‹ Histoire des evêques de CoutancesChapitre 25 sur 158 · Chapitre ÎO · texte numérisé non relu

Chapitre ÎO

STATISTIQUE et rêsimé.

Le diocèse comptait dans son sein un grand nombre de maisons religieuses : nous avons nommé celles de Cou tances, de Saint-Frémond ,du Ham , de Landelles , de Saint- Sever , de Sciscy , de Saint-La ut , de Jersey , de Nanleuil , d'Orglandes , de Cherbourg , de Mandane , de Sot levât , du Plessis , des Moilicrs , d'Orval , de Cenilly , de Picrrepont , de Chausey ; l'on croit qu'il en existait pareillement deux a Rauvillcla-Bigot, une à Saint-Côme-du-Mont et une à Porlbail. L'existence de celles de Rauvillc nous parait appuyée sur des motifs bien faibles , et des raisons bien incertaines ; nous y reviendrons par la suite. Quant à celle de St-Cômc-du-MoiU, dont quelques auteurs font remonter l'origine jusqu'avant l'invasion , nous allons en dire > par anticipation , ce que nous en connaissons depuis cette époque , pareeque nous n'aurons pas occasion d'y revenir. Elle existait dans le xn." siècle , comme le prouve une contestation qu'elle eut avec l'abbaye de Monlebourg , au sujet du patronage de Morsalines. Elle existait encore en 1585 , suivant cette inscription qu'on lisait sur une des vitres : « l'an 1585 , le 27 septembre , celle » vitre a été placée et donnée par noble et discrète personne , » maître Robert Oberl , doyen et patron de Saint-Come-du- • Mont cl de Morsalines. • Le double chœur que l'ou voit encore à l'église prouve qu'elle a été paroissiale cl monacale. Celle maison devint par la suite uu prieuré dépendant de

l'abbaye de Cluni , desservi par quatre religieux et un doyen. Celle de Porlbail existait eu 1026 , soit comme maison de nouvelle fondation , soit comme un ancien monastère ruiné -f nous en avons la preuve dans la charte de dotation du duc Richard 111 , à son épouse , Adèle , fdlc de Robert , roi de France ; elle s'exprime ainsi : • Moi Richard , duc des Nor-

mans , je donne à mon épouse un abbaye .qui s'appelle

Portbail ; abbatiam quœ appellatur Portbuil : située auprès de la rivière de Gerclleur cl un port de mer j quœ sita est super aquam Jorfluctum cum porlu (A).

Les monastères étaient riches , car les moine ; héritaient de leurs parens , et la communauté seule liérilail des moines, l^a richesse avait corrompu un bon nombre de maisons religieuses , comme il est inévitable ; mais tout n'était pas corrompu , car, lorsqu en 816 , le concile d'Aix-la-Chapelle ordonna aux religieux qui ne voudraient pas se régulariser d'abandonner la communauté , il se trouva assez de saints moines pour remplir les vides.

De toutes les anciennes villes du diocèse , il ne restait plus que Coutanccs; une nouvelle s était élevée , celle de Sainil^iut , mais elle était chélive encore : en effet , plus de cent cinquante ans après celte époque ce n'était qu'une bourgade , si l'on s'en rapporte aux registres de la cathédrale , qui l'appellent le bourg de St-Laut. Alauna , Crociatonum , Fanum- Martis, Coriallum , Grannonum, ou étaient réduites à peu de chose , ou n'existaient plus : soit qu'elles se fussent anéanties peu-à-peu par la retraite des habilans , soil qu'elles eussent été incendiées dans quelqu'une des invasions Saxonnes, ou par les premières colonies Normandes.

Osmonvillc-à-la-Haguc cl Bai fleur étaient des lieux considérables , ou commençaient à le devenir. C'étaient les deux ports les plus fréquentés de tout le Coienlin , el les points de départ el «le descente de* llolles .\oimandes.

Quant aux mœurs et aux usages du temps , nous ne pourrions rien dire qui ne convint mieux à une histoire générale qu'à une histoire particulière : nous dirons seulement que l'ignorance devenait de jour en jour plus grande , et nonseulement l'ignorance des belles-lettres , mais encore l'igncrance de la science du salut : un concile de Normandie , de

Tan 650 , nous représente les peuples de la campagne vivant de la vie des animaux sans raison. Charlemagne apparut seul comme une lumière bienfaisante au milieu de celle nuit ténébreuse , mais hélas ! son règne , quoique fort long , passa trop vile. Ce grand homme était allé chercher en Angleterre un grammairien , le célèbre Alcuin , pour ouvrir des petitesécoles dans le royaume de France j Alcuin mourut , et tout, l'avenir de la science avec lui.

Les bonnes mœurs étaient aussi rares que la science ! Une législation vicieuse concourait avec l'ignorance à corrompre les moeurs ; citons-en deux exemples : la loi ne protégeait pas la vie des hommes : l'infanticide n'avait pas de répression , et ne passait pas pour un crime ; le meurtre se rachetait à prix d'argent. La loi autorisait la vengeance, ou plutôt l'imposait comme un devoir d'honneur : le titre 62 de la loi salique déclarait inlamc F offense* qui s'en désistait , et lui substituait ses païens , suivant les degrés de parenté , pour l'acquitter à sa place-.

Mais si ces temps étaient ceux d'un libertinage effréné , c'étaient cependant des temps d'une foi vivacc ; mais d'une foi simple , disons d'une foi aveugle; tout le mal venait de l'ignorance. On ne dit pas qu'à l'époque des invasions des Norinans , une seule personne ail cherché son salut dans Faposlasie ; toul le monde savait mourir pour la religion ; nul n'avait rien de plus précieux que sa foi : Fou abandonnait ses maisons aux flammes , el ses trésors à la rapacité des iiiccn-

diaires , mais Ton enlevait les reliques des Saints. Après l'invasion , le peuple logeait dans de misérables cabanes et bâtissait de splendides maisons pour les moines , et des palais pour la divinité. La morale n'était méconnue que parcequela foi n'était pas assez éclairée.

Ce qui prouve encore mieux l'ignorance et la foi des hom* mes d'alors , c'est la manière dont se rendait la justice: les juges s'en rapportaient le plus souvent au serment de l'une des parties, ou au jugement de Dieu. Quant au serment , l'inculpé , ou le demandeur y s'il s'agissait d'une affaire civiler avaient six y ou douze , ou dix-huit témoins qui juraient de l'innocence ou du bon droit de leur protégé , et le juge prononçait en conséquence. Quant au jugement de Dieu , il y avait plusieurs manières de le connaître : savoir, le duel et les épreuves. Lorsque les juges se trouvaient embarrassés, et que la cause le comportait , ils prononçaient qu'il échéait ffaffe-y alors les parties se battaient, ou des champions en leur place , et le vainqueur avait raison. Il existait à cet effet des fers bénis , et des champions jurés. L'on a vu en Espagne la question de savoir quel office , du Romain ou du Musarabe, on devait adopter , décidée par un duel. Mais ce qu'd y a déplus extraordinaire , c'est que l'histoire ne cite pas un seul exemple qui puisse porter à induire que l'innocence et la justice aient succombé dans un duel judiciaire , ou dans une épreuve. 11 y avait de trois sortes d'épreuves : celle de la croix , de l'eau , et du feu. Pour l'épreuve de la croix , les parties se mettaient les bras en croix , et celle qui pouvait les y tenir le plus long-temps était censée avoir le bon droit. Voici en quoi consistait l'épreuve de l'eau : on déposait au fond d'un vase plein d'eau une pierre ou bien une boule de fer , plus ou moins pesante , selon Ici cas ; l'on faisait bouillir l'eau de ce vase ; douze témoins se plaçaient en ligne , des deux côtés ; lorsqu'ils s'étaient assurés que l'eau était en

ébullilion , l'accusé était amené ; il devait plonger sa main nue dans le vase , en retirer l'objet qui y était déposé , et ks porter à la distance de neuf fois la longueur de son pied. On lui enveloppait ensuite la main , on scellait l'enveloppe , et si au bout de trois jours la main était trouvée sans blessures , il était reconnu pour innocent. Pour l'épreuve du feu , il y avait un fer béni , dont certaines maisons religieuses avaient la garde. L'accusé devait le prendre tout rouge avec la main nue , et le porter neuf pas ; le pontifical , ou rituel , de l'abbaye de Jumiège (!) prescrivait ainsi cette cérémonie : « l'on présentera à l'accusé le fer chaud , qu'il prendra devant » tout le monde, et qu'il portera l'espace de neuf pieds. En- » suite on lui enveloppera la main , on la scellera pour ne * la développer qu'après trois nuits. Si elle est saine , qu'il en > rende gloire à Dieu ; si elle est offensée , il sera réputé cou- » pable. »

Mais tout ceci nous écarte trop , peut-être , de notre objet ; revenons à notre diocèse pour ne plus nous en écarter : voici ce qui était arrivé. En l'an 840 , l'empereur Lolhaire étai^venu fondre sur la Neustrie, et n'avait laissé que des ruines sur son passage ; Charles-le-Chauve fut obligé 0e lui en céder la moitié pour sauver le reste. En l'an 8 58, l'empereur Louis-le-Cermanique entreprit la même chose et obtint le même résultat. Ceci ne regarde , il est vrai , que la llaulc- Ncustrie , mais notre patrie n'était pas moins malheureuse : depuis l'an 837 ou 838 les Normans en avaient fait un désert couvert de cendres et de ruines. Ces redoutables déprédateurs se jetaient à f improviste sur tout ce qui pouvait leur servir de proie : les troupeaux et les récoltes , les richesses des églises ou des monastères , tout était à leur disposition ; ils livraient les édifices aux flammes, ils niellaient en fuite les

(1) Au diocèse de Rouen.

— Dépopulations , les femmes et les religieuses servaient à l'assouvissement de leurs passions. En l'an 869 , Charles-le- Chauve , aussi faible que mauvais politique , avait appelé les Bretons pour les opposer aux Normaus ; c'étaient deux peuples étrangers sur le sol de la même province , et par conséquent deux ennemis pour un. Dans ces extrémités , la malheureuse Ncustric finit par se donner au Roi Eudes ; m lis voyant qu'elle n'y avait rien gagné , elle rentra en 892 sous l'obéissance de Charles-lc-Simplc , qui ne la défendit pas mieux. Au contraire, en 912 il la céda en toute propriété aux Normans. Cette lâcheté de sa part fut cependant le salut de la province ; car les Normans , voyant que le pays qu'ils avaient dévaste était désormais leur patrie , s'efforcèrent de le relever de ses ruines.

Après les invasions , les guerres , les pillages , les brigandages , le meurtre , le viol , l'incendie , était venue l'inévitable famine; puis enfin, comme complément de tous ces maux , une redoutable mortalité.

Tel fut le diocèse de Coutances pendant le neuvième siècle. Son histoire nous offre peu de faits particuliers , parceque tous les monumens périrent lors de l'invasion. Le peu qui en reste a été recueilli d'ailleurs. Les époques suivantes nous offriront plus d'intérêt , parcequ'elles nous fournir* ni des dates certaines et des noms propres non moins certains , qi:e nous pourrons rattacher à une suite d'événeniens peu interrompue ; sauf cependant le dixième siècle, qui ne nous présentera encore que des ténèbres.

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