ORIGINES DU BLASON' REVOLUTIOXXAIRE
La Révolution eut un blason : à ce blason il a manqué jusqu'alors un D'Hozier. Drapeaux, cocardes, symboles, emblèmes en font partie, & les origines restent indécises, comme plus d"une chose de cette époque.
Pour ne prendre qu'un exemple, celui du drapeau tricolore, à combien de recherches & de commentaires n'at-il pas donné lieu depuis Henri IV > Alors le blanc était la couleur nationale. Indiquant aux Hollandais des couleurs pour leur drapeau, le Béarnais disait : « Prenez bleu, rouge & blanc; ce sont aussi les couleurs françaises. « Les Hollandais acceptèrent ces couleurs, sauFqueleur rouge fût teinté d'orange. Les nôtres furent plus tard disposées parallèlement, celles du drapeau batave devinrent perpendiculaires à la hampe ; mais le tricolore d'origine française nous valut une devise adoptée par l'Empire pour ses drapeaux : Honneur & Patrie, traduction du Pro honore & patriâ néerlandais.
On voit la mi2;ration à l'extérieur de ces emblèmes & devises; leurs évolutions à l'intérieur sont peut-être plus difficiles à fixer d'une façon certaine. A peine connaissons-
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nous l'origine de la réunion des trois couleurs^ que Mirabeau appelai: : « la livrée de la liberté. » Le discours du grand orateur à l'Assemblée constituante, à propos du pavillon des vaisseaux (1790), imposa les trois couleurs & en fît un signe national définitif, quoique ces couleurs fussent déjà un symbole de rénovation avant l'improvisation de Mirabeau.
J'ai sous les yeux un journal, le Club des observateurs . qui parut « l'an P'" de la liberté » (1789), avec une couverture tricolore au milieu de laquelle sont gravés les emblèmes de la liberté. Pourtant le bleu, le rouge & le ^/i2/z<7 eurent quelque peine à triompher du vert . qui se fût peut-être imposé si un autre que Camille Desmoulins en eût fait un signe de ralliement. « On ne me ravira pas du moins cet honneur, dit l'auteur des Révolutions de France & de Brabant. que c'est moi qui, au Palais-Royal, le dimanche 12 juillet, monté sur une table environnée de dix mille citoyens, & montrant un pistolet à ceux qui ne pouvaient pas m'entendre, appelant tout le monde aux armes , c'est moi qui proposai aux patriotes de prendre surle-champ des cocardes pour pouvoir se reconnaître & éviter la Saint-Barthélémy dont ils étaient menacés cette nuit même, & se défendre contre les assassins enrégimentés. Le peuple m'ayant dit de choisir les couleurs, je criai : Ou le vert, couleur de l'espérance, ou le ruban Cincinnatus, couleurs de la République; & comme on se fut décidé pour le vert, j'attachai à mon chapeau un ruban vert. »
Dans ses Considérations sur la Révolution, M""*^ de Staël, dont le beau livre n'a que le défaut d'être parfois un panégyrique de son père, dit : « La première cocarde que
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l'on porca fut verte, parce que c'était la couleur de la livrée de M. Necker, d
Les historiens n'ont pas admis jusqu'ici cette origine de couleur nationale empruntée à un habit de laquais, & la version de Camille Desmoulins est restée seule populaire. Mais l'humoriste n'était pas de ceux qui imposent longtemps leur volonté au peuple. Enthousiastes, éloquents à leurs heures, les hommes de cette nature, variables & fantasques comme des femmes, restent des artistes eh temps de révolution, à l'heure où il faut des natures imposantes, fortes, brutales, sans cesse en éruption, telles que Mirabeau ou Danton.
La cocarde verte n'eut pas même la durée de la floraison des arbres auxquels elle empruntait sa couleur. Le bicolore (bleu-rouge) parut rallier le peuple & la bourgeoisie jusqu'au 26 juillet 1789, jour où la Commune décréta l'adjonccion du blanc.
Suivant M. Jal^, quand Louis XV'I reçut des mains de Bailly, à l'Hôtel .de ville, la cocarde bleu & rouge qui représentait les couleurs de la ville, le roi ayant attaché cette cocarde à son chapeau, qui déjà en portait une blanche, ce fut ainsi que s'opéra le mariage de ces colorations nationales. Dés lors la cocarde tricolore devint à la fois signe de patriotisme & de mode ; les femmes en portalent à leurs chapeaux. Surtout la cocarde devint inséparable du bonnet de la Liberté; même les enfants allaient à l'école avec cet insigne.
En juillet 1789, un comité d'électeurs rassemblé à
I. Mémoire sur les trois couleurs nationales, Paris, 184.5. In-12.
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l'Hôtel de ville distribuait la cocarde tricolore à quarantehuit mille citoyens^.
Malgré cette association des coideurs royales & révolutionnaires, à un an de là, Jean-Bon Saint-André, répondant à Mirabeau lors de la discussion des pavillons de la marine, se plaignait qu'on gardât pour fond du drapeau le blanc, « la livrée du tyran. »
Tous ces symboles du blason révolutionnaire sont mal connus, les historiens ne pouvant s'occuper de ces menus détails. M. Renouvier lui-même n'a pas fait mention d'un livre représentant les drapeaux des différentes sections de la garde nationale de Paris, au commencement de la Révolution-. Par les devises & emblèmes de ce curieux ouvrage, on se rend compte de l'état des esprits dans les différents quartiers, en étudiant les peintures patriotiques de leurs drapeaux, depuis celui du bataillon du district de Saint- Martin-des-Champs jusqu'à celui du district des Carmélites, depuis la bannière du faubourg Saint- Antoine jusqu'à celle de Saint-Germain-des-Prés.
1. Cette cocarde, qui a donné lieu à tant de décrets, de motions,' de discours & de discussions à la Convention, se trouve rarement représentée sur les faïences. Je ne connais même qu'une assiette qui en soit décorée ; si le lieu où elle fut trouvée pouvait prouver l'endroit de sa fabrication, elle vient de Rennes & sort peut-être de ces fabriques dont l'historique a été promis par deux érudits, MM. Aussant & André, dans le Compte rendu de l'exposition archéologique de Rennes en i863.
2. Description curieuse & intéressante des 60 drapeaux que l'amour patriotique a offerts aux districts de la ville 6- faubourgs de Paris, avec V explication des allégories, devises, emblèmes & exergues dont ils sont ornés, par Vieilli de Varennes Paris, 1798, in-8°, avec atlas in-^".
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Certains drapeaux prêchent la paix, comme la bannière du district de Saint-Victor qui montre, sous une figure allégorique de la Liberté planant dans les airs, le laboureur ayant à ses pieds des chaînes brisées, avec l'inscription : Concorde. Liberté. Le drapeau du district de Saint-Andrédes-Arts est sous la protection d'une Renommée portant le bonnet rouge au bout d'une pique, avec ces mots : Union y Force & l'ertu ; au bas de l'étendard des canons, des haches, des boulets, des fusils annoncent que la force n'a pas été placée sans intention entre l'union & la vertu qu'elle est prête à défendre. Sur un autre drapeau le laboureur, armé de sa faux, lève une main irritée contre une forteresse qu'on aperçoit au loin. La devise est : Alorf ou liberté.
Les dames & les demoiselles de la paroisse Saint-Médard ont brodé pour le bataillon du Val-de-Grâce une bannière sur le fond fleurdelisé de laquelle, au centre de rayons éclatants, se détachent les armes de la ville de Paris avec le mot liberté & au-dessous : Craindre Dieu, honorer son roi. Tout ce quartier semble royaliste. Saint-Etienne-du- Mont marche sous un drapeau fleurdehsé aux quatre angles, portant pour symbole le char de l'Etat, avec la devise : // ne périra pas.
Le quartier des Cordeliers n'a pas de devise. Une grande croix bleue sépare sa bannière en quatre : deux parties blanches, deux parties rouges. Il semble qu'au début le district des Cordeliers, pressentant le rôle de Robespierre, Danton, Desmoulins, qui vont s'agiter dans le fameux club, n"a pas voulu prendre de cocarde accentuée.
Aux planches finement peintes de son livre Vieilh de
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Varennes a joint la signification exacte des Devises & Emblèmes ^ tels qu'on les comprenait en 1790 :
« U Ancre est le symbole de l'espérance.
« Anneaux de chaînes rompus & épars, symboles de la sortie de l'oppression & de l'esclavage.
« Balances, symbole de la justice.
0 Bonnet y symbole de la liberté.
« Caducée^ verge entourée d'un serpent, symbole de paix.
« Charrue, soc, bêche, râteaux, faux, faucilles, fourches, serpes, plantes, fruits, &c., symboles de l'agriculture & de l'abondance.
« Chaîne rompue & dont les anneaux sont épars, symbole de délivrance d'oppression & de tyrannie.
« Chêne, arbre symbole de la valeur.
« Coq. symbole de la vigilance.
« Colombe, symbole de la douceur.
« Couronne étoilée, symbole de candeur.
« Couronne civique, branches de chêne. Couronne de laurier y symboles de la victoire, récompense de la vertu & de la valeur.
« Croix ou crosse, symbole du clergé ou de la religion catholique.
« Epée. symbole de la noblesse, qui ne doit servir que contre les ennemis de la patrie.
« Epis de blé. symbole de l'abondance & des richesses que Tagriculture procure à un Etat.
« Etoile, symbole de la vierge & de la pureté.
a Faisceau^ paquet de baguettes & de lances liées ensemble, symbole de l'union & de Taccord.
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« Faisceau est un paquet de plusieurs choses qui tiennent ensemble par des liens : piques, hallebardes, haches, enseignes, drapeaux, sabres, épées, canons, symbole de guerre,
« Le Joug brisé est représenté par une pièce de bois rompue , une baguette cassée , symbole des projets d'un ambitieux détruits ou d'une conspiration découverte & anéantie.
« Le Laurier & le Palmier sont tous les deux le symbole de la victoire & la récompense de la vertu & de la valeur.
« Le Léopard & le Lion sont tous deux symboles de la force & de la valeur,
« Le Aliroir. symbole de la vérité.
a Un Sauvage armé, symbole du courage & de la force.
1 Serpent, symbole de la prudence.
« Triangle, ou Agneau immolé, ou un Phénix, symbole de la Trinité.
a Triangle équilatéral, symbole de l'union & de l'accord le plus parfait. »
Tels furent les principaux signes héraldiques dont la Révolution se servit pour indiquer sa puissance ; tel fut le blason, qui subit plus d'une modification, les différents emblèmes étant employés isolément ou entremêlés, seuls dans leur rigueur accentuée, ou se prêtant de la force par leur assemblage (îig. 62).
Les monuments de l'antiquité & la science héraldique fournirent, on le voit, quelques-uns de ces symboles. Le chêne, dédié à Jupiter à cause de sa longue durée & de
son aspecc majestueux, l'arbre dont les Romains employaient les feuilles pour tresser les couronnes civiques, ne fut pas étranger, par ses racines antiques, au choix qu'en fit parfois la Révolution pour Tarbredela Liberté. Il faisait partie des arbres dont La Colombière, au chapitre des plantes, jieurs
N° 6-2. Assiette nivernaise.
(t fruits & de ceux qui en portent dans leurs armes . dit : « Les plantes & les arbres en général sont comparés aux hommes bons & mauvais ; car il y en a qui portent du fruit & d'autres non ; quelques-uns sont salutaires & profitables au corps humain, quelques autres mortifères & vénéneux,
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& chacun, en parciculier, a un sens mystique & symbolique caché sous son écorce^ »
Les faisceaux & haches, que les licteurs portaient devant les consuls comme marque de distinction, étaient entrés depuis longtemps dans les armoiries ; entre autres personnages qui les avaient adoptés^, on cite le cardinal Mazarin, dont le blason était : d'azur à un faisceau de verges d'or, avec la hache consulaire dargent posée en pal, à la fasce en devise de gueules, sur le tout chargé de trois étoiles d^or. Auxvii^ siècle, le grand prévôt en titre portait comme emblème de sa charge deux faisceaux de verges d'or posés en sautoir, liés de cordons d'azur, avec la hache au milieu des faisceaux consulaires. Jean de Boucher, marquis de Boucher, grand prévôt en 1664, adopta également ces 'nsignes.
Mais ce fut incidemment que La Colombière & le père Ménétrier fournirent à la Révolution des types symbohques nationaux. La littérature, la poésie, l'éloquence, le journalisme de l'époque, s'inspiraient plus volontiers de l'antiquité; de l'ancienne Rome on tira les haches & les faisceaux pour élever en l'air le bonnet de la Liberté.
Toutefois les cœurs qui se voient, de 1789 à 1792, mélangés aux armoiries royales ou à celles du peuple, avaient été empruntés par la Révolution à l'ancien blason nobiliaire. « Les cœurs de gueules, dit La Colombière^,
1. Le vrai Théâtre d'honneur & de chevalerie, ou le Miroir héroïque de la noblesse, par Marc de Vulson, sieur de La Colombière, 2 vol. in-4°. Paris, 164S.