amertume dont leur cœur est rempli, n'ont à la bouche que des paroles de blâme et de censure. Nous avons voulu avant tout être vrai , être juste , être utile.

Que ceux de nos amis qui ont concouru à notre travail , soit en nous aidant de leurs lumières , soit en nous procurant des renseignemens , des livres ou des manuscrits , reçoivent ici nos sincères et publics remercîmens. Remerciment à M. de Bérenger , qui nous a manifesté tant d'intérêt, qui nous a consacré tant d'heures de travail et auquel notre livre est si redevable. Remerciment à SU* de GerviUe , qui a mis plusieurs fois à notre disposition tous les trésors de sa riche bibliothèque. Remerciment à MM. Taforel , vicaire de la Hayc-du-Puits; Lebrédonchel, curé de Varanguebecq; Lebrec, supérieur du grand séminaire , qui nous ont secouru de leurs lumières. Remerciment à MM. tbert, chanoine de Coutances; Buhot, professeur au séminaire; Letertre, bibliothécaire de la ville de Coutances; Quenault, curé de Saint-Symphorien ; Lebréton, curé de Montgardon; Hervicu, curé de Saint-Remy-des-Landes , Destouches, curé de Rouxeville; Rapilly, curé de Saussemenil ; Olivier, curé de BaudrevHle ; Dolbet, propriétaire à GerviUe; Lenoè'l, propriétaire à Neufmesnil. Remerciment à M. Dc~ choiseul , qui nous a ouvert la bibliothèque de son château de Sainte— Suzane. Remerciment à tous ceux de nos amis qui nous ont porté de l'intérêt, ou encouragé par leurs suffrages. Remerciment à nos souscripteurs , ils nous ont donné une marque de leur confiance qui est bien flatteuse et bien chère à notre cœur.

Nous recevrons avec reconnaissance tous les renseignemens et rectifications que l'on voudra bien nous faire parvenir sans frais, et nous en tiendrons compte dans notre seconde édition , si le public accueille favorablement la première.

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