LES ILETTES
Aux environs de Verdun se trouve une fabrique sur laquelle aucun renseignement n'a été publié. On sait seulement qu'elle existait déjà en 1737, dirigée par un sieur Bernard, Ses produits offrent pourtant des colorations & des sujets caractéristiques. Par extraordinaire, la fabrique des Ilettes ne semble avoir lancé dans le commerce que des plats, au fond desquels le rose, le vert, le jaune & le bleu sont opposés avec la crudité particulière aux imagiers d'Epinal.
Les paysans de la Lorraine, de tout temps, ont sans sourciller croqué les pommes vertes de la coloration des Ilettes.
D'une province d'essence militaire, ils aiment surtout la représentation de soldats, & diverses faïences témoignent jusqu'où fut poussé dans cette contrée l'enthousiasme pour l'habit à parements voyants.
Une femme en cornette, habillée d'une légère batiste,
1. L'encrier de Schneider a été détruit, avec bien d'autres richesses, dans l'incendie de la Bibliothèque de Strasbourg, pendant le siège de cette ville par les Allemands. Heureusement, mon obligeant ami, M. Charles Mehl, avait prié M. Alfred Kampmann de relever à l'aquarelle, à mon intention, les principales coupes, ainsi que les détails de fculpture de ce curieux monument.
^^2 Faïences patriotiques
traverse un vert paysage. Aux pieds de la femme se tient un galant berger qui l'arrête pour lui offrir un oiseau. Ce sujet a un pendant. La bergère laisse tomber ses voiles pour se rafraîchir dans une source vive, et derrière elle apparaît l'indiscret berger, qui ne semble pas reculer devant ce qu'on appelait jadis un « larcin ».
Les faïenciers des Ilettes se sont d'abord contentés de cette bergerade à la manière de Beaudouin ; l'ayant transportée sous émail et peinte en tons aussi vifs que le sujet, ils la modifièrent, remplaçant le berger par un grenadier du premier Empire. Je laisse à penser quel effet singulier produit un soldat de la garde, équipé comme pour une revue, se jetant aux pieds d'une belle très-court vêtue, pour lui offrir un oiseau rose qu'il tire d'une cage, et dans un autre sujet surprenant au bord d'un torrentla dame habillée d'une simple cornette !
On voit, dans la collection de M. Desnoyers, grand vicaire de l'évêque d'Orléans, un plat représentant un personnage en habit militaire avec la légende en exergue : Le philosophe républicain français. C'est le portrait de La Fayette, auquel les gens des Ilettes décernaient le titre de philosophe. Le plat ne peut dépasser la date de 1792, époque à laquelle, en effet, La Fayette eut besoin de philosophie pour ne pas regretter le piédestal du haut duquel l'opinion l'avait précipité.
L'exposition de l'Histoire du costume, en 1865, amena une sorte de pendant à cette pièce historique. Au fond d'un plat des Ilettes, était représentée dans un médaillon entouré de lauriers, l'Epouse du philosophe républicain français.
sous la Révolution.
La disgracieuse personne, peince sous émail, en costume de vieille, ne peut avoir eu aucun lien matrimonial avec La Fayette. Le faïencier n'aurait-il pas voulu ici rendre hommage à la Thérèse de Jean-Jacques Rousseau , à cette compagne du Genevois , que l'Assemblée nationale, sur la proposition de Mirabeau, enlevait à la misère et qui était déclarée digne d'une pension de la
N° 77, Plat de la fabrique des Ilettes.
nation, par le même décret ordonnant l'érection d'une. statue à l'auteur du Contrat social?
Si les hommes, en tant que personnages politiques, ont été négligés par les potiers populaires, il n'en est pas de même de la femme. On voit représentées souvent, sur des faïences de l'école nivernaise, des dames en costumes de 1795 à 1800. Des bustes de taille respectable ornent le fond de grands saladiers ; des femmes en pied sont peintes sur des assiettes.
La fabrique des Ilectes se préoccupa également de la femme. Certaines faïences représentent des femmes du
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Directoire et de la Restauration; mais par-dessus tout l'emporte Tamour du costume militaire, & je ne trouve plus trace de sentiments nationaux dans le pays lorrain que dans certains plats relatifs à l'avènement de Louis- Philippe.
La charte, l'ordre public, le coq, la liberté, les trois couleurs, sont mélangés avec les attributs du roi-citoyen. L'enthousiasme des premiers mois de 1830 éclate en vivat au fond des saladiers.
Nevers fut le berceau de la faïence patriotique, les Ilettes en sont le tombeau.