Histoire des faiences hispano-moresques a reflets métalliques
Les faïences à reflets métalliques, généralement désignées aujourd'hui sous le nom d' « hispanoarabes», ne sont connues que depuis peu de temps; c'est M. Riocreux, le savant conservateur du musée céramique de Sèvres, qui les a signalées pour la première fois vers 1844 : jusque-là, elles avaient été confondues par les amateurs avec les faïences italiennes à reflets métalliques, assurément postérieures à celles de fabrication moresque et espagnole, et qui, très-vraisemblablement, furent faites à leur imitation.
C'est, du reste, le sort de beaucoup de monuments des arts et des industries anciennes, d'être laissés dans l'oubli pendant des siècles entiers; les émaux de Li-
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moges étaient à peine connus pendant le siècle dernier; il y a cinquante ans personne ne soupçonnait l'existence des fameuses faïences dites de Henri II et, aujourd'hui encore, bien peu de personnes connaissent les porcelaines du xvi" siècle, ou des Médicis, moins belles, il est vrai, mais plus rares, et qui n'ont été signalées pour la première fois qu'en 1859.
Les faïences hispano-moresques ne sont pas d'une grande rareté, et on ne saurait les comparer, sous le rapport de l'art, aux faïences italiennes : le plus souvent elles n'offrent que des ornements , des animaux héraldiques ou fantastiques, quelquefois tracés par la main d'un More grenadin, et conservant toujours, même sous une main espagnole , un style moresque très-accentué; cependant, par leurs brillants reflets, par leurs formes à la fois élégantes et singulières, elles méritent d'occuper une place dans l'histoire de l'art céramique.
Jusqu'à ce jour on n'a publié que fort peu de chose sur ces faïences : plusieurs personnes, dont l'opinion fait autorité, ont contesté leur origine espagnole-, et la plupart de ceux qui la reconnaissent se sont bornés à la signaler, sans apporter aucun document à l'appui de leur opinion.
M. J. Labarte, dans son excellente description de la collection Debruge-Duménil ^, a consacré quelques pages à la faïence hispano-moresque, et en adonné
1. J. Labarte, «Description des objets d'art qui composent la collection Debruge-Duménil ». Paris, 1847, in-8".
une classification peu exacte, je crois, puisqu'il cite comme les plus anciennes les pièces de la fabrication la plus récente, et réciproquement.
Depuis l'ouvrage de M. J. Labarte, rien, que je sache, pendant un espace de dix ans, n'a été publié sur ce sujet. Lorsque, dans le courant de Tannée 1 857, la collection de M. Soulages fut achetée, dans un intérêt patriotique, par une société d'amateurs anglais, et peu de temps après exposée à Manchester, M. J.-G. Ro- JBINSON, conservateur du «South Kensington Muséum» de Londres, en publia un catalogue raisonné, plein d'une saine critique*, dans lequel il consacra un article aux faïences qui nous occupent.
La même année, M. Joseph Marryat^, dans un ouvrage sur la céramique, édité avec un grand luxe, traitait le même sujet, mais sans publier aucun document authentique, se bornant à quelques hypothèses, et résumant ce qu'on avait écrit avant lui.
Je crois donc combler une lacune en publiant les documents inédits qu'on trouvera dans ce travail.
1. J.-C. Hohinson, « ('.;it;ilo,',Mio of the Soulages collection ». Lon- (loti, 1857, in-S".
"i. J. Marryat , « Tliclory of poUery and porcelain ». London, 1857, in-8", (ig.
On a dû remarquer qu'au lieu de la désignation d' « hispano-arabe » , assez généralement employée chez nous, et que je considère comme un anachronisme, je me suis servi de celle d'hispano-moresque. Cette dernière me paraît plus exacte, plus logique, et je vais indiquer pourquoi je pense qu'on doit l'adopter.
Il faut bien se garder de confondre, dans l'histoire d'Espagne, les Arabes avec les Mores : les Arabes, d'origine asiatique, envahirent l'Espagne au commencement du viir siècle, et s'établirent dans la partie méridionale; à la fin du xif siècle, les Almoravides, venant du nord de l'Afrique, les chassèrent de la Péninsule, et en furent à leur tour chassés, peu de temps après, par les Almohades, dynastie de princes mores.
Il est vrai que les Arabes d'Espagne léguèrent aux Mores leur civilisation, leurs sciences et leurs arts, et que le style moresque dérive de celui des Arabes ; néanmoins, comme les deux styles offrent des diffé-
rences bien tranchées, il me paraît important de ne pas les confondre. On peut citer, par exemple, comme type du style arabe, la mosquée de Cordoue, commencée au viir siècle, tandis que l'Alhambra de Grenade, palais commencé vers la fin du xiii' siècle, serait le type du style moresque
J'ajouterai que la dénomination que j'ai adoptée me paraît d'autant mieux justifiée que , parmi les faïences en question , il n'en est aucune qu'on puisse attribuer à une époque antérieure au xiv" siècle et, à plus forte raison, à l'époque arabe. Au surplus, l'expression d' (( hispano-moresque )) a déjà été adoptée en Angleterre, et notamment par M. J.-C. Robïnson, dont le nom peut être invoqué comme une autorité.
4. Je crois d'autant plus utile d'insister sur cette distinction qu'un ouvrage consacré aux arts, et signé d'un nom fort accrédité, signalait, en 1860, la mosquée de Cordoue, bâtie au huitième siè-^ de, comme un monument d'architecture moresque.
HISTOIUK DKS FAÏENCES
L'origine purement arabe de la poterie plumbostannifère est un fait hors de doute aujourd'hui : les Arabes, très-avancés dans les sciences alors que l'Europe était plongée dans l'ignorance, durent fabriquer, dès le vnr siècle, des poteries émaillées; ce qui est certain , c'est qu'elles remontent à une époque trèsancienne. M. J.-C. RoBiNsoN a remarqué, parmi différents objets découverts par M. Layard à dix ou douze pieds sous le sol de Rhorsabad, plusieurs fragments d'anciennes poteries recouverts d'un émail blanc évidemment stannifère , et enrichis de dessins avec des reflets métalliques semblables à ceux des faïences hispano-moresques. Ces fragments sont conservés au British Muséum, à Londres.
Le musée de Sèvres possède d'autres fragments de poteries arabes, recouverts d'une glaçure plumbo-stannifère, et qui ont été attribués au ix' siècle par le regrettable M. Lenormant.
Il est certain que les poteries arabes étaient connues en Europe dès le moyen âge, et qu'elles y étaient fort estimées ; en effet, nous voyons mentionnés dans les inventaires des xiv" et xv' siècles des a vases de terre de l'ouvrage de Damas, avec garnison d'argent doré » .
(( Nos pères, au retour des pèlerinages et des croisades», dit M. de Laborde^,« rapportèrent d'Orient, comme des souvenirs de ces pénibles voyages, et comme de pieux trophées de la sainte guerre, quelques vases, coupes, écuelles en terre émaillée de fabrication arabe, ou peut-être d'imitation grecque, car, au dire du moine Théophile, les artistes de Constantinople, si habiles pour mettre en pratique tous les procédés, s'étaient emparés de celui-là. »
Les Arabes et les Mores ont laissé en Espagne de nombreuses preuves de l'état avancé de leurs arts céramiques : ils employaient pour les revêtements de leurs maisons, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, et pour le carrelage de leurs appartements, ces carreaux de terre vernissée qu'ils appelaient « azulejos » , et qu'on désigne encore par le même nom en Espagne.
Je citerai parmi les plus beaux spécimens d' « azulejos » ceux de la «Torre del vino » , dans l'intérieur de l'Ai h ambra : la « Tour du vin » fut construite par Yousouf P% en 13/i5. Ces carreaux de faïence, revêtus d'un émail opaque stannifère, sont antérieurs de près
« Notice des émaux du Louvre «, ii*" partie.
d'un siècle aux travaux de Lucca délia Robbia; on peut donc les citer comme un argument contre l'opinion de ceux qui voudraient attribuer au sculpteur florentin l'invention de l'émail stannifère. Du reste, il y en a de plus anciens encore, car, à l'Alhambra, on en voit d'autres qui remontent vraisemblablement à la construction de ce palais, c'est-à-dire à la fin du XIII' siècle; et ceux de l'Alcazar deSéville et des mosquées de Cordoue et de Tolède sont, suivant toute apparence, d'une époque encore plus reculée.
La composition des faïences liispano- moresques est encore peu connue : « La nature de leur lustre, dit M. Brongniart^ dans son a Traité des arts céramiques» , est encore incertaine ; M. Laurent, vers 1831, en le soumettant à différents essais, avait bien constaté l'absence de For, et quelques réactions qu'il avait obtenues lui avaient indiqué la présence du cuivre. Nous avons continué ces recherches, et nous avons été assez heureux pour ne conserver aucun doute sur sa véritable nature. La couche 'colorante est excessivement mince : il nous paraît probable qu'elle se compose d'une pellicule inappréciable de silicate de protoxyde de cuivre. Nous n'avons pas de données positives sur la manière dont se fait ce lustre ; les essais que nous avons tentés dans le but de le reproduire, quoique bien imparfaits dans leur méthode et dans
1. Rron2;niart, << Traité des arts céramiques édition de 1854, in-8".
leurs résultats, nous laissent cependant la conviction que nous n'étions pas éloignés de la méthode suivie à Valence. »
J'ai appris dernièrement par M, Riocreux qu'outre le cuivre il entrait également de l'argent dans la composition du lustre métallique ; ce fait m'a été confirmé par M. Louis Carrand, qui a étudié d'une manière spéciale les faïences hispano-moresques, dont il possède de fort beaux échantillons, et qui, grâce à des essais persévérants, a réussi à reproduire les différents genres de reflets métalliques; seulement j'ajouterai que M.Louis Carrand, dont la connaissance des monuments du moyen âge est corroborée par une étude approfondie des procédés techniques, m'a signalé un fait important : c'est que le cuivre et l'argent n'étaient pas toujours employés simultanément ; ainsi les faïences à lustre de cuivre rouge foncé ne contiennent que du cuivre; l'argent était ajouté au cuivre pour diminuer l'intensité de la couleur, pour lui donner un aspect plus clair et plus doux. C'est donc par le mélange de ces deux métaux , dans des proportions différentes , qu'on arrivait à ces tons si riches et si variés que nous admirons sur les faïences hispano-moresques, depuis le rouge cuivre le plus prononcé, jusqu'aux reflets nacrés, de différentes nuances, qu'on obtenait plus ou moins tendres, suivant la quantité d'argent plus ou moins grande qu'on ajoutait au cuivre.
M. Louis Carrand m'a fait obserVer, de plus, que l'action du feu jouait un très-grand rôle dans la réus-
site des pièces, ainsi que bien des petits détails de manipulation, des secrets du métier, en un mot ce qu'on appelle le « tour de main », que ne peut remplacer, dans bien des cas, la science la plus parfaite.
Je vais passer en revue, dans les chapitres suivants, en adoptant l'ordre chronologique, les différentes fabriques moresques ou hispano-moresques sur lesquelles j'ai pu recueillir des documents.
HISTOIRE DES IWIENCES