FABRIQUE DE MALAGA
C'est à Malaga qu'a commencé, suivant toute vraisemblance, la fabrication des faïences hispano-moresques : son voisinage de Grenade, sa situation maritime, ses relations fréquentes et son commerce avec rOrient, tout porte à le croire. Ce qu'il y a de certain, c'est que le plus ancien document connu sur ces faïences est relatif à la fabrique de Malaga.
Ce document nous est fourni par un voyageur natif de Tanger, « Ibn-Batoutah » , qui écrivait vers 1350 : après avoir parcouru les contrées les plus lointaines de l'Orient, il débarqua à Malaga, et de là se rendit à Grenade, dont il vante l'état florissant.
« On fabrique à Malaga, dit-il, la belle poterie ou porcelaine dorée, que l'on exporte dans les contrées les plus éloignées^. »
1. « Voyages d'Ibn-Batoutah )^ traduction Defrémery. Paris, Imprimerie impériale, 1858, in-8".
Ce voyageur parle assez longuement de Grenade, mais il n'y mentionne pas de fabriques de faïence : on peut conclure de son silence qu'il n'en existait pas, du moins qui fussent dignes d'être remarquées, dans la capitale des rois mores, tandis que celles de Malaga devaient être importantes, puisque c'est tout ce qu'il mentionne de cette ville, à laquelle il ne consacre que les lignes que je viens de citer.
On est donc autorisé à croire que le grand centre de fabrication du royaume de Grenade était la ville de Malaga, et, puisque nous savons par Ibn-Batoutah qu'elle exportait ses u belles poteries dorées » dans les contrées les plus éloignées, nous devons en conclure qu'elle les expédiait aussi dans l'intérieur du royaume, et surtout dans la capitale. Ceci admis, on peut, avec beaucoup de vraisemblance, rapporter à la fabrique de Malaga le fameux vase de l'Alhambra, le plus beau monument de faïence moresque connu, et aussi le plus ancien ; et ce qui me confirme encore dans cette opinion, c'est que le vase de l'Alhambra, autant qu'on peut en juger par la forme des caractères et le style des ornements qui le recouvrent, doit avoir été fait vers le milieu du xiv' siècle, c'est-à-dire précisément à l'époque où Ibn-Batoutah visitait Malaga.
Ce vase, si remarquable par l'élégance de sa forme et par la richesse des dessins dont toutes ses parties sont couvertes, a été décrit ou gravé dans plusieurs ouvrages, mais jamais avec exactitude; son galbe, si simple et si facile à rendre, n'a jamais été reproduit
fidèlement; je m'en suis assuré en comparant les gravures et lithographies publiées, avec une grande photographie que j'ai fait faire à Grenade, et qui, tout en montrant la manière barbare dont il était relégué au milieu de chapiteaux brisés et d'autres fragments de marbres, donne cependant une idée parfaite de sa forme et de ses mille détails.
Je n'essayerai pas d'en faire ici la description : la plume ne saurait corriger les erreurs du burin; la photographie peut seule rendre la délicatesse et la grâce de ces entrelacs, de ces arabesques capricieuses au milieu desquelles courent les caractères arabes, qui sont eux-mêmes des ornements d'une rare élégance; la tournure à la fois naïve et fantastique des deux grandes antilopes qui occupent le milieu du vase, audessus de la large inscription qui en fait le tour, et qui, sans doute, contient la louange de a Dieu, seul vainqueur » . Mais ce que la photographie ne saurait traduire, ce sont les reflets d'or qui cerclent le bel émail bleu des lettres et des arabesques, reflets un peu pâles, peut-être, mais qui s'accordent merveilleusement avec ce bleu , et avec un fond d'un blanc jaunâtre^.