ÇA IRA
De rimmense quantité d'hymnes, de chants & chansons patriotiques créés par l'époque révolutionnaire, quelques pièces seules sont restées, tant il est difficile de détacher poésie & musique d'avec les sentiments d'alors. Enflure, rimes plus brutales que sonores, patriotisme lyrique, ne peuvent être analysés que par un esprit d'accord avec le diapason de 1789.
Ceux qui jugent au point de vue purement poétique la Marseillaise, le Chant du départ & les hymnes révolutionnaires, courent risque de n'être pas dans le ton. De tels chants étaient destinés à ébranler les masses, à pousser les citoyens à la frontière. A ces chants il fallait la trompette & le canon pour accompagnement. Il faut se reporter au temps, partager les anxiétés des citoyens, se mettre à l'unisson de l'enthousiasme de 1792, se faire peuple; alors les hymnes de Chénier & des poètes de la Révolution retrouvent leurs accents primitifs , & nous pouvons nous rendre compte des vibrations patriotiques que ces chants excitaient dans le cœur du peuple.
Parmi les principales hymnes on compte la Marseillaise.
N" 51. Gobelet polychrome de Nevers.
(Grandeur de l'original.)
Faïences patriotiques. 215
le Chant du départ, V Hymne à l'Etre suprême; parmi les chansons, Cadet Rousselle. la Carmagnole. Ça ira. Rouget de L'Isle, Chénier, Desorgues, Méhul & Gossec ont gagné au contact des hymnes révolutionnaires ; mais personne ne connaît les auteurs des ponts-neufs de 1789.
Une des chansons les plus répandues au commencement de la Révolution fut celle de Cadet Rousselle. Tour à tour divers personnages devinrent Cadet Rousselle : c'était un masque grotesque qu'on prêtait à ceux des hommes au pouvoir que le peuple se plaisait à chansonner.
Lorsque Dumouriez, l'abbé Maury & La Fayette perdirent la faveur populaire, un vaudeville courut avec des applications satiriques pour chaque personnage. Je citerai le couplet relatif à La Fayette, un détail de céramique ressortant du pont-neuf :
« Cadet Rousselle a des plats bleus Qui sont beaux^ qui n'vont pas au feu; Si vous voulez en faire emplette, Adressez- vous à La Fayette, Ah ! ah 1 ah ! oui vraiment, Cadet Rousselle est bon enfant. »
Les deux premiers vers : Cadet Rousselle a des plats bleus j qui ne vont pas au feu^ contiennent une double allusion au modérantisme & à la couleur des uniformes des gardes nationaux que le peuple surnommait dérisoirement les Muets. Quelques pamphlets de cette époque appellent La Fayette tantôt général des bluets, tantôt générû Faïence j c'est-à-dire général facile à briser ou général des gardes nationaux gros & massifs, non sans rapport avec les épaisses
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céramiques de fabrique parisienne en usage alors ; mais une difiPérence existait entre les faïences & les gardes nationaux : c'est que les premières allaient au feu, & le couplet de Cadet Rousselle constate que les boutiquiers prudents, grands-pères des fameux bonnets à poil de 1848^ s'éloignaient autant qu'ils pouvaient de la bagarre.
Un autre pont-neuf, la Carmagnole^ est moins innocent ; les paroles qu'on y ajustait sont quelquefois sinistres, & l'auteur d'un travail curieux* fait observer avec raison que le refrain de la Carmagnole fut populaire & non national.
Il n'en fut pas de même du Ça ira. ou plutôt du Carillon national, qui est le véritable titre de la chanson. Il devint vraiment chant national, & ses parrains furent illustres.
Les parrains & témoins du Ça ira sont, dit-on. Franklin, Marie-Antoinette & l'auteur de V Origine des cultes. Dupuis.
Suivant un contemporain. Ça ira écaic le mot favori de Franklin au plus, fort de la Révolution américaine. Il le répétait à tout propos, comme les Anglais le proverbial ail right (c'est bien ou tout est prêt). Les tics des héros sont parfois ceux qui frappent le plus directement le peuple. Quand Franklin méditatif murmurait un Ça ira répondant à des préoccupations intérieures, ce mot, qu'il eût trait à une question de science ou de politique, devenait une réalité. Et c'est ainsi que trois courtes syllabes firent le tour de TEurope, consacrées par un grand citoyen.
I. Augustin Challamel, Histoire des chants & airs nationaux d: France. Ces études, publiées en 18+s par la France musicale, n'ont pa^été réimprimées. '
sous la Révolution. 2iy
D'après une version de l'Encyclopédie des gens du monde ^ la musique du Ça ira fut empruntée à un air favori de Marie-Antoinette, & l'auteur de l'article indique, sans l'affirmer, le nom de Dupuis comme auteur des paroles de ce pont-neuf national. De telle sorte qu'en marchant à l'échafaud Marie-Antoinette aurait pu entendre autour de la fatale charrette, sur un air qu'elle aimait, les paroles sinistres chantées par le chœur :
« Ah 1 ça ira, Les aristocrates à la lanterne ! »
A première vue l'adaptation d'une mélodie de brunette à des imprécations populaires paraît probable, la musique de pont-neuf étant une fille facile qui se donne au premier venu & fait parfois d'un air de corps de garde un refrain de cantique, d'une chanson amoureuse un hoquet bachique; mais il ne faut chercher la popularité du Ça ira ni dans le mot de Franklin, ni dans les paroles de Dupuis, ni dans l'emprunt musical à la brunette favorite de la reine. Ce qui rendit le Ça ira national au début, ce fut sa date, le souvenir d'une glorieuse fête, son acclamation par tout un peuple travaillant au Champ de Mars pour la fête de la Fédération.
Le 14 juillet 1790, premier jour de l'an II« de la liberté, les bourgeois & ouvriers la pelle en main, les femmes traînant la brouette, chantaient le refrain de la chanson nouvelle : Ça ira, ça ira. — Oui, ça ira, reprenaient électrisés ceux qui les entendaient.
8 Au miheu des deux cent cinquante mille personnes de la fête, dit Camille Desmoulins, les chartreux de la rue
2i8 Faïence s patriotiques
d'Enfer se demandent quel esc ce psaume : Ça ira, 8i ce nouveau Gloria Patri que chante tout le peuple ^. »
La chanson n'était pas alors une menace. Sur Tair d'un pont-neuf on improvisait des vers suivant la circonstance :
(( Ah! ça ira, ça ira, ça ira,
Nous nous mouillerons, mais ça finira. »
Et à la fin :
« Ah ! ça tiendra, ça tiendra, ça tiendra. Et dans deux mille ans on s'en souviendra. »
Quoique Mercier ne possède pas les vives facultés d'écrivain de Desmoulins dont le récit est malheureusement trop long pour être cité, il est utile de donner un fragment du Nouveau Tableau de Paris de cet esprit observateur, qui esc souvent bon à consulter. Mercier a bien vu le spectacle du Champ de Mars pendant les travaux relatifs à la Fédération, & son témoignage des élans patriotiques de la population est conforme à celui d'autres témoins de cette