DE SÈVRES
Quoique cet ouvrage soit consacré exclusivement à l'historique de la faïence, je crois cependant nécessaire de mettre en regard un aperçu de certaines porcelaines de Sèvres sous le gouvernement républicain, nulle notice n'existant jusqu'ici qui traite de la Manufacture nationale pendant cette période.
Les fabriques de faïences des provinces agissaient spontanément. Sèvres par ordre; aussi les allégories républicaines des peintres de cet établissement offrent-elles moins d'élan et de variété que celles des potiers de campagne.
Si on excepte une composition (fig. n'^ 81), qui dut ornar une pièce de luxe offerte sans doute à un personnage politique important, je ne retrouve pas trace des ingénieux arrangements symboliques qui se remarquent sur la plupart des faïences patriotiques du centre & du nord de la France.
Les encouragements artistiques ne manquaient pas, même en 1793. On connaît un certain nombre de Mémoires imprimés par le gouvernement et par les particuliers, qui constatent combien les hommes en avant s'efforçaient de donner naissance à une rénovation artistique.
Le ministre de l'intérieur Benezech, dont les belles pai'oles en faveur de l'art ont été citées dans un chapitre précédent, eut pendant son passage au pouvoir la manufacture de Sèvres dans ses attributions; il appela à l'inspecter Battelier, représentant du peuple. Par certaines pièces patrio-
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tiques qui furent exécutées pour le service de ce dernier, on voit qu'il s'intéressait à cet art & que peut-être il cherchait à en diriger le symbolisme.
A travers les registres de livraison des peintres de la Manufacture, tenus malheureusement d'une façon trop sommaire pour qu'on puisse suivre Tornementation républicaine dans ses détails , on lit au compte du citoyen Pfeiffer, peintre, en l'année 1793 : Une boule (?) pour le citoyen Battelier. Couleurs nationales.
Un autre artiste, Asselin, peint la même année : Un gobelet sans couvercle, sujet en camaieuf allégorie pour le citoyen Battelier ^ député.
D'autres pièces patriotiques furent également exécutées dans la manufacture; mais les peintres de Sèvres avaient peine à abandonner la tradition. La matière première était trop délicate, trop princière, pour une république dont les orateurs invoquaient les mœurs Spartiates.
Les terres épaisses des fabriques de Paris, de Nevers & du Nord concordaient davantage avec les tendances démocratiques.
Des gobelets, des plateaux, des seaux de table, des tasses à thé, des burettes, d'élégants pots à lait, ornements de salons, de boudoirs & d'offices, étaient décorés d'arabesques, d'allégories patriotiques, de frises, d'attributs, de guirlandes aux couleurs nationales & d'armoiries (l'employé se sert encore en 1793 du mot armoiries). De minces rubans tricolores se mêlent aux feuilles de chêne ou aux Heurs de barbeaux ; mais les compositions symboliques sont rares de 1789 à 1792. La représentation des événements du jour n'y trouve aucune place.
sous la Révolution. 369
La pâte tendre se refusa également à la représentation des grands citoyens de la Révolution. Pourtant, à la date du 2 janvier 1790, fait unique dans ceux des registres qu'il m'a été permis de feuilleter, je lis la mention suivante : Deux gobelets fond ajur. Portraits Bailly & La Fayette en grisaille.
Ces portraits furent exécutés par Pithou jeune, lequel se faisait remarquer, me disait mon prédécesseur au musée, M. Riocreux qui avait connu le peintre, par des sentiments républicains exaltés.
Les autres décorateurs s'appellent : Commelin, Dodin, Drouet, Didier, Gérard, Godin, La Roche, Le Guay, Sinsson, Becquet, Rouillât, de Choisy, Chulot, la demoiselle Chanou.
Ils mélangent quelques emblèmes républicains à des oiseaux, à des fleurs, à des feuillages; mais ils peignent ces symboles comme jadis ils peignaient des attributs royaux, des couronnes, des blasons & des fleurs de lis, c'est-àdire froidement, avec de méticuleux pinceaux.
C'est un fait exceptionnel de trouver dans les registres de la Manufacture une désignation qui permette de se rendre compte de la décoration d'objets si rares aujourd'hui; toutefois on lit au compte du peintre Asselin, en 1793 : Peut couvercle ; figure de la Liberté. Ou à la même date, au feuillet relatif à Dodin : Soldats, armoiries ^ allégorie républicaine ; gobelet et soucoupe litron.
La manufacture de Sèvres conserve dans sa bibliothèque quelques dessins des modèles exécutés à cette époque, entre lesquels on remarque un bonnet de la liberté nimbé, entouré de six colombes tenant dans leur bec une branche d'olivier.
yjo Faïences patriotiques.
Sur une autre tasse on voit [Jîg. n° 83) une colombe perchée sur un niveau au bas duquel s'agitent dans un nid de petits oiseaux criant après la becquée.
Un dessin représente un ange tenant un bonnet de la liberté & un niveau avec la légende : Rien au delà.
J'en ai noté un quatrième, curieux par la violence de la légende appliquée à une tasse en pâte tendre. Un ange tient une banderolle sur laquelle est écrit : « Je vote la mort du tyran. J'ive la République ! «
Jamais les potiers de village n'employèrent de formules si menaçantes.
Le mouvement révolutionnaire se fît sentir surtout, à Sèvres, dans l'atelier des sculpteurs qui exécutaient des figurines & de petits groupes pour être moulés en biscuit. De la Manufacture sortirent de nombreux exemplaires des bustes en biscuit de Viala, de Barra, de Robespierre, &c. Toutefois la fabrique de Saint-Clément (Meurthe) livrait également au commerce, en 1792, des bustes en biscuit de Le Pelletier et de Marat.
Le sculpteur Boizot* fournissait nombre de maquettes aux ateliers de Sèvres : la Renommée distribuant des couronnes civiques. VEquité républicaine & autres sujets symboliques dont quelques spécimens sont conservés au musée de la Manufacture.
Ces recherches pourraient être poussées plus loin et fournir un certain nombre de renseignements utiles pour rhistoire de l'art à cette époque, si l'étude des produits d'un établissement patronné par le Gouvernement n'entrait