TERRES JASPÉES
De la fabrique de Douai.
Ralph Shawe, potier à Burslem ea 1733, ^^^^"^ imaginé une décoration de terre de pipe d'un goûc particulier : c'étaient des imitations de marbres avec leurs jaspures, se détachant sur la coloration des vases. Wedgwood s'empara du procédé en le modifiant et lança dans la circulation des f jaspes à reliefs blancs » que connaissent les amateurs.
Dans la dernière moitié du xviii^ siècle, l'influence de cette poterie anglaise se fit sentir en France. L'invention des terres jaspées se poursuivit principalement à Orléans, à Apt (Vaucluse) et à Douai. Dans cette dernière ville, des Anglais étaient établis qui y avaient transporté leurs procédés de fabrication.
Le décor de ces pièces vise à la reproduction de l'agate ou ressemble aux marbrures du papier de garde des livres, qu'on appelle papier peigne. Dans le premier cas, des rubans où le jaune, le noir, le blanc forment des dessins capricieux semblables à ceux que donne le kaléidoscope, se détachent sur le fond jaune de Tobjet ; dans le second, des balayures de couleurs se mêlent au fond rouge de la terre.
Ce procédé tout particulier fut parfois appliqué à des vases usuels, tels que des soupières ; mais le soin nécessaire à la fabrication fit qu'on l'employa plus volontiers à des objets décoratifs. On voit à Douai des socles de petits
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bustes, comme ceux de Vokaire et de Rousseau, ornés de rubans jaspés, pour lesquels le Nord employa le mot gaiolé. c'esc-à-dire vergeté, tacheté'. Ce mode d'imitation d'agate fut le plus souvent appliqué à des boîtes à bonbons, des tabatières d'une exécution délicate.
Les curieux purent voir des spécimens de ces produits parmi les objets envoyés à l'Exposition rétrospective de Valenciennes, en 1867, par M. Théophile Bilbaud. Le groupement et l'analogie de quelques-uns me firent croire d'abord à une influence philosophique et patriotique, particulièrement douaisienne. Des assiettes en terre de pipe représentaient le compas et le niveau symboliques de la loge maçonnique la Parfaite union, de Douai. Sur des tabatières de la fabrique de Martin Damann des légendes patriotiques étaient gravées, suivant le courant de 1780 à 1792. Il était permis de croire à un centre semblable à ceux établis dans le Nivernais et à Nevers.
Une étude au lieu même de la fabrication me prouva que CQS pièces, d'un nombre restreint, étaient insuffisantes pour caractériser l'état des esprits de cette province. Sur trois pièces, il y avait contradiction : deux affichaient des sendments royalistes, une seule répétait le cri enthousiaste des défenseurs de la patrie en 1792.
I. A Laon (Aisne), on qualifie de gaiolés les chiens danois dont la robe est tachetée de noir & de blanc. Dans le Berry&les Ardennes, les paysans emploient avec une Kgil-re variante le mot de gariolé, dans le sens de bigarré, bariolé. Dans l'Oise, on appelle baïolé un veau dont la robe est mélangée de bai & de blanc. Un étymologiste indique également le geai comme origine du mot gaïolé, c'est-à-dire offrant une certaine analogie avec le plumage de l'oiseau.
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Une boîte à bonbons rehaussée de décors agatisés esc ornée du portrait de Louis XVI en relief; sur une autre, les armes royales de France et à l'intérieur Vive le Roi! sont gravées dans la terre. Une troisième boîte porte pour devise : Vive (sic) libre ou mourir. 17^2.
De patientes recherches, faites dans Douai et les alentours pour trouver des pièces semblables, n'ont amené aucun résultat jusqu'ici : les objets analogues mis en lumière ne portaient ni légendes ni dessins. On peut donc attribuer ces pièces à une commande, à un cadeau, et regarder ces produits comme ne se rattachant qu'exceptionnellement aux courants patriotiques de Pépoque.
Suivant le catalogue de l'Exposition rétrospective de Valenciennes, un petit buste de Voltaire de la fabrique de Douai est « coiffé du bonnet phrygien p . Cette coiffure ne fut décernée au philosophe que dans les cérémonies publiques, de 1792 à 1793; le buste en question est simplement coiffé d'un bonnet de chambre , tel que le portait le châtelain de Ferney. Les dessinateurs des portraits de Voltaire âgé, dans son intérieur, sont d'accord sur le bonnet de soie à houppette, qui ne peut être confondu avec le bonnet de la liberté.
Si j'ajoute à ces quelques pièces des pommeaux de canne à l'image du général Bonaparte, en terre de Douai, la fabrique de cette ville sera représentée par un petit nombre de spécimens de l'art patriotique du dernier siècle.
^j,2 F dienc es patriotiques
VEKDt E.
Dans le livre de VArt de terre chei les Poitevins. M. Benjamin Fillon a donné des renseignemencs sur les faïences patriociques de cette contrée. Suivant l'érudit, la fabrique de Saint-Porchaire mie au jour un certain nombre de produits révolutionnaires. « Avant de s'éteindre, dit M. Fillon, les faïenceries poitevines prirent^ à tour de rôle, la livrée que leur imposèrent les événements politiques accomplis à la fin du siècle. »
Je reproduis le catalogue qu'il donne de quelques pièces nationales :
t i" Assiette à bords dentelés. Au centre, trois fleurs de lis sous une couronne de laurier & deux drapeaux en sautoir; au-dessous : ff^ le roi;
c 2° Saladier à côtes, dont les bords sont couleur chocolat violacé pâle. Sur le fond est écrit en noir, au milieu de guirlandes de feuillage : Le despotisme est confondu, 1792. — Fabrique de Saint-Porchaire;
€ y Assiette. Couronne de laurier verte pour bordure; au centre, le bonnet de la liberté; au-dessous : Le patriote Aloulin de la Vineuse ^ ;
I. Charles-Élie-Isidore de Moulin se faisait appeler, avant la Révolution, le comte de Rochefort. Ses vassaux l'avaient surnommé Tête-dc' fer, à cause de ses mauvais procédés envers eux. Sa conversion politique & les discjurs excentriques qu'il prononça, comme président de la société ambulante des Amis de la Cojistitution, ne servirent qu''à le couvrir de ridicule aux yeux des véritables patriotes. Mercier du Rocher trace, dans ses Mémoires, un curieux portrait de ce personnage qui avait fait graver la Déclaration des droits de l'homme sur la façade de son château de la Vineuse.
sous la Révolution.
« 4" Assiecces à bords dentelés. Au centre, un cartouche portant : A la Montagne. Même fabrication que le n° i*' ;
€ 5° Ecritoire octogone de la Société populaire de Fontenay. Bonnet de la liberté sur les quatre faces principales ; au-dessous : Société populaire de Fontenay~le-Peuple ; — Vivre libre ou mourir. — Ces inscriptions rappellent celles d'un jeton de présence des membres de la même association patriotique ;
< 6° Assiette à fond blanc, avec cordon de fleurs. Au centre, trophée composé d'un bonnet rouge au bout d'une pique & de deux sabres en croix. En lettres brun-noir : P. Alonetj sergent au bataillon des deux Sèvres. 1793 ;
I 7° Tasse blanche munie d'une anse, appelée moque dans la Vendée. Sur le devant, les armes de France peintes en jaune sur un trait noir violacé, & entourées de palmettes vertes. De chaque côté : François Guéry. — Vive le Roy. Au-dessous : 1794. La date est curieuse & indique que cette tasse a été faite pour un soldat de l'armée catholique ;
a 8" Assiettes avec l'inscription : Vive le Roy et la Religion ;
• 90 Gourde de faïence. Fleurs bleues jetées sur fond blanc. Sur la panse : J. Robin de Poiroux. 1794;
t 10" Sur une autre assiette, l'Amour perce le cœur d'un matelot qui s'écrie : // est à Jeanne la Sablaise! L'année 1798 permet de constater que ce galant échantillon a été façonné sous le Directoire.
« Mais ce sont les pichets qui ont surtout porté l'estampille des opinions du temps. On a toujours aimé, en Poitou, à politiquer à table. Il suffit de relever les ins-
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criptions de ceux répandus dans nos campagnes, i Vire l'Assemblée nationale ! La Nation^ la Loy. le Roy. — Vive la nation! — La liberté ou la mort. — Au-dessous d'un fusil avec sa baïonnecce : La clef du cœur des aristocrates ennemis de la liberté,
f Telles furenc les légendes, tant que dura la guerre civile. Les devises amoureuses & goguenardes reparurent ensuite. Sous PEmpire, on lut :Vive l'Empereur! sous un aigle armé de la foudre, cri remplacé par celui de : Vivent les Bourbons! Après 1830, enfin, on répandit à profusion sur nos marchés des pichets ayant le ventre décore de la Charte entourée de rayons & de la légende transitoire : Vive la liberté! On les dirait sortis de l'Anjou. »
Pour que de telles pièces annoncent un important courant révolutionnaire, il faut les trouver à de nombreux exemplaires comme dans le Nivernais, les campagnes de l'Orléanais & du Beauvaisis. M. Fillon reconnaît, du reste, que les fabriques de Nevers avaient de nombreux débouchés en Vendée.
La Vendée esc divisée en trois parties : la Plaine, le Marais, le Bocage. Sous la Révolution, la Plaine était patriote: une partie du Marais, celle qui touche à l'Aunis, l'était aussi. Le Bocage se montrait absolument réfractaire, « affaire de recrutement bien plutôt qu'amour du Roi & de la religion », m'écrit un jeune érudit du pays, qui a étudié les sentiments populaires à la source^.
1. Voir l'excellente publication : Chants & chansons populaires des provinces de l'Ouest, recueillis & antiotés par Jérôme Bujeaud. Niort, 1866, a vol. grand in-S».
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Suivant M. Bujeaud, on ne trouve aucune faïence républicaine dans le Bocage. Dans la Plaine, au contraire, & le Marais, le Marais de Luçon surtout, une grande quantité de pièces de cette époque seraient étalées sur les dressoirs paysans.
Les types principaux sont, d'après l'historien des Chants populaires de l'Ouest^ des pichets & des assiettes représentant des canons en croix, le bonnet phrygien & la légende : ^ la Convention! On trouve également des faïences avec t le Livre des Droits de l'homme ouvert & deux mains unies au-dessous. » M. Jérôme Bujeaud ajoute : « Ces faïences sortaient des fabriques de la Rochelle, de Marans, de Niort & de Civray (haut Poitou). 1 Malheureusement je n'ai pas les pièces sous les yeux & le f brun particulier des fabriques de Marans 1 signalé par le jeune archéologue en même temps que les a rouges & les jaunes clairs de Niort » sont d'une description insuffisante pour caractériser des faïences populaires .
Quelques pièces patriotiques attribuées aux fabriques de Marans ne se distinguant en rien des poteries de Nevers. Il est à remarquer que Duclos, le statisticien nivernais, dit que les faïences de Nevers s'écoulaient particulièrement « dans les provinces de l'Ouest, qui n'en connaissaient pas d'autres. 1 M. Fillon a prouvé que certaines pièces avaient été fabriquées dans l'Ouest; mais jusqu'à ce que des travaux spéciaux aient été publiés sur les fabriques de la Rochelle, de Marans, de Niort & de Civray pendant la période républicaine, il sera difficile de préciser nettement la question.
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