RÉSUMÉ
Nous sommes arrivés au terme marque pour la fin de celle deuxième époque de noire histoire : fhérésic commençait à pénétrer dans le diocèse ; arrclons-nous et reportons nos regards en arrière.
Les chanoines de Saint-La ut de Rouen , qui par lettres royaux de 1449 avaient été condamnes à subir la visite de l'archevêque , cherchèrent à se soustraire à celte double juridiction , qui faisait peser sur eux les charges de deux diocèses , sans leur donner les exemptions d'aucun ; aussilô taprès le dépari de Jean de Castiglionc , ils présentèrent requête au cardinal d'Estnutcvillc , pour rentrer sous sa juridiclion immédiate : l'affaire fut longue , cl ils se virent de nouveau condamnés en 1455. Il naraît que celte maison n'était pas riche , car les bàtimcns étant venus à tomber en ruines , Tan 1336 , il fallut avoir recours à l'aumône pour les relever, et même à l'autorité du souverain ponlife , qui , par une bulle du 8 juin , accorda 23 ans et % jours d'indulgence à lous ceux qui y coopéreraient. Cependant , en 1470 , elle (il l'cm- . plcite de trois châsses magnifiques , pour renfermer les reliques de Saint Laul, de Saint Romphaire et de Saint Frémond, qui étaient restées jusqu'alors enveloppées dans des sacs de cuir , cl enfermées dans des coffres de chêne. En 1344 , les paroissiens obtinrent le partage de l'église de la communauté ;< les religieux , qui se virent ainsi réduits à la possession du
chœur seulement , n'obtinrent qu'un dédommagement de soixante livres; févéque de Coulanccs cul une somme de mille florins («).
L'hérésie faisait de grands progrès dans les lies de Jersey , (lucriiesey , Serck , Herms cl Aurigny , qui devaient bientôt faire schisme avec leur antique église. I*e diocèse de Dol s'attribue , mais à tort, la possession primitive de ces Iles , sous le prétexte qu'elles furent converties par Saint Ma gloire, érèque de Dol. Quelques historiens de Jersey sont dans le même sentiment , et ajoutent qu'elles ne furent adjointes au diocèse de Coutanccs que par les ducs de Normandie ; mais outre qu'il ne reste aucun souvenir de celte prétendue adjonction, il est vrai que (fiiillaume -le- Conquérant , ni aucun de ses prédéces- . seurs , n'avaient le droit de ravir à un diocèse une portion de son territoire , pour la donner à un autre : l'église seule peut faire de tels changemens. En outre , des savans d'une grande autorité , tels que BaiHei , MabiUon , Syrmond , prétendent que J'cvécbé de Dol ne fut fondé que dans 4c neuvième siècle : c'est-à-dire plus de trois cents ans après la conversion des Hes de la Manche. A la vérité , Saint Samson evéque de Ménève (2) , fonda et gouverna te monastère de Dol ; mais Saint Magloirc , et les autres abbés de Dol , ses successeurs, ne furent en Bretagne qu'évéques régionnaircs : c'est-à-dire des missionnaires revêtus du caractère de i'épiscopal, mais sans siège spécial.
Elles formaient deux doyennés , dépendant de Tarchidiaconé du Bauptois , ayant , I un treize , et l'autre , douze
(1) Le florin vaut un peu plus de deux franc».
(2) Maintenants* in t-David : ville d'Angleterre, dans le comte de Pembrockc-.
paroisses. Aurigny n'avait qu'une paroisse , Serck cl Herms ne formaient aussi qu'une paroisse , dépendantes l'une cl l'aulrc de Guernesey. Ces îles avaient le singulier privilège de la neutralité en temps de guerre entre l'Angleterre et la France. Sixte IV , par une bulle datée de la x.e année de son pontificat , le leur confirma , en prononçant la sentence d'excommunication contre tous ceux qui molesteraient en quoi que ce soit leurs liabitans. Cette bulle fut publiée à Coutances , selon la manière or* dinairc ; elle a servi un grand nombre de fois à faire rendre des navires capturés sur les indigènes , et même d'autres navires pris dans les rades des Iles.
Lorsqu'en 1450 la Normandie fit retour à la France , les îles de la Manche restèrent à l'Angleterre ; soit que l'on ne pensât point à les comprendre dan^les traités, soit que par le manque d'une flotte on ne pût les reprendre , soit que l'on crût avoir fait assez de chasser de la terre-ferme les insulaires d'A'bion. Celle fatale circonstance les entraîna nécessairement dans les erreurs des novateurs et le schisme de Henri VIII. Une ordonnance du conseil du roi d'Angleterre , de Jacques I." , les mit sous la juridiction de l'évêque Anglican de Winchester. Il ne cessa pas cependant d'y rester toujours un certain nombre de Catholiques , qui ne reconnaissaient pour leur supérieur que l'évêque de Coutances ; mais enfin la difficulté des communications en temps de guerre, et peut-être quelques autres motifs , portèrent le souverain Pontifê à les mettre sous la juridiction du vicaire apostolique du district de Londres. La juridiction de ce vicaire apostolique n'étant que déléguée, l'évêque naturel est donc toujours celui de Coutances.
Le 21 avril 1532, à cinq heures du soir , François I.er faisait son entrée solennelle à Coutances; la ville était illuminée, les cloches sonnaient , des députations composées de nobles,
de magistrats , de bourgeois , d ecclésiastiques , qui étaient allées recevoir le roi jusqueslirrs du pavé, rentraient avec lui par le Pont-dc-Soules. François était monté sur un beau cheval turc, le dauphin était fcjscs cotés, à la tète de la chevauchée dorée. Le roi descendit à l'entrée du pavé , cl se plaça avec ses quatre écuyers sous le dais, qui était porté par Robert Desraaisons , Gilles Blondcl , Guillaume Lcpelit cl Nicolas Lcgrand, élus parmi les notables. A la suite venaient le nonce du pape , les cardinaux de Lorraine et de Grammont , plusieurs évôques et prélats milrés ; les ducs de l^ongucville , de Nemours , de Vendôme ; des ambassadeurs et une foule de Seigneurs de la gentille cour du plu* gentil royaume du mande. Ix» Coulançais criaient vive Roi , le roi répondait vive France. Au milieu de la Grand'Ruc s'élevait un grand cl bel amphiléàlre , qu entourait la milice bourgeoise ; les représcnlans des trois ordres , à savoir le clergé t la noblesse et le labour , y attendaient le roi , qui y monla au milieu des plus vifs applaudissemcns. Le discours y fut prononcé par Nicolas Cardier , avocat. Le roi se rendit ensuite à la cathédrale, au son de la musique cl des cloches jCtaubruit des décharges de mousqueterie ; le chapitre l'attendait en costume de solennité ; après ses dévotions , il le conduisit an palais de l'évéque , où il demeura plusieurs jours. I*a ville ne cessa d cire illuminée toute la nuit , el le lendemain les féles commencèrent. François rendit la justice, reçut les députations , admit les seigneurs à foi et hommage ; puis il alla faire une tournée dans la presqu'île, et se retrouva à Coutanccslc3 mai.
A celle époque la sainteté de la maison de Dieu était malheureusement trop peu respectée : le peuple s'y livrait fréquemment h des jcnx publics , cl la voix de ceux qui causa'esit et qui riaient couvrait quelquefois celle du ministre de la religion , qui faisait ses fonctions. La célébration des saints
mystères cHe-mémc était déshonorée par des représentations, plutôt curieuses que pieuses , plus souvent bouffonnes qu'édilianlcs. Ainsi , on représentait l'Asccusiou du Sauveur par celle d un mannequin , que Ton hissait dans la tour ; la descente du Saint-Esprit, par des mèches dé loupes flambantes, qu'on laissait tomber du dôme de l'édifice. L'on voyait , le jour au Vendredi-Saint, un homme figurant le Sauveur mené devant ses juges , un tombeau , des gardes , une Madeleine qui pleurait. Mais c'était à Noël principalement que les représentations étaient le plus bizarres : on menait un bœuf et un àne dans l'église , pour figurer le bœuf et l'âne de la crèche; on les saluait, on chantait Sahe asinc, il y avait aussi la prose du bœuf; au lieu $ lté mit s a est, on chantait hins-hans-hins-ham. Après les représentations venaient les jeux : le jour des Saints Innocens , le peuple élisait un enfant pour évéque , et ce petit écèque , comme on l'appelait , simulait toutes les fonctions épiscopales. Le peuple se portait avec ardeur à ces divertissemens ; disons mieux : avec un tel entêtement , que les exhortations des prêtres , les menaces des évèques , les statuts des diocèses , les lois de l'église , rien ne pouvait l'en détourner. Dans le diocèse de Coutances on les nommait le jeu de la Nativité. Détesta-' ble jeu , qui dégénéra souvent en des immodesties , s'il faut en croire les auteurs du temps \ jeu qui était accompagné de travestisse mens aussi déplacés dans l'église , qu'il l'y était lui-môme. La simplicité de la foi était l'excuse de ceux qui s'y livraient , car ils croyaient faire une chose sainte , ou au moins convenable.
Les figures grotesques ou singulières que l'on voit dans les églises des quatorzième et quinzième siècles incrustées dans les murailles, ou servant de point d'appui aux ogives, ont rapport à ces fêtes cl aux déguisenwns qui les accompagnaient.
L'oflicialité de ('outanees jouissait à chaque vacant* «les «•tires 11W. année du revenu , c'est ce que l'on appelait le déport. Voici quelle en fut l'origine : lorsqu'un ecclésiastique promu à une cure ne pouvait en prendre aussitôt l'administration par lui-même, levèque nommait un vicaire pour le remplacer , cl faisait une pension à ce vicaire , il retenait cepemlanlle revenu de la cure, tant pour s'indemniser, que pour forcer 4e cure de se mettre en mesure de remplir ses fonctions. L'on demandait de lui, outre la lecture et l'écriture , qu'il sut chanter, prêcher, confesser , administrer les sacremens. H fallait ordinairement uu an pour acquérir ce complément d'instruction ; or , cette mesure étant venue à s étendre, indistinctement à tous les prêtres promus, il se trouva que la première année du revenu des curés était toujours acquise à l'évéque. Jusqu'alors nous ne voyons pas ce qu'il y ; avait à dire, mais ce qui devint un abus , c'est que Vévêque continua à s'arroger ce revenu, lors même que les curés prenaient possession sur le champ, cl étaient capables de gouverner leurs troupeaux, comme ils les gouvernaient en elVel. Cet abus a persévéré jusqu a nos jours. Nous appelons cet i*age un abus , et nous croyons pouvoir le proclamer tel , puisque le concile de Koucn , de l'an 1*22 , le dénonça à la face de réalise.
Parlerons-nous des abbayes et des évêchés en commende ; de la fortune donnée à 1 église par de pieux laïques , et revenant par un cercle vicieux de l'église à des laïques avides, des richesses ecclésiastiques si mal distribuées ? Du concordai de Léon \, qui changea des usages et n'amenda rien ? Des croisades , qui portèrent un coup si funeste à la discipline et aux mieurs cléricales ? De la scission profonde, qui divisait le cierge séculier el les moines, sur tout les moines mendians ; des movens que ceux-ci employaient pour prêcher des indulgences", plus souvent fausse «pie véritables : de ces quêteurs s,
maltraités par nos évéqucs dans leurs statuts , à cause de cet abus qui donna occasion à un autre moine de diviser l'église par une hérésie et un schisme déplorables ? Non , car toutes ces choses appartiennent plutôt à une histoire générale qu'à une histoire particulière ; et s'il est facile, d'ailleurs, à l'historien de blâmer le temps qui n'est plus , il serait d'autant moins à propos de le faire ici , que l'église a réformé au concile de Trente ce qu'il pouvait y avoir de blâmable.