‹ Histoire des faïence patriotiques sous la révolutionChapitre 62 sur 77 · ROUEN · texte numérisé non relu

ROUEN

Il en esc des faïences de Rouen comme de la littérature du grand siècle. L^ornementation de l'époque a le même caractère, car tout est solidaire : la chaîne que tient un Le Brun va de Paris à Rouen, faisant circuler des rayonnements décoratifs, donc subissent l'influence les potiers Poirel de Grandval et Poterat.

L'art rouennais s'inspire à la fois du Japon & de la Hollande. Les lettres patentes sont précises par lesquelles les potiers sollicitent de Colbert le privilège de fabriquer des faïences ou porcelaines à V imitation de celles de Hollande ; mais Poirel de Grandval s'inspire de la Hollande comme son compatriote Corneille s'inspirait du Cid. Ce qui vient de l'Espagne «& du Japon, le poète et le potier en font du normand. Quelque chose d'éloquent et de radieux.

Deux époques bien tranchées sont à distinguer dans l'art de Rouen. La première manière des potiers, d'un bleu grave monochrome, s'imprime dans de grands plats que l'austère Port-Royal n'eût pas repoussés. La seconde

sous la Révolution.

période, qui commence aux premières années du xviii^ siècle, esc moins sévère ; mais c'esc toujours du grand art. Le jaune, le bleu, le rouge, y jouent des trios de coloration pleins d'allégresse & de sérénité.

Nulle parc en France la couleur n'a été employée avec tant de maîtrise. Peu de variations en apparence dans l'ornementation : de la fameuse corne d'abondance s'échappent des gerbes de fleurs ; des oiseaux et des papillons se jouent sur des fleurs ; des dragons fabuleux se mêlent à des mandarins ; ici, des saints & des saintes apparaissent dans de riants* paysages normands. Moins de variantes encore dans la coloration, trois ou quatre tons font leur partie entre le quadrillé des marlis; mais quel charme pour les yeux que ce rouge d'œillet emprunté aux Hollandais, qui prend un nouvel éclat sous les pinceaux des potiers normands !

La faïence de Rouen éveille à la fois le sentiment du solennel «S: du robuste ; elle a de l'analogie avec la race des chevaux normands. Ceux qui ne sont frappés ni par le dessin, ni par la couleur, doivent l'êcre par la lourdeur de ces belles pièces & l'harmonie que laisse dans les yeux le bleuâtre émaillé de la terre.

Si Rouen était entré franchement dans la céramique patriotique, on en aurait des types particuliers, accusés par le rouge qui, comme il a été dit, fait défaut à Nevers pour la coloration du blason révolutionnaire. Cette question de l'art patriotique, à Rouen, ne sera, du reste,, vidée que plus tard, les chercheurs de la contrée ayant pris à tâche de recueillir d'abord les splendeurs de Part normand. Pourtant, M. Baudry signale au commencement de la Révolu-

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tion, provenant de fabriques rouennaises, < des assiettes à sujets contemporains, celle qui porte au fond le globe de AÏAl. Alontgolfier. des pièces à relief, des médaillons de Louis XVI encore dauphin & de Marie-Antoinette, i

Puis il aborde la question de la faïence révolutionnaire : « La période néfaste (?) de la Révolution ferme nos établissements, dont les uns ne se rouvriront plus, tandis que les autres produiront encore quelques types aux armes parlantes & surtout aux insignes & sentences démocratiques, qui remplacent provisoirement les nobles devises et les blasons armoriés. S'il ressort de leur examen peu de profit pour les arts, il n'en est pas de même au point de vue de l'étude des mœurs & de l'histoire, qui se grave de la sorte en caractères pittoresques & saisissants. Mais les Rouennais, dont la sagesse & la modération ne se démentirent, dit-on, jamais pendant le régime de la Terreur, se laissèrent peu entraîner sur cette pente scabreuse. Le rouge, qu'ils paraissent avoir seuls employé, concurremment avec la Hollande, ne peut pas les exclure de quelques tentatives semblables ; cependant, la plus large part en revient, sans aucun douce, aux ouvriers de Ne vers & surtout à ceux du faubourg Saint-Antoine de Paris, placés pour ainsi dire sur le théâtre des événements ^ »

L'art du médaillon appliqué à la céramique polychrome fut traité dans certaines fabriques de Rouen avec le goût particulier aux célèbres consoles de même provenance. D'habiles modeleurs étaient attachés à ces fabriques, pour

I. Paul Baudry. Collection céramique du musée des antiquités de Rouen. Faïences. Rouen, 1864, broch. in-8'.

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répondre aux amateurs de grandes décorations pittoresques : cheminées, bustes de jardins, pièces meublantes pour les vestibules des châteaux. Les mêmes artistes répandirent à la fin du règne de Louis XV de jolis médaillons colorés qu'on pourrait appeler des Nini sous émail. On en connaît un certain nombre de types remarquables.

Quand la Révolution se déclara, la clientèle des potiers rouennais subit une transformation naturelle. Les faïenciers travaillèrent pour la petite bourgeoisie, pour le peuple, & abandonnèrent la fabrication de la riche vaisselle armoriée, qui s'adressait aux hautes classes. L'art décoratif y perdit bien plus qu'à Nevers, où les potiers s'étaient résolument associés aux tendances nouvelles en faisant de l'art populaire avec les symboles nouveaux.

Il n'en restait pas moins à Rouen des tourneurs et des mouleurs qui, ayant été en relation avec de véritables artistes, pouvaient s'inspirer des travaux de leurs devanciers. C'est ainsi qu'un de ces modestes ouvriers, Amand Legendre, dont le rôle précis n'avait pas été indiqué j usqu'ici, modela un petit buste de Mirabeau.

Amand Legendre, employé successivement dans diverses faïenceries du faubourg Saint-Sever, à Rouen, est qualifié de mouleur sur les registres de la fabrique de la rue Saint- Julien, et de tourneur, rue d'Elbeuf, la même année. M. Potier [Histoire de la Faïence de Rouen) suit les traces d'Amand Legendre de 1785 a 1791. Quoique les anciennes fabriques normandes ne jouent qu'un rôle effacé dans la vulgarisation des faïences patriotiques, la mort de Mirabeau avait excité, à Rouen comme à Paris, de grands regrets parmi le peuple. Témoin la brochure : Oraison funèbre de

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Mirabeau, prononcée dans l'église cathédrale de Rouen par le sieur Larcher^ un des ouvriers des ateliers de secours^ après le service fait au grand Mirabeau par les ouvriers desdits ateliers (S. D. in- 8 de 8 pages).

K° 7$. Fac-similc de la. légenie gravée en creux sous le pied du buste

de Mirabeau.

Amaiid Legendre, qui signa ce buste de Mirabeau, continua sans doute à exercer sous l'Empire son état de modeleur. On peut lui attribuer de nombreux médaillons de Napoléon et de Joséphine, qu'on voyait jadis accrochés dans les chaumières des paysans, et qui sont d'une exécution aussi sommairement artistique que le buste de Mirabeau.

On trouve encore en Normandie des brocs à cidre traités un peu grossièrement : des drapeaux tricolores ombragent un faisceau consulaire qui supporte un bonnet rouge avec la cocarde ; des feuilles de chêne entourent ces symboles. Ces brocs sortaient des fabriques de Rouen, sous la République.

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